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Monos et Una

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 Article publié le 15 novembre 2015.

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[...]

UNA - Chaleur ? Quelle chaleur ? Voulez-vous que j’ouvre la fenêtre ? Le vin vous travaille maintenant de l’intérieur. Et tout ce sang que vous avez avalé !

Elle se lève et ouvre la fenêtre, y demeurant.

MONOS - Les rideaux bougent, mais je tiens ma promesse.

UNA - Ne la tenez pas, je n’y tiens pas moi-même. On devine des passants. ce pourrait être leurs ombres. Même effet de glissement, d’apparition et de dissolution. Une telle économie de bruit m’inquiète...

MONOS - L’économie touristique de Brindisi, l’influence de Broch...

UNA - J’ai envie de crier.

MONOS - J’ai envie de crier moi aussi !

UNA - Mais nous ne crions pas. C’est ainsi. Vous trempez le lit de vos suées et je reçois l’air de la nuit comme une nouvelle venue de loin.

MONOS - Quand partons-nous ?

UNA - Partons-nous ensemble ?

MONOS - Imaginez-vous deux voyages ?

UNA - Seraient-ils différents ? Complémentaires ? Contradictoires ?

MONOS - Pourquoi rechercher la comparaison ?

UNA - Qui comparera si nous ne nous retrouvons pas ?

MONOS - Ma mie ! Votre imagination...

UNA - ..ne traverse pas la nuit sans souci de visages, de mots, de relations peut-être...

MONOS - Vous n’imaginez rien. Vous n’êtes même pas inspirée. Vous... vous extrapolez. On ne part pas sans horaires, sans séjours, sans incidents de parcours, et que dire des trouvailles, des coups de foudre et des abandons à l’autre ? Je ne ferai plus rien sans vous.

UNA - Vous écrirez. Je n’écrirai pas. Deux voyages. Vous agissez, à votre manière, et je me déplace, toujours à votre manière. Venez à la fenêtre.

Elle revient au lit et tire Monos par les mains qu’il a tendues. Il résiste.

UNA - Vous êtes fiévreux.

MONOS - Trop de calories ! Je bous. Je ne veux pas me frotter à la nuit. Pas maintenant.

UNA - Plus tard, j’aurai trouvé le sommeil. En attendant, je passe entre la nuit et votre agitation. Je ne suis plus moi-même. Cette femme qui coulisse sur le fil narratif, ce n’est pas moi. Je sens bien à quel point on est votre personnage dès qu’on ouvre la bouche pour répondre à vos invitations à exister. De quoi avons-nous parlé pour ne pas en parler ?

MONOS - Nous cherchions le repos. Nous avons trouvé une espèce de tranquillité. Équanimité, disais-je.

UNA - Quelle différence ? Vous voulez être le baladin occidental. Je vous ai suivi pour ne pas m’ennuyer de vous. Nous n’allons jamais bien loin.

MONOS - Oui, je sais, vos fugues, mes coquillages !

UNA - Finalement, vous n’avez rien écrit pour en témoigner.

MONOS - Qui donc lirait le témoignage du chemin le plus court d’un point à un autre ? Qui perdrait ce temps précieux ? Vous ne connaissez pas les hommes comme je les connais. Je suis un pragmatique et un faussaire.

UNA - Vous ? Le baladin occidental ? Pragmatique et faussaire, comme l’araignée ? Pragmatique comme l’animal domestique et faussaire comme l’enfant qu’on n’accompagne pas ? Vous changez de personnage !

MONOS - Non, non. Je l’ai toujours été, pragmatique et faussaire. Pragmatique parce que j’obtiens des résultats et faussaire parce que ces résultats ne sont pas tout à fait justes. Cependant, j’avance, avec mon temps, avec les autres. Au fond, je suis un pédagogue. On en retient quelque chose. C’est même clair et utile. On en conçoit d’autres opérations. L’Occident est une application de lui-même sur l’ensemble du monde.

UNA - Oh ! Oh ! Vous ne dormez vraiment pas. C’est la fièvre qui vous retient dans cette démesure.

MONOS - J’essayais de mettre au point mon intervention de demain à la Faculté de médecine.

UNA - Vous avez pris un acompte avec le vin et cette fille goulue qui...

MONOS - Oublions-la ! Je l’ai à peine envisagée...

