Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
V - Que de l'eau !
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 20 décembre 2014.

oOo

En fait, j’étais chez moi. Et le facteur m’avait remis en mains propres une invitation à la communion solennelle de Balerinette, qui est la petite-fille de madame Crotal, mais je sais plus de quel côté. Bref, je remontai chez moi quand la porte des Rondeaux s’est ouverte. Un pied s’est posé sur le paillasson, l’autre restait à l’intérieur, et ça parlait. Rondeau et Rondelle se disputent tout le temps et ça me met les nerfs en pelote que si j’avais des aiguilles j’en ferais un tricot avec un Prix littéraire au bout, mais j’ai pas de talent et les aiguilles, je me les plante au lieu de m’en servir. J’avais une trouille !

« Qu’est-ce que vous faites là, monsieur Hartzenbusch ? Vous attendez quelque chose ?

— J’attends qu’il sorte pour entrer…

— Mais ce n’est pas chez vous, là ! »

Ah ! Crotal et ses leçons ! Elle a été institutrice de l’enfance désespérée avant de se caser dans l’épicerie fine. Mais heureusement, j’ai jamais été son élève. Alors elle en profite.

« Si c’était chez vous, je comprendrais, continue-t-elle.

— On peut aller chez les autres sans être chez soi une fois qu’on y est, non ? rétorquai-je.

— Vous n’avez pas d’excuses ! N’en cherchez pas dans mes problèmes ! »

Elle continue de descendre et moi j’attends que le deuxième pied de Rondeau se pose à côté de l’autre sur le paillasson. Mais ça dure. Ça n’en finit pas. Alors j’allume une clope et j’attends qu’elle se fume toute seule parce que je fume pas. Et ça gueule ! De quoi ça parle ? Toujours des mêmes reproches qui me sont faits. Et on m’ignore, comme si j’existais pas. Et voilà que la porte claque ! Le paillasson vole un instant et se repose.

« Et puis qui me dit que vous enlevez vraiment la Javel ? J’y ai jamais goûté, moi, à votre eau ! »

C’est Crotal qui revient me harceler.

« Si vous saviez ce que j’ai rêvé de vous… dis-je pour la faire attendre.

— Mais c’est pas moi qui attends ! C’est vous ! Et vous attendez de n’être pas chez vous ! Ce ne sont pas des choses qui se font dans ce pays !

— Et pourtant, je les fais !

— Preuve que vous n’êtes chez vous nulle part ! »

Elle a toujours le dernier mot, cette vieille… cette… Je me tais parce que je sais quoi dire. Et je sais ce que ça coûte. Elle me regarde comme si je fumais la cigarette.

« La cendre sur le tapis, dit-elle.

— Quoi la cendre sur le tapis ?

— Si jamais… !

— Dites-le-lui vous-même ! »

Et je lui balance le mégot tout enflammé sur la gueule. La porte s’ouvre encore et le même pied se pose sur le paillasson. Crotal et moi on se regarde comme si ça ne s’était pas passé hier. Elle tire une tafe sur le mégot et le jette par la fenêtre. On fait comme s’il y avait une fenêtre à cet endroit et le mégot rebondit sur le mur et descend l’escalier à la poursuite de sa fumée perdue. L’autre pied met du temps, plus de temps qu’hier.

« Qu’est-ce qui a changé depuis hier, monsieur Hartzenbusch ? me demande Crotal en me servant un grand verre.

— Vous êtes sûre que c’est de l’eau ?

— Vous trouvez que c’est une réponse, ça ? »

Et comme hier, je me fatigue et c’est là que j’ai pris la décision de me barricader sans tenir compte de l’opinion que j’inspirerais aux autres.

« Il est armé ?

— Ça lui arrive…

— C’est que je suis pas de service…

— Je croyais que les flics travaillent tout le temps…

— Moi je l’ai jamais dit !

— On se demande où vous habitez !

— Mais ici, madame Crotal ! »

Et il entre. Pas chez moi, parce que je suis barricadé. Il entre chez lui et on ne sait pas ce qu’il y fait. Il a perdu sa femme et ne l’a jamais retrouvée. Que serait-il devenu s’il l’avait retrouvé ? Seulement lui, quand il rentre chez lui, on dit qu’il est chez lui et que ça ne regarde personne. Tandis que moi, on se demande ce que j’y fais qui pourrait regarder tout le monde. C’était le lendemain de ce qui est raconté plus haut. On était revenu sans succès. Chacun chez soi et Dieu pour tous. J’oubliais de dire que le flic s’appelait Arto Lafigougnasse. Aucun lien de parenté avec personne ici. Un type entièrement seul. Avec des relations uniquement dans la Police. Il soupçonnait même madame Crotal qui le lui rendait. Mais ce jour-là, il s’arrête pour bavarder avec elle parce que le pied sur le paillasson lui paraît bien seul pour un pied. Il meuble la conversation avec n’importe quoi, histoire de pas lâcher le pied qui écrase le paillasson et même le tape. Mais de deuxième pied, rien. On entend la voix de Rondelle qui se plaint qu’elle a pas assez d’argent pour se payer le superflu. Madame Crotal commente la chose et Arto approuve tout ce qu’elle dit pour n’avoir rien à dire, car il surveille l’ombre qui commence avec l’ouverture entrecroisée de la porte.

« Vous savez que monsieur Hartzenbusch s’est barricadé ? dit-elle pour changer de sujet.

— J’ai appris ça hier, oui. Mais il boit que de l’eau, alors…

— Il dit qu’il enlève la Javel. Mais comment ? Ça, il ne le dit pas !

— Il a perdu un ami, dit Arto en essuyant une larme. Ça doit pas être facile pour lui.

