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Seconde chance suivi de Les adieux à la peau - Andy Vérol / Léonel Houssam
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 Article publié le 20 décembre 2014.

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Seconde chance suivi de Les adieux à la peau
Andy Vérol/Léonel Houssam
La matière Noire - 2014
lamatierenoire.net/catalogue/auteurs/andy-verol-leonel-houssam/

Le bonheur… dépend tellement des désirs et surtout de ce qu’on en fait. Lisant le dernier ouvrage de Léonel Houssam, alias Andy Vérol, j’ai pensé à ce conte recueilli par Italo Calvino[1] : il nous renseigne sur ce dont est faite la… chemise de l’homme heureux. Un roi apprend qu’il suffit d’échanger sa propre chemise contre celle d’un homme heureux pour trouver le bonheur. Le jour où il rencontre enfin cet homme providentiel, il lui arrache sa veste et s’aperçoit que l’homme heureux n’a pas de chemise !

L’histoire ne dit pas ce que le roi fit à cet homme. S’il l’aima, s’il lui donna sa chemise ou s’il le tua.

Les héros de Léonel Houssam tuent.

Est-ce par réplique au célèbre prodrome de Louis-Ferdinand Céline : « La grande prétention au bonheur, voilà l’énorme imposture ! C’est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l’existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois... « C’est avec des gens heureux qu’on fait les meilleurs damnés. » Le principe du diable tient bon. Il avait raison comme toujours, en braquant l’Homme sur la matière. Ça n’a pas traîné. En deux siècles, tout fou d’orgueil, dilaté par la mécanique, il est devenu impossible. Tel nous le voyons aujourd’hui, hagard, saturé, ivrogne d’alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, l’univers avec un pouvoir en secondes ! Éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé, hyène aussi. Charmant. Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne. Une fatuité gigantesque, cosmique. L’envie[2] tient la planète en rage, en tétanos, en surfusion. Le contraire de ce qu’on voulait arrive forcément. Tout créateur au premier mot se trouve à présent écrasé de haines, concassé, vaporisé. Le monde entier tourne critique, donc effroyablement médiocre. Critique collective, torve, larbine, bouchée, esclave absolue.[3]  »

Le moindre obstrué trou du cul se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne… « Je dis que le monde est désormais salopé par ces milliers de personnes qui se prennent pour des artistes, » écrit le narrateur de Seconde chance. « Au final, il se feront digérer par des vers sans même profiter d’une reconnaissance posthume. »

Travail… factotum… Bukowski l’écrit : « Je voulais être écrivain. Presque tout le monde était écrivain. Personne ne pensait à devenir dentiste ou mécanicien, mais tout le monde savait qu’il pouvait être écrivain. Parmi ces 50 types, il y en avait probablement quinze ou plus qui pensaient être écrivains. Presque tout le monde parlait et pouvait donc écrire, ainsi tout le monde ou presque pouvait être écrivain. Mais la majorité d’entre eux, heureusement, ne sont pas écrivains, ni même chauffeurs de taxi, et quelques-uns, un bon nombre, malheureusement ne sont rien[4]. »

Ce mince recueil dans lequel Léonel Houssam réunit deux nouvelles[5] relève du polar, du genre psychopathe. Les effets hard-boiled, complot, psycho et milieu sont écartés pour laisser la place à la seule écriture. S’opposant d’une nouvelle à l’autre, la première adoptant le genre compte-rendu, la seconde, plus littéraire, la poésie des images et de leurs effets sur la récitation, ces narrations se complètent peut-être ou jouent sciemment du contrepoint, chose que je n’ai pas vérifiée, mais question à poser à l’auteur. Elles ont cependant en commun le goût d’une poubelle devenue depuis longtemps un moyen comme un autre de mettre la main sur des trésors narratifs et même philosophiques.

