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I - L'étrangère
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 Article publié le 23 novembre 2014.

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Mon pote s’appelait Pédar. Je dis s’appelait, vous comprenez pourquoi. Lui et moi on buvait. Lui du pinard et moi de l’eau. « Quèque vous dites comme conneries ! On est pas des potes si on boit pas la même chose !

— Que je le dis moi aussi ! Mais on buvait pareil !

— Alors on s’en fout ! Pourquoi donc qu’il s’appelait ?

— Que je vous raconte… »

Ya pas deux jours, j’arrive rue Saint-Sulpice-La-Tapette. Pas celle qui sert à se mettre dans le cul, celle qui sert à écraser les mouches. Le genre de type qui se rend utile au sein de l’Église. Même qu’il a écrit des pensées avant de souffrir le martyre. Après, il s’est tu pour les incrédules, mais les cons l’entendent toujours tellement il est utile. Bref, j’y arrive. Et qu’est-ce que je vois ? Des flics. Des gendarmes avec des airs tellement intelligents que j’ai eu honte de mon cerveau. Je m’approche, les mains en l’air pour pas effrayer, et un pandore m’arrête d’une main péremptoire :

« Si vous n’obtempérez pas, on vous coffre !

— Ah ! Monsieur le Gendarme, j’obtempère. Seulement voilà, je comprends pas…

— Et qu’est-ce que vous comprenez pas, que je vous explique ?

— Ce que vous foutez devant la porte de mon ami Pédar qui habite au troisième…

— Il habite plus !

— Mais merde ! C’est l’hiver ! On déloge plus les mauvais payeurs à cette époque ! Ah ! Vous expliquez pas bien ! »

Le genre de chose qui rend le gendarme tout guimauve, parce qu’il se sent con. Il sent qu’il a encore raté sa vocation de pédagogue. Il me regarde comme si j’en savais plus que lui :

« C’est pas facile à expliquer… bafouille-t-il. Surtout à un ami…

— Mais je suis pas votre ami !

— J’ai pas dit ça ! Gueulez pas ! Venez par ici, que je continue à vous expliquer, des fois que ce soye vous qui êtes plus con que moi. »

S’il y a une règle qu’il faut absolument respecter en ces temps de crise, c’est de jamais s’isoler avec un gendarme, même pour l’enculer. Je m’accroche à la peinture cloquée d’un réverbère pendant qu’il me tire par le colbac.

« Zêtes con ou quoi ? » qu’il me demande.

S’il y a une question à laquelle je réponds jamais, c’est bien celle-là. On sait jamais…

« J’irai pas ! que je gueule.

— Vous voulez pas en savoir plus ?

— Et vous, qu’est-ce que vous savez ? »

S’il y a une question à pas poser à un flic, c’est bien celle de savoir ce qu’il sait pas et qu’on sait. Il cligne de l’œil, l’air de m’en vouloir.

« Zêtes pas un ami, tiens ! qu’il me dit, larmoyant.

— Vous l’avez dit ! Aussi, je me casse !

— Vous voulez pas voir votre copain avant qu’on l’emmène se faire déchiqueter par le légiste ?

— J’ai pas de copain ! D’ailleurs je bois seul. Et que de l’eau. »

Il renonce, m’époussète et me rend ma casquette de golf après lui avoir fichu un bon coup sur la visière. Je me recoiffe et je me tire pour sortir de cette maudite rue où j’ai bien failli me faire enculer par les mouches.

À deux pas de là, je crèche. Deux étages maximum et me voilà chez moi, avec mon robinet et mon évier où je fais vieillir mon eau des fois qu’elle soit meilleure sans Javel. Pédar est crevé ! Et comment ? J’ai même pas posé la question ! J’aurais pu savoir. Ils vont se douter. Et me faire chier jusqu’à savoir ce que je sais pas. Putain de Pédar. Même mort il me fait chier. Mais j’aurais plus à supporter son haleine de raisin écrasé et faisandé. Ah ! J’y tiens plus. Je me barricade. Et j’ai pas fini de me barricader que ma voisine gueule à la fenêtre : « Au sec ! (elle raccourcit toujours pour pas perdre un temps qui lui est précieux vu qu’elle a passé les quatre-vingt-dix) On a un forcené dans l’immeuble ! »

Forcené. Le mot à pas prononcer devant un flic. Il en devient tout de suite avide d’héroïsme. Je mets le nez à la fenêtre juste le temps d’entendre ce qui se dit à mon sujet :

« Un forcené ? Où ça ? À quel étage ? Il est armé ?

— C’est celui qui boit que de l’eau !

— Encore lui ! »

Ça va chier. Et je vais me retrouver au fond du trou si j’explique pas. Je finis de clouer la porte à grands coups, ce qui donne une idée de la force dont je suis capable si on me fait trop chier.

« Il boit que de l’eau ? Vous êtes sûre ?

— Sûre et certaine, monsieur le Gendarme ! Même qu’il enlève la Javel. Comment ? Je sais pas. Mais il l’enlève ! C’est un pur !