UNA - Envisagée ?

MONOS - Je n’y pensais plus. J’ai oublié ses détails. Vous savez comme je tiens aux détails d’ordinaire.

UNA - Mais ce n’était pas ordinaire ! Vous pensiez vraiment à votre discours aux carabins ? Je vous connais moins préoccupé par l’effet à produire.

MONOS - Raven ! Vous ne connaissez pas mes extrêmes. Vous n’avez jamais pratiqué que l’homme du milieu.

UNA - Vous allez vous expliquer, dites-moi ?

MONOS - Laissez la fenêtre ouverte et venez vous coucher. Vous vous êtes mise à ma place !

UNA - Sans le vouloir. Vous avez peut-être raison. mais ne nous précipitons pas. Je suis à votre place, je ne suis pas moi-même, mais de là à penser que je tente de vous remplacer, il y a loin. Par quoi allez-vous commencer votre discours aux carabins ? Par quelque chose de moins... romanesque ?

MONOS (ravi) - Dites-moi l’effet que ça fera : "Je possède 1,40..."

UNA - Un quarante quoi ?

MONOS - 1,40 de la monnaie courante.

UNA - Il faudra le préciser. Ces pauvres carabins...

MONOS - "Or, un pain vaut 1,40. Donc, je peux posséder un pain."

UNA - Vous pouvez aussi en être dépossédé !

MONOS - "Je peux le manger ou le partager. Je peux perdre 1,40 avant de l’acheter."

UNA - Je vous suis. Vous me tenez éveillée.

MONOS - "Ce simple récit avec son commentaire recoupe la réalité :

— le flux économique ;

— le délit de vol ;

— les nécessités vitales,

— la générosité, la vie sociale ;

— la malchance, sa possibilité."

UNA - Cette histoire est aussi vraie en Occident qu’ailleurs :

— le flux économique existe aussi ailleurs, il est même fournisseur de l’Occident ;

— le vol est une constante humaine, animale même ;

— les besoins vitaux aussi ;

— la vie sociale, bien que franchement différente d’un côté et de l’autre, mais seulement par le spectacle qu’elle donne, rend possible le partage ou toute autre participation à l’existence de l’autre ;

— perdre est une constante.

Perd-on de la même manière ? Sans doute. Partage-t-on dans les mêmes conditions ? Oui. Les corps sont-ils différents ? Non. Peut-on être volé ? Oui. S’il y a une différence, elle consiste dans la manière d’acquérir 1,40. C’est le Code qui détermine les droits d’acquérir. On n’acquiert jamais "légalement" par vol ni par trouvaille.

MONOS - Je n’irai peut-être pas jusqu’à mettre le vol et la trouvaille sur le même plan.

UNA - Vous ? Un poète ?

MONOS - Pas devant une assemblée de carabins qui souhaitent me connaître un peu mieux. Mes livres ne me livrent pas assez. J’ai des chaînes à rompre. Voyez l’effet.

UNA - Et s’ils essaient de comprendre ?

MONOS - Vous voulez dire : d’aller plus loin ?

UNA - Le baladin occidental est un pragmatique et un faussaire qui prétend que l’Occident et le monde ne se différencient que dans la manière d’acquérir. Partout, on acquiert par contrat : de vente, de mariage, de succession. Quand on ne vole pas et si on n’écrit rien de méritoire. Vous avez pourtant affirmé, dans le cours d’une autre conversation (je ne suis pas votre seule interlocutrice) que l’étranger, ce n’est pas l’Occidental. Cette idée prend toute son ampleur quand l’Occidental devient capable de détruire ce qui n’a plus à ses yeux aucun intérêt et ce qui s’oppose à ses résolutions de propriétaire. Maintenant, vous dites que l’étranger et l’Occidental fondent leurs désirs réciproques sur une ressemblance presque parfaite. Vous voulez dire qu’un homme est un homme, qu’il n’y a que des gagnants et des perdants, qu’il n’y a rien de plus proche du désir que le désir lui-même ? J’y voyais, moi, la différence, dans ce désir de posséder. J’espérais la révélation de deux rites à ce point différents que l’un est étranger à l’autre, et que l’autre est le propriétaire potentiel de ce que l’un possède encore. L’un désir se consumerait tandis que l’autre promettrait.

MONOS - Je comprends mieux votre curiosité à l’égard de cet inconnu que nous n’avons d’ailleurs pas réussi à connaître. À moins que les barques...

UNA - L’Occident voit juste. Il ne détient pas l’exactitude ni la perfection, mais il sait voir juste. Tout le reste, vos conservatoires de l’humanité comme vous les appelez, ces traditions du pouvoir et de la foi, tout le reste est...

MONOS - ...littérature. Mais il faudrait raisonner un peu avant de proposer cette conclusion imminente et ...étrange.

UNA - Oh ! Non, je vous en prie ! Assez de démonstrations pour ce soir ! La littérature...

MONOS-...serait celle de l’étranger. Avez-vous lu, ma bonne Una, ce que l’Occident propose à l’humanité comme... littérature ?

UNA - J’ai lu tout ce que...

MONOS - Que croyez-vous qu’il restera de notre... temps ? Nos recherches impériales, y compris l’expression d’une douleur qui témoigne du temps incommensurable qui préside à l’accomplissement de notre identité ? Ou les chants de l’ailleurs, qui nous paraissent quelquefois enfantins tant ils nous sont étrangers, exotiques ou cacophoniques, ces chants qui reviennent de loin et qui promettent longtemps, menace de décadence, d’étouffement, mais que la lenteur retient à la surface de l’existence ? Pensez-vous vraiment, ma bonne Una, que nos romans grammatiques et dramatiques formeront le recours au chant dans un temps où l’ailleurs aura rejoint l’infiniment petit ? Nous n’aurons pas la chance d’ailleurs donnée aux mythologies par nous-mêmes. C’est en cela que les imitateurs se trompent et mystifient. Mais ils ont si peur de l’anonymat, ces poètes dont la voix est déjà celle du chant des chants ! Ulysse, il le faudra bien, laissera toute la place à l’étranger. À la place de personne, symboliquement personne, l’étranger, tragiquement. Je donnerais cher pour en savoir un peu sur ces moyens prosodiques et narratifs, moyens que mon impuissance à concevoir autrement réduit à la prosodie et au conte. L’Occident impose une impasse. Ailleurs, ailleurs qu’en Orient sans doute et ailleurs que dans l’aventure désespérée de l’émigration, on pense déjà autrement et nous n’en savons rien. Il suffira d’un geste court, pourtant, pour basculer dans l’oubli et donc dans cette attente qui ne peut être que celle d’un chant à venir. La littérature sera ce manquement aux convenances alors qu’elle aura été pour nous la pédagogie de l’égalité et de la propreté à la fois. Nos livres auront le charme des nostalgies de l’enfance tandis que la littérature, moins consommable, plus rare et moins appréciable, conservera le peu qui n’aura pas pu être détruit ou approprié. Espérons que cette fois, nul prophète ne viendra changer le cours de l’Histoire. Una ?... Elle dort. Ce jeune corps se repose, ayant trouvé naturellement les points d’appui qui garantissent son immobilité. Respiration tranquille qu’un peu de littérature détourne des traces qu’on suit par habitude de la proie. J’ai envie de la prendre dans mes bras et ainsi de la donner à ma propre peau, mais la vision de cet équilibre parfait de corps humain et de soie volatile me contraint moi-même, non pas à l’immobilité, mais à l’arrêt, à l’interruption, à l’attente forcée sans objet nommable. Je ne peux pas dire que je l’aime bien que toutes les apparences disent et redisent le contraire. Elle est le hasard qui me reconduit sans cesse à la source de mon inspiration. Rien de moins étranger à mon habitude du retour. Rien d’aussi nécessaire que ces tournoiements de la pensée au sein de ce que la pensée décrit comme le vin crée le verre où il attend d’être bu. Ce contenant ne se laisse pas décrire autrement. Il faut à la fois être sage et réaliste. Sage en n’allant pas plus loin et réaliste en reconnaissant qu’aller plus loin est encore possible. Mais rien sans elle. J’ai beau la réduire à ses parfums, elle contient ce que je sais, comme le vin, comme le verre, comme le vin épouse et comme le verre se laisse épouser. Quand elle s’éveillera à la faveur d’une brise, elle murmurera :

UNA - J’ai rêvé.

[...]


Extrait de Aliène du temps.
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