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Tome II - Mon ami Pédar
XL - Vivre en France est devenu vachement compliqué quand on a adhéré contre son gré à un parti que si on avait su on aurait adhéré à un autre

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 Article publié le 22 novembre 2015.

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Vivre en France est devenu vachement compliqué quand on a adhéré contre son gré à un parti que si on avait su on aurait adhéré à un autre. Moi, j’avais la carte du Parti socialiste dans la poche. Et c’était un flic membre du Front national qui enquêtait sur le meurtre que j’avais pas commis sinon je serais pas dans ce roman à me demander si je ferais pas mieux d’en sortir. Mais entre se demander et demander aux autres, ya une nuance qui explique le 49-3.

J’avais suivi le conseil de Balerinette. Je savais même plus si je devais l’épouser ou si elle faisait sa communion solennelle. C’est vous dire si j’étais embêté par la Providence. Et quand je bois trop d’eau déjavellisée par mes soins, j’ai des visions. J’en ai eu toute la nuit. Tantôt ça m’a fait dormir, tantôt ça m’a réveillé avec l’envie de le rester.

On était deux dans le lit. Au début, j’ai hésité. Mais, après un premier somme cauchemardesque, j’ai tellement hurlé qu’on m’a demandé de la fermer sous peine qu’on me la coupe. Pourtant, je criais avec ma bouche. Il aurait fallu m’expliquer que la langue est dans la bouche, mais c’était trop demander, si j’avais bien compris ce qu’on me reprochait.

« Vous avez adhéré dans la joie ou c’est monsieur GU qui vous a fait ce cadeau peut-être pas mérité ? »

Je savais pas quoi répondre. Enfin, je connaissais la réponse, mais des fois, vaut mieux faire faux et prendre la tangente en remerciant le cercle d’en avoir une infinité au service de la trouille.

« Je suis pas venu pour me faire enculer ! Parlez-moi de la joie !

— Vous me voyez au meilleur de la joie ! répondis-je pour qu’on me fasse taire.

— Monsieur GU est trop généreux avec les émigrés ! En plus, vous n’êtes même pas travailleur.

— Oui, mais je suis juif…

— Ma femme aussi est juive et je n’en tire aucun avantage ! Tandis que vous…

— Je ferai mieux la prochaine fois… Je dois d’ailleurs épouser…

— Vous ne pouvez pas vous marier sans contrat de travail !

— Monsieur Russel m’a promis…

— Russel ! Ce fasciste ! Vous osez vous accoquiner avec la gangrène de notre belle République !

— Mais puisque je suis socialiste ! Monsieur GU…

— Monsieur GU ne décide pas à ma place ! Et puis vous ne pouvez pas accepter un travail fourni par nos soins et travailler pour monsieur Russel. Le cumul est interdit par la Loi !

— Je ferai mieux la prochaine fois… Je dois d’ailleurs épouser…

— Vous ne ferez plus rien ! Rendez-moi la carte !

— Non ! »

Qu’est-ce que j’avais pas dit ! Le mec qui était dans mon lit en est sorti et il s’est planté devant la fenêtre comme s’il allait se défenestrer. Heureusement, elle était ouverte et il a reculé. Il s’était mis à réfléchir et il le faisait savoir. Moi, je disais rien. Je m’accrochais à la carte du Parti socialiste comme à une bouée.

Alors je vis à quel point ce type était agité. Il gesticulait dans l’ombre, grognant comme un gardien de zoo. Je comprenais pas ce qu’il disait, ce qui l’empêchait pas de le dire. Puis il s’est efforcé d’être clair :

« Vous ne voulez pas me rendre cette carte ?

— Non !

— Pour qui voulez-vous travailler ? Pour nous ou pour monsieur Russel ?

— Arto aussi m’a promis du travail !

— Enculer Marine ! C’est tout ce qu’on sait faire au Front national ! C’est pas du travail, ça ! C’est… c’est… »

Il s’étouffait lentement. Ça faisait presque pitié, mais j’avais plutôt envie qu’il en crève. J’ai attendu toute la nuit, les yeux fixés sur cette ombre qui parlait au mur comme s’il y avait quelqu’un dedans. Il a même bu l’eau du robinet, ce dont je me fous royalement tant que c’est moi qui la bois. Et pas une seconde j’ai compris un traitre mot de son interminable discours, sauf que de temps en temps il me demandait pourquoi je m’obstinais à conserver par devers moi la carte que monsieur GU m’avait offert dans un moment d’égarement ou d’ivresse, il n’était pas compétent pour en juger, mais ça le mettait lui-même dans un état de confusion qui frisait la démence, il n’avait pas de mal à l’avouer.

Et il arrêtait pas de bouger « et clic ! et cloc ! et ping ! en plein dans l’œil ! et l’autre œil les mains dans les poches ! ah ! ah ! je t’ai eu et tu m’auras pas ! c’en est fini de toi et de ta clique de collabos ! »

Quand j’ai repris conscience, n’ayant toutefois jamais fermé l’œil, il avait disparu et la porte était ouverte. J’avais une soif d’enfer, mais je me suis retenu. Faut pas abuser des bonnes choses, même quand elles vous en font voir de toutes les couleurs. Madame Crotal se tenait sur le paillasson. Elle parlait. Son doigt montrait quelque chose à l’intérieur du salon. Il tremblait. Elle remuait les lèvres et je savais pas si c’était pour rire ou pour pleurer. J’avais de plus en plus soif. Mais je tenais bon. Je boirais rien avant midi. Et le doigt de madame Crotal entrait dans le salon. C’était une invitation à comprendre quelque chose qui était de mon niveau, sinon elle serait pas entrée et se serait adressée à quelqu’un d’autre. Or, c’était bien moi qu’elle interpelait. J’ai commencé à l’entendre.

« Monsieur… Hartzenbusch… Là !... le portait de… voyez-vous-même… Ce magnifique portrait de… Pierre Laval !

— Je sais bien que c’est le portrait de Pierre Laval, madame Crotal. Qu’ya-t-il de mal à cela ? Ce portrait fait partie des meubles. J’y suis pour rien.

— Mais enfin, monsieur Hartzenbusch ! Ce portrait, c’est… c’est…

— Un simple jeu de fléchettes, madame Crotal. Il fait partie du loyer que monsieur Roger Russel va m’encaisser aujourd’hui.

— Mais enfin, monsieur Hartzenbusch ! Vous avez joué toute la nuit ! Vous ne travaillez pas la nuit et vous jouez la nuit à ce jeu… stupide !

— Mais ce n’est pas moi qui ai joué, madame Crotal ! C’est… c’est…

— Vous voulez dire que c’est… c’est…

— Il semble bien, madame Crotal, mais je ne veux accuser personne !

— Mais si, monsieur Hartzenbusch ! Vous accusez ! Vous accusez…

— Mais donc a passé la nuit ici, madame Crotal ?

— Manuel Valls ! »

J’en avais fait des trous, dans le visage de Pierre Laval déjà grêlé par les locataires qui m’avaient précédé, mais jamais avec autant d’amour que mon invité inattendu de la nuit, lequel n’avait même pas retiré les fléchettes pour les ranger en bon ordre dans la petite boîte dont monsieur Roger Russel vérifiait toujours le contenu avant d’encaisser le loyer que je lui devais… je ne sais plus pour quelle raison.

 

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