— Les plus mauvais ! »

Et à peine j’ai fini de clouer la porte qu’elle se troue ! On me la fait à la chignole ! J’ai failli me prendre le foret dans la gueule. Je rouscaille sans mesurer la gravité de mon propos quand je reconnais la voix :

« T’inquiètes, Giton ! C’est moi, ta puce !

— Rondelle ? Qu’est-ce que tu fous là ?

— J’y fais un trou à ta porte.

— Mais t’es complètement dingue ! Tu m’espionnes !

— Que non ! Je fais le trou pour te sucer. Ah ! T’as toujours été dur à la détente !

— Avec du 10 ! Tu déconnes ! Tu veux m’humilier !

— Tire-toi, conard ! J’ai aussi amené la scie sauteuse. Pas con, la Rondelle ! »

Et comme un pro, elle fait sauter un trou que j’ai largement la place d’y mettre ce qu’elle veut.

« Mais pour quoi en faire ? que je dis, malheureux. Ils vont m’assassiner comme Merah, tu verras…

Ah ! Tu Merah ! Tu Merah ! » chantonne-t-elle en passant un coup de toile émeri sur les bords du trou.

Les autres, je sais pas, mais moi, ça me fait bander.

« Vas-y, mon chou ! Mets-y ! »

Et j’y mets. Ah ! L’erreur ! Au lieu de l’emboucher, elle s’en empare avec les mains. Une douleur atroce.

« Vous entendez comme il crie ? explique la voisine à sa fenêtre.

— Il doit pas boire que de l’eau…

— Un pur, je vous dis !

— Les plus mauvais ! »

J’arrête de crier pour entendre les explications de Rondelle.

« J’y fais un nœud si t’ouvres pas !

— Ah ! tu parles d’une explication !

— J’ai pas envie d’expliquer ! J’agis pour ton bien.

— Mon bien c’est de plus vous supporter, merde ! »

Mais je connais comme elle est têtue, Rondelle. Quand elle tient quelque chose, elle le lâche plus. J’ai beau jurer que je finirais par me la couper, elle me croit pas, sachant bien que j’ai jamais fait ce genre de chose à mon corps qui n’a rien perdu de sa jeunesse.

« La prochaine fois, tu réfléchiras avant d’y mettre ! »

Des leçons maintenant ! Manquait plus que la gendarmerie. Ils allaient me tenir eux aussi et je finirais par me la couper pour de bon. J’étais foutu, question revendication. Et j’avais complètement oublié Pédar. Pourquoi qu’il était tellement mort que ça intéressait la Justice ? Je pose la question à Rondelle :

« Je l’ai tué, » qu’elle me dit alors que ma meilleure part est à sa merci.

C’est peut-être le jour où elle se venge de tous les mecs qui lui ont fait du mal. Ils l’arrêteront avant qu’elle en finisse, mais je serais plus là pour en témoigner.

« Tu l’as tué ? demandai-je comme si je le savais pas.

— C’est pas la première fois !

— Tu l’as déjà tué !

— C’que t’es con quand tu m’fais rire ! »

Merde alors ! J’ai lu des trucs effrayants sur cette manière d’en finir avec son prochain. L’avait-elle obligé à se la couper ? Je demande :

« Non ! dit-elle. J’improvise avec ce que j’ai sous la main.

— Ya des morts plus douces…

— Faut être sûr que ce soit la mort… »

Du coup, j’ai plus tellement envie de résister à la force publique. Je vais faire comme ma voisine, gueuler ! Attirer l’attention des autorités sur mon cas particulier. Ma voisine s’y prend mal, mais mal !

« Un pur, je vous dis ! Même qu’il sent rien !

— Bon. Ben, j’vous laisse, madame Crotal… C’est l’heure de se mettre à table. Je reviendrai pour le dessert. »

Ah ! Elle s’y prend mal. Elle met en fuite au lieu de convaincre. Un vrai poète, ma voisine ! Seulement voilà : j’ai beau gueuler, ça regarde pas la maréchaussée. Et vous savez pourquoi ? Parce que j’ai l’air de hurler de plaisir ! Le piège tendu par Rondelle est parfait. Ils ont amené le cadavre de Pédar sans mettre en route leurs sirènes, preuve qu’il est mort et qu’on boira plus à la santé de Rondelle en se foutant de sa gueule. Et en ce qui me concerne, pas une lueur d’espoir. Elle me tient bien, la salope !

« Tu finiras par te la couper, tu verras ! » qu’elle prédit.

Et comment je la finis mon histoire ? Parce que les histoires, ça se finit, sinon on les publie pas. Et bien voilà comment elle finit. Madame Crotal descendait pour voir où ça en était et si ça sentait toujours autant la Javel. Elle voit Rondelle à genoux sur mon paillasson.

« Qu’est-ce que vous faites donc, madame Rondelle ?

— Je tire la sonnette d’alarme ! »

Tu parles d’une conclusion ! Et j’ai toujours pas compris. Alors imaginez !

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