Ezra Pound dit de Baudelaire qu’il fait l’effet d’un chou pourri sur un sofa de velours. Quelquefois, les auteurs qui font les poubelles remontent dans leur logis avec de la merde qu’ils se contentent de déposer plus ou moins savamment sur le même papier que les auteurs plus soucieux d’hygiène. Car si tout le monde écrit sur le papier-cul de la littérature, chacun le fait à sa manière. Dans le cas de la poubelle, il s’agit bien souvent d’ordures. Dès qu’on nettoie la salissure, le papier retrouve sa netteté de produit culturel à usage multiple.

Mais il arrive aussi de temps en temps que ladite ordure laisse des traces, sans compter qu’en tentant de l’éliminer, on a esquinté le papier, sa trame.

Bien entendu, il nous est aussi arrivé de nettoyer les fleurettes d’une littérature de salon et de trouver dessous la vraie merde qui l’inspire. Mais ce n’est pas notre sujet.

Revenons à ce vernis ordurier dont Léonel Houssam enduit un papier acquis sur le marché ordinaire de l’expression.

S’il laisse des traces, avons-nous dit, et si le papier n’est alors plus négociable, c’est qu’on a affaire à autre chose que du trash pour du trash.

Bien sûr, le lecteur ne sera pas privé d’excréments, de salive, de vomi, de pâtée, ni même de comportements qui distinguent du commun des mortels par leur manque d’hygiène et de morale. Seule l’esthétique est sauve. Action hors temps et connaissance de la douleur[6].

Mais si ce lecteur gratte un peu cette surface somme toute pas plus infâme qu’une autre qui prétendrait ne pas l’être, la matière même du récit révèle une complexité qu’il n’est pas donné à tout le monde de coucher sur le papier. Ce qui s’appelle écrire, les amis !...

Écrire alors que c’est compliqué, tel est apparemment l’exploit que Léonel Houssam s’efforce de mettre en jeu sans cesser une seconde d’être écrivain. Encore une fois, ce n’est pas donné à tout le monde.

Cet auteur m’apparaît comme un épicurien capable d’expérimenter le désir dans le récit et non point sur le terrain de ses défaites. Car il ne sombre jamais dans l’autofiction. C’est ce qu’on appelle, en art, une performance, action qui s’exécute bien loin des usages théâtraux et qu’il ne faut pas confondre avec eux si l’on veut comprendre notre époque et surtout notre ère.

De plus si, comme je le disais plus haut, ces deux nouvelles sont si différentes l’une de l’autre du point de vue des moyens littéraires, ce n’est pas par hasard. Et pourtant, on y tue de la même façon et pour les mêmes raisons. Et à des âges différents du cursus existentiel. De la jeunesse à la retraite… Se voir, c’est terrible… !

À tous les coups, Léonel Houssam est en train de travailler son style. Souhaitons seulement qu’il ne se contente pas d’une synthèse, mais au contraire qu’il se laisse porter par ses moyens acquis au contact de la réalité et de ce qu’elle impose durement à l’esprit : le temps qui file à l’allure qu’on lui implique malgré soi.

Ce temps, que tout le monde connaît, à moins d’être complètement con, est clair : si je sais, à peu près, ce que je suis, je suis encore mieux informé de ce que je suis devenu, autrement dit de ce que je possède et de ce que les autres peuvent en penser pour faire de moi, hé oui, ce que je suis. Le passage de cet état de fait au récit est exécuté par des personnages que la pratique des réseaux et des rencontres finissent par placer l’un en face de l’autre pour déclencher le ressort du drame.

Mais à la différence du roi cité plus haut, le protagoniste de Léonel Houssam sait fort bien que la chemise n’est pas celle d’un homme heureux. Il le tue donc, promettant une série annonciatrice d’autres profondeurs.

Au fond, il n’y a là rien de glaçant, ni de franchement dégueulasse. On s’amuse plutôt de n’être pas aussi net que le héros. N’a-t-il pas réussi à exister alors qu’il se plaignait de ne pas y parvenir, là même où nous échouons, littéralement, comme lecteur ?

