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Tome II - Mon ami Pédar
XLI - Il paraît que c’est comme ça quand on a réussi un truc qu’on a mis du temps à comprendre comment c’était possible

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 Article publié le 29 novembre 2015.

oOo

Bref, j’avais la carte du Parti socialiste. Arto avait celle du Front national. Et Roger Russel me proposait de payer ma dette en travaillant pour lui. Ça posait des questions, me dit Arto. Et on arrivait pas à y répondre. Cependant, pour lui, les choses étaient claires : il enculait Marine, alors que moi, qui j’enculais ?

« Au parti socialiste, me dit-il, c’est plutôt enculer qu’on se fait… »

Roger Russel frappa sur la porte à ce moment-là, juste au moment où je commençais à comprendre pourquoi Arto était Arto et pourquoi je n’avais pas cessé d’être moi.

« D’être socialo vous empêche pas de fricoter avec un facho ! lança-t-il sans refermer la porte.

— Nuance ! Je suis flic ! gueula Arto.

— Et lui, qu’est-ce qu’il est ? » siffla Roger Russel.

La question était posée. D’être socialo, ça empêchait rien. Et à force de pas empêcher, je suis devenu ce que je suis. Vous savez quoi.

« Vous allez pas rester là sans rien faire, patron ! » dit Arto.

Il avança une chaise, mais comme j’étais dessus, il en avança une autre, la même. Roger Russel avait amené son gros registre tamponné à chaque page. Il s’assit et posa le registre sur la table où Arto rassemblait à autant de verres qu’il pouvait. Il avait l’air joyeux ce matin. Il avait sans doute passé la nuit à enculer Marine. Qu’est-ce qu’on peut pas avec Internet ? En plus, j’avais pas les sous. Et les allocs étaient coupées. J’avais pas assez cherché du travail.

« Je vous en ai proposé un bon et bien payé, dit Roger Russel. Qu’est-ce que vous avez été foutre chez GU ?

— C’est madame Crotal… »

Encore un mot de trop. J’arrêtais pas de trahir depuis que je me raisonnais. Roger Russel sortit son appareil photo d’une poche. Il fallait que je regarde maintenant et qu’est-ce que je voyais, si c’était pas madame Crotal complètement à poil chevauchée par des singes qui lui faisaient pipi dessus en poussant des cris stridents !

« Vous allez la tuer ! baillai-je en me tenant la mâchoire pour pas qu’elle tombe.

— Vous avez l’argent du loyer ? »

Arto rigolait en bourrant éternellement sa pipe. Roger Russel alluma son briquet, répandant l’odeur du kérosène qui me donna la nausée. Je soupçonnais une complicité entre lui et Arto, ou entre ce qu’il représentait et la police, je savais pas trop, mais j’étais pas loin.

« Elle vous a laissé conduire la Cadillac ? demanda Roger Russel.

— J’ai pas le permis à cause de ce que j’ai dans le cerveau…

— C’est pas ce que je vous ai demandé. Vous l’avez conduit, oui ou non ?

— Comment vous le savez ? Et si vous le savez, pourquoi me poser la question ? OUI ! J’AI CONDUIT LA CADILLAC ! »

Même que j’avais provoqué un accident, mais j’avais évité d’en parler jusque-là. On avait quitté monsieur GU en plein milieu de la nuit et madame Crotal avait eu comme qui dirait une faiblesse. Elle m’a passé le volant sans même me demander si je savais conduire. Or, je savais pas, et la route m’a paru longue. Je lui avais demandé toutes les deux minutes pourquoi on avait quitté monsieur GU et elle m’avait répondu en se tenant le crâne à deux mains que c’était parce qu’on allait quelque part mais me demandez pas de vous dire où parce qu’on est jamais arrivé là où c’est qu’on devait aller sans que je le susse.

