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Tome II - Mon ami Pédar
XXVII - Qu’est-ce qui vous angoisse le plus ? La possibilité que Dieu n’existe pas ou comment vous allez faire pour payer votre loyer demain ?

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 Article publié le 21 juin 2015.

oOo

« Vous pouvez pas commencer par la fin ! m’avait dit la juge.

— C’est donc qu’après la fin, ya encore quelque chose ? »

Je l’avais interloquée. Elle avait une crotte sur le nez. Et ben c’était pas une crotte. Alors j’ai pris cet exemple pour expliquer mes vaticinations narratives. Si ça avait été permis, elle m’aurait cloué sur sa croix pour qu’on fasse des enfants à la patrie. C’était sa conception de l’honneur. Mais n’anticipons pas. Là, on est avant que commence ce roman ; Pédar est encore en vie. Et tant qu’il est en vie, on peut pas m’accuser de l’avoir tué.

La vie s’écoulait lentement et sûrement. Comme on avait pas de projets, on allait chez Popol. Et un jour, un mec qu’on avait jamais vu est entré et il nous a salué.

« S’il te demande pourquoi t’enlève la Javel de ton eau, me dit Pédar en sourdine, t’y dis qu’il se trompe de bonhomme et qu’il aille chercher ailleurs voir si j’y suis.

— Et quèque tu lui diras, où c’est que t’es ?

— Mais j’y suis pas, mec. C’est un leurre.

— Faudra que tu m’expliques après.

— Après quoi ?

— Après qu’il m’ait posé la question.

— Il finira par te la poser. Fais-moi confiance. »

Roger qu’il s’appelait, ce mec. Il était proprement fringué, très détaillé, et il fumait des américaines à bout liège. Il s’est d’abord installé au comptoir, pensant peut-être que les tables avaient leurs habitués. On sait jamais avec les habitués, ça peut se ramener à tout instant et Dieu sait ce qui peut se passer ensuite. Il a commandé un vissequi et il s’est mis à le téter comme s’il retournait en enfance. J’étais mort de sourire, le temps pour Pédar de vider une carafe. Comme il avait vidé trop vite, il a eu un rot et il a bavé sur mon épaule. Roger a souri puis il a sucé le glaçon qui est retombé plusieurs fois au fond de son verre. On sentait qu’il allait nous parler, mais de là à se dire qu’il allait nous demander quelque chose, et pas comme un service, il y avait loin.

« Vous faites rien ces temps-ci ? dit-il.

— Ça dépend de l’heure qu’il est, dit Pédar vomissant. Là, je vomis, comme dans les bons romans.

— Et après ? dit Roger.

— Après, je vomis plus et je me demande ce que je vais faire d’encore plus dégueulasse.

— Vous voulez dégoûter les filles ?

— J’ai pas besoin de vomir pour les dégoûter.

— Elles nous préfèrent toujours au naturel, vous avez raison. »

Ce mec énervait Pédar. J’ai eu envie de mettre les voiles, mais j’étais devenu curieux depuis que ce mec exerçait sur moi son charme de professeur. J’allais peut-être assister à un duel entre deux fonctionnaires. C’était peut-être ça qui me retenait après tout. Mais l’angoisse des profondeurs me conseillait d’intervenir intelligemment avant que ça vire au noir sombre.

« Vous nous proposez du boulot ? demandai-je en me poudrant le nez.

— On peut appeler ça du boulot, oui.

— Et pourquoi ça s’appelle du boulot si c’en est pas vraiment ? demanda Pédar qui avait une folle envie de s’en prendre une.

— Parce que c’est payé, dit Roger.

— Admettons que ce soit payé et pas légal ? continua Pédar qui tenait vraiment à se faire couper la parole de la façon la moins pertinente.

— C’est ni légal ni illégal, dit Roger, imperturbable, mais avec un air que si ç’avait été moi à la place de Pédar, j’aurais rien demandé de plus et me serais joyeusement contenté du peu d’informations en ma possession avant de plonger dans l’inconnu.

— C’est pas possible, ce genre de choses, dit Pédar. Les choses sont légales ou illégales.

— C’est à chacun d’en juger… »

C’est moi qui parlais ainsi. On reconnaît ma prudence raciale. Ce type semblait apprécier ma vision des choses, qu’elles fussent légales ou illégales. Il se tourna vers moi. J’avais pas l’air d’appartenir à sa coterie, mais comme je me nourrissais de ses impôts, je pouvais pas lui reprocher de m’en vouloir si jamais c’était son intention d’en discuter. Finalement, c’était peut-être pas Pédar qui allait terminer la soirée aux urgences.

« Vous savez, moi, à part l’angoisse, j’ai pas beaucoup de sujet de conversations… balbutiai-je pour ne pas le dire trop nettement, des fois que ça soit mal compris, comme cela m’arrive quelquefois, même souvent.

— Qu’est-ce qui vous angoisse le plus ? dit Roger. La possibilité que Dieu n’existe pas ou comment vous allez faire pour payer votre loyer demain ?

— Comment que vous savez que je dois le payer demain ? T’entends, Pédar ? Il sait que c’est demain que j’angoisse le plus !

— J’ai entendu. Et ça me dégoûte d’avance. »

Je tremblais comme si j’avais la fièvre et que je voulais qu’on le sache. Roger planta ses deux gros yeux noirs dans les miens.

« Je suis votre propriétaire, dit-il. On se revoit demain. »

Et il est sorti !

« Mince de proprio ! » fit Pédar.

C’était lui qui l’avait échappé belle, forcément.

 

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