Deux bonnes histoires bien racontées, chacune dans son style adapté au propos, et formant un tout qui renvoie la réalité contemporaine à la manière non pas d’un miroir, mais d’un écran : Ça donne envie d’écrire !

Le narrateur de Seconde chance constate : « La plupart ont fini comme moi : mallette, voiture, bébé et sexe fixe. » On croirait entendre le Lemmy Caution d’Eddie Constantine : Cigarettes, whiskey et p’tites pépés. Mais ici, « je n’ai pas réussi. Je n’ai rien réussi… et j’ai décidé de le faire payer aux médiocres ! » Voilà le programme.

Et le récit se poursuit, d’acte en acte, impeccablement écrit et raconté, et d’aveu en aveu : « C’est pour ça qu’on a échoué, que le talent n’est plus reconnu et que je devrais me charger d’éliminer les pourritures… » Et au fil d’une hallucination incroyablement maîtrisée sur le plan du récit, cet ami qui « suce le talent des autres » va payer. « UN AMI ? MON CUL ! … Son talent, c’est de scander ses horreurs avec virulence, une forme de nonchalance mimant la décadence. — Je suis le seul défenseur de Dantec ! » Mais « on ne peut pas espionner le réel quand on est dans le coton d’une nuit blanche… Je sais que j’hallucine et parfois je doute que j’hallucine. » Et qu’on se rassure, à la fin, tout retourne à la normale : « C’est ainsi que je vois la vie… mais la vie ne me voit pas comme ça. »

Un mauvais moment à passer… pour Andy Vérol.

Et pire est le suivant, Les adieux à la peau. Cette fois le style s’étoffe d’une poésie à la hauteur de la crasse des rues et de leurs habitants. « J’ai la révolte archifausse… Je ne me retrouve plus que dans l’écriture [ça, on vient de le comprendre…]… mais de l’écriture qui paye… le loyer… les factures… plus tard [aïe !... on sent que ça ne va pas être possible…] Je croupis dans mon ego-trip pseudo-littéraire… Je n’ai plus de respect que pour les suicidés… » Et le récit de commencer par ce fort constat : « L’endroit du monde où l’on peut revivre les horreurs de la Collaboration : les caisses des supermarchés. » Et ainsi de suite jusqu’à ce beau et bon poème :

« C’est si bon, j’ai enfin touché jouvence, j’ai joui et j’ai jouvence, j’ai massacré et j’ai jouvence, j’ai démonté et j’ai jouvence, j’ai cassé et j’ai jouvence, j’ai les doigts tordus dans mes mains serrées et j’ai jouvence, j’ai le sperme épais comme la crème et j’ai jouvence, j’ai le corps découpé en mille morceaux et j’ai jouvence, j’ai joui dans jouvence, j’ai pulvérisé pour avoir jouvence, j’ai joué, j’ai cassé le jouet, j’ai bousillé le jouir, et j’ai la jouvence, la transe, la joie, la délivrance, j’ai jouvence. »

« Il doit retourner au travail. Manger… et recommencer une nouvelle partie… »

Tout le monde ne se reconnaîtra pas dans ce double (ou triple) portrait. S’identifier au héros, ou à… l’héroïne, est pourtant la pratique la plus courante de la lecture. Ici, si on n’est pas concerné, il faudra franchir le seuil et peut-être même frapper avant d’entrer. Cela se fait encore de nos jours. À moins que… Mais si ! Mais si ! Un bain de jouvence, pas autre chose, tenez !...

Don’t try.

Patrick Cintas


1. ugo.bratelli.free.fr/index.php

2. Voir Abel Sanchez de Miguel de Unamuno. 1917.

3. Mea culpa. 1936.

4. Factotum. 1975.

5. Editions La Matière Noire, 2014.

6. Gadda.1963.

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