C’était mes explications, ça. Roger Russel m’avait écouté sans cesser de tourner les pages du gros registre aux tranches usées par un usage mensuel strict depuis les longues années qu’il avait entièrement consacrées à fournir un logement aux sans-abri protégés par la société. Je savais pas pourquoi on me protégeait mais on m’amenait souvent à l’hôpital et j’en ressortais avec des idées nouvelles que je mettais aussitôt en pratique pour ressembler à l’impossible. Mais l’effet durait rarement plus de deux jours et le troisième, je devais payer mon loyer ou dégager sans laisser d’adresse. Ce jour-là était arrivé, à ma grande surprise je dois dire. Qu’est-ce que je foutais encore chez moi après tout ce qui venait de m’arriver ? J’étais tellement angoissé que je trouvais pas ni le début d’une réponse à cette question pourtant essentielle. Ça faisait rire Arto. Et il était bien le seul. Il faut dire qu’on était que trois, que Roger Russel ne riait jamais en ma présence (Balerinette le trouvant toutefois très rigolo) et que sur l’écran de l’appareil photo, les singes gueulaient tellement fort qu’on entendait pas ce que madame Crotal voulait me dire. Alors j’ai ri moi aussi, comme le condamné à mort qui voit vraiment pas ce qui peut le tirer du pétrin où on l’a fourré. Je devais avoir l’air particulièrement con, parce que ça n’a pas plus à Roger Russel qui n’arrêtait pas d’allumer et d’éteindre son briquet. L’odeur du kérosène couvrait complètement celle de la Javel. Et j’avais une soif !

« C’est toujours pareil avec les pauvres, dit Roger Russel. Tant qu’on leur demande rien, ils font semblant, mais quand c’est l’heure, ils peuvent pas s’empêcher d’être eux-mêmes. Pas vrai, monsieur Hartzenbusch ?

— Je peux payer en Javel, mais en présence de kérosène, je vous garantis pas l’innocuité du produit. Est-ce ma faute si vous n’arrêtez pas d’allumer et d’éteindre ce briquet ?

— Payer n’est pas donner, monsieur Hartzenbusch ! »

Qu’est-ce qu’on fait quand il n’y a plus de solution ? Des fois, on m’emmène à l’hôpital pour ajuster le traitement, mais c’est parce qu’on a une lueur d’espoir. Or là, y avait plus rien à espérer, ni de moi ni de mon proprio. Et Arto reluquait mon jeu de fléchettes comme s’il avait envie d’y jouer. Il avait même une fléchette entre deux doigts et il en léchait la pointe d’acier avec une langue gourmande. Mais je crois que Roger Russel aurait pas vraiment apprécié qu’on s’amuse dans son dos.

« Faute de paiement, monsieur Hartzenbusch, je me vois dans l’obligation de vous faire conduire manu militari sur les lieu de votre travail…

— Mais j’en ai pas du travail !

— Lequel que vous choisissez, ami ? » lance Arto en même temps que la fléchette qui fait mieux que Manuel Valls.

J’avais le choix ? J’osais même pas poser la question tellement madame Crotal semblait souffrir du traitement intolérable qu’elle subissait sous les singes. Et monsieur GU n’était pas là pour me conseiller. Même Manuel Valls s’était éclipsé. Non, j’avais pas le choix. Roger Russel souriait en me toisant.

« Vous savez piloter un hélicoptère, monsieur Hartzenbusch ?

— Comment voulez-vous que je travaille dans ces conditions ?

— Alors vous ne piloterez pas l’hélicoptère.

— J’aime mieux !

— Mais vous monterez dedans.

— Qu’est-ce que je ferais dans un hélicoptère, moi qui n’en ai jamais vu un près ?

— On vous le dira assez tôt ! »

Ce qui a fait marrer Arto. Un rien le fait marrer, Arto, depuis qu’il a réussi à enculer Marine. Il paraît que c’est comme ça quand on a réussi un truc qu’on a mis du temps à comprendre comment c’était possible. On se marre. Et il est trop tard pour comprendre pourquoi.

 

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