— Il vit de ses rentes et boit de l’eau sans Javel ! On m’en a raconté de meilleures et je ne les ai pas écoutées…

— Si vous la fermiez pendant que je réfléchis…

— Monsieur Lafigougnasse ! Pensez-vous à ce que vous dites ? À ce que vous me dites… ?

— Je parlais à… »

Et le deuxième pied profite de ces confusions conversationnelles pour apparaître et s’apprêter à se poser lui aussi sur le paillasson.

« Ah ! Si monsieur Hartzenbusch voyait ça ! s’écrie Crotal en étreignant l’épaule droite d’Arto qui s’énerve :

— Je vous ai déjà dit, madame Crotal, de pas me pincer à cet endroit ! »

Elle le lâche et se recule. Hier, elle est remontée dans son appartement sans s’expliquer, mais aujourd’hui, c’est elle qui exige des explications :

« Qu’est-ce que vous avez à cette épaule, monsieur Lafigougnasse ? Une blessure de service ? On vous a donné une médaille ?

— J’aime pas le chocolat ! »

Vous auriez vu la tête de madame Crotal quand il lui a dit ça ! Moi, j’y étais pas, mais on m’a raconté. Vous parlez ! Tout se sait !

Et pendant ce temps, j’étais derrière ma porte à me demander comment j’avais fait pour me retrouver dans une pareille situation, hier. Le trou était rebouché par Dieu sait qui. On sait jamais qui rebouche les trous ici ! Et quand c’est pas un trou, c’est autre chose. J’en ai profité pour enlever la Javel d’un tonneau que je réserve aux grands moments de ma vie. C’est alors que, tout mouillé, j’ai repensé au facteur et que je me suis souvenu que j’étais invité à la communion de Balerinette, douze ans et déjà un corps de femme qu’elle a l’intention de mettre à profit avant que ça devienne autre chose. Elle m’a fait des confidences, alors forcément elle m’a invité, comme ça :

« Oh ! Non ! Vous buvez que de l’eau. Promettez-moi de boire du vin. Rien qu’un petit verre. Et vous savez quoi ? Je regretterai pas de vous avoir invité. »

Je regrettais déjà d’avoir promis ce que je ne pouvais tenir sans me mentir à moi-même. Danser, même tout nu, je le ferais. Mais boire du vin ! Et en perdre le Nord comme la dernière fois ? Ah ! Non merci ! Je préfère mentir. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai menti à Balerinette qui s’est pas douté que je lui faisais déjà mal. Alors que jusque-là, je ne lui avais fait que du bien. Tous les jours, on jouait à la balle contre le mur des poubelles. Et je la laissais gagner, pour ne pas perdre, tiens !

« Giton ! Tu fais chier ! Ouvre ! »

Ah ! c’est pas facile de raconter ! J’allais vous raconter un truc qu’on a fait Balerinette et moi et maintenant c’est Rondelle qui me parle à travers la porte rebouchée par on ne sait qui, mais je le saurais tôt ou tard. On finit toujours par savoir ce genre de chose. On pourrait même profiter de cette interruption pour se confier des choses, mais Rondelle insiste et menace de trouer la porte autant de fois que je laisserais ses questions sans réponse. Je la fais répéter, ce qui l’énerve encore plus.

« Je veux entrer ! »

Moi aussi je voulais entrer tout à l’heure, mais madame Crotal m’en a empêché sous le prétexte qu’on entre pas chez les autres comme ça parce qu’on en a envie. Elle m’a fait la leçon sur l’intimité des autres, oubliant que j’en ai une moi aussi. Bref, je ne suis pas entré où je voulais et maintenant je suis chez moi. On ne fait pas mieux comme intimité.

« Il t’a laissée sortir et maintenant tu veux entrer chez moi ? dis-je pour rigoler (parce que je suis pas si bête que j’en ai l’air quand j’en parle).

— Il ne m’a pas laissée sortir ! Je suis sortie sans qu’il me laisse. Et finalement c’est lui qui est sorti !

— Voilà qui est plus clair. »

J’ouvre. Elle entre.

« Ça sent la Javel, dit-elle en se pinçant le nez. T’es complètement dingue, Giton !

— Pas plus dingue que la plupart de ceux qui ne boivent pas que de l’eau.

— Et où tu la mets la Javel si tu la bois pas… ? »

Ce qu’elle m’excite quand elle en parle ! Je lui saisis le clitoris entre le pouce et l’index. Elle lève les jambes en V et arrache son soutif. Aussitôt je tète.

« T’es sûre qu’il est sorti… ?

— C’est madame Crotal qui me l’a dit.

— Ah ! tu peux pas vérifier par toi-même ce genre de chose !

— J’ai pas la bonne fenêtre ! Moi c’est les poubelles ! Tu crois que je t’ai pas vu faire du gringue à la petite Balerinette ?

— Tiens, justement, elle se marie.

— À douze ans ? Tu déconnes ! Pas avec toi j’espère !

— Avec Dieu, pardi ! Et avec son fils. Et le Saint-Esprit !

— Tu pouvais pas le dire plus tôt ! Je cours lui acheter un cadeau ! Donne-moi du fric ! »

Je lui donne. Elle descend. Et j’allais refermer ma porte quand un pied m’en a empêché. C’était pas le pied de Rondeau. Vous pensez si je le connais le pied de Rondeau ! Des lunes que je le pratique le panard de mes jouissances intimes, comme dit Crotal. Ce pied-là, je l’ai jamais vu. Le pied d’un inconnu ! Ça m’angoisse aussi sec. J’en avale plus. Et je me mets à baver, tout gluant et chaud comme du vomi quand y a plus rien à vomir.

« Ouvrez quoi ! Je vais pas vous bouffer ! »

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -