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Les idées et les femmes
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 Article publié le 6 décembre 2015.

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Ça faisait bien une semaine qu’on les voyait traîner dans les rues du village. Notre maire, Jean-Victor Royal (sans quéquette, mais tendance catho-facho-moi-d’abord), avait signé avec eux une autorisation d’utiliser l’espace public pour le filmer avec des acteurs dedans et même nous si on n’y voyait pas d’inconvénient. Il parlait pas du pot de vin, mais il promettait de partager les bénéfices touristiques si jamais on arrivait à trouver de quoi attirer le pognon frais. Je dis ça parce qu’ici, le fric a l’âge de nos murs et de nos artères. On plie jamais les billets de peur de les casser. Et on fait jamais sonner la monnaie des fois que ça nourrirait les pauvres. En parlant de pauvres, ils sont pas d’ici. On nous les envoie. Et ils restent pauvres.

Bref, on avait des cinéastes dans le village. Ils logeaient dans leurs roulottes. Mais pas comme des Gitans qui salissent le parterre et les tuyaux. Des roulottes américaines qui roulent toutes seules. Elles étaient garés à l’entrée du village à cause que les rues sont étroites et que dessous on a des tuyaux, les mêmes que salissent les Gitans quand on est obligé de les recevoir sans grandes pompes, mais avec le pied dedans, qui attend le moment de les mettre en fuite avec l’aide des gendarmes et du premier ministre.

Y avait quatre véhicules flambant neuf. Et des auvents qui secouaient nos mûriers. On a compté six personnes en tout. Dont deux femmes. Une en état de recyclage et l’autre si jeune que j’ai d’abord cru que c’était un garçon. Je me suis même approché. Cheveux courts, guiboles sans un poil, un visage d’écolier et un popotin qui dépassait de la jupette. Sans cet accessoire, que de loin j’avais pris pour un short, c’était plutôt un garçon qu’une fille. Mais j’avais pas regardé dans la culotte. J’y avais juste demandé si elle se plaisait dans notre village. Vous zallez pas me croire, mais je l’ai pas mise en fuite. Elle m’a souri en tirant la langue. Elle en avait le nez tout froissé et des rides sous les yeux. Aussi sec, j’ai eu la trique. Et comme j’étais en enfant de chœur, on a vu mes chevilles. Je porte jamais de slip quand je sers la messe. Ça fait quarante ans que je la sers. Et les petits garçons de notre village sont tout ce qu’il y a de plus mignon. C’est moi qui dit qui sert. Notre curé me fait confiance. Ça le fait bander lui aussi, mais il passe jamais à l’acte. Il a raison de se méfier par les temps qui courent. Ya rien de plus délateur qu’un musulman. On en a un au village. Il a une femme et un gosse. On se regarde de travers parce que c’est tout ce que la république autorise.

Donc elle me dit que le village est chouette et je lui offre une clope que j’allume. Ses cheveux me sont tombés sur les mains. Juste au moment où le curé s’est mis à sonner les cloches.

« Vous venez ? que j’y dis. C’est sympa comme messe, vous verrez…

— Je verrai rien du tout, je suis juive. »

Bon. Je passe la messe et ses à-côtés. Et je rentre à la maison. Le vent s’était levé. On entendait les auvents claquer. Qu’est-ce qu’ils devaient être secoués, les mûriers ! Mais je suis rentré par l’intérieur pour acheter le mokka et les bougies chez Radot, notre boulanger. C’était l’anniversaire de mon petit frère. Je me suis bien pinté.

J’aurais pas dû. L’après-midi même, ils ont commencé à tourner. J’étais allé prendre le frais sur la muraille. J’en ai profité pour caguer derrière le transfo. Je suis le seul à l’utiliser cet endroit réputé dangereux. Ça fait du bien d’être seul de temps en temps. Comme j’ai l’anus sensible, j’ai toujours du papier dans la poche. En fait j’en ai plusieurs : pour le cul, pour mes clopes et pour écrire. Je vous ai pas dit mais je suis poète. Ah ! J’oubliais ma carte d’identité nationale ! Dans cette merde de pays, on peut pas aller sans. Des fois, ils changent de gendarmes et on se retrouve nez à nez avec des inconnus. Si c’était pas l’uniforme, on les prendrait pour des étrangers.

J’étais donc en train d’en couler un, mi choco mi caoua, quand qui je vois qui s’amène si c’est pas la greluche de ce matin. Ah j’eusse préféré que ce fût un mec ! Les ratons, je veux bien. Mais les Juifs. Et une gonzesse avec ça, que si tu la cloques, ta descendance devient juive et te méprise du haut du Sinaï pour t’apprendre à être un enfant de Jésus qui était aussi un juif mais c’est une histoire tellement compliquée que je suis d’ici, que je veux le rester et voter pour moi et les miens. Mais elle a des guiboles de film américain. Elle a troqué la jupette et la chemise pour une robe transparente comme un vitrail.

Je remonte mon falzar dans l’urgence. D’un saut, me voilà sur la muraille, une clope au bec comme si j’avais l’inspiration. Elle arrive en se dandinant. En me voyant, elle a fait comme si elle m’avait pas vu et qu’elle allait changer de direction, mais elle s’est ravisée et j’ai encore le temps de remettre ma queue dans le bon sens. Je renifle mes doigts, des fois qu’elle me demande du feu. J’ai oublié mon paquet de clope, celui que je réserve aux garnements qui voient pas péché là où je pèche. Sinon, je les roule.

« Vous êtes dans le champ, » me dit-elle alors qu’on est sur la muraille.

C’est vrai qu’ils ont un grand nez, les Juifs, mais çui-là, j’ai plutôt envie de me le mettre dans l’anus. Elle est pas seule. Ils sont tous là. Et la caméra est sur son trépied. Ya même un cheval qui piaffe avec un mec dessus. C’est un chevalier médiéval. Avec une croix rouge sur la poitrine et une épée en toc qui pendouille sur sa cuisse. L’autre gonzesse est assise sur un créneau. Un type en salopette blanche suit la poulette qui vient vers moi. Et je vais aussi vers elle pour m’éloigner de mon odeur intime. On se rencontre sur un tas d’herbe rase où cessent de chanter les grillons.

« Vous allez sortir dans le film, me dit le type en salopette que ça fait rire.

— Vous déconnez ! » fais-je tout en débandant en vitesse.

Je me retourne discrètement pour juger du point de vue. Je suis pas vraiment rassuré, mais si je m’y connais pas, j’étais pas dans le film au moment de chier. C’est juste après que j’y étais. Ils appellent ça un champ. C’est fou comme on peut se mélanger quand on parle la même langue et qu’on vient pas du même milieu. Ça me donne des idées poétiques. Mais c’est pas le moment. Qu’est-ce que je dois faire ? M’excuser ? Je suis chez moi, non ?

« C’est pas grave, me dit la fille. De toute façon, on a pas assez de lumière. J’arrête pas de le répéter qu’on en a pas assez. Mais personne m’écoute.

— T’y connais rien en lumière ! dit le type qui s’impatiente. T’occupes pas de la lumière. La lumière, c’est mon boulot. Bonjour monsieur. Vous étiez dans le champ… « 

On va le savoir. Bon.

C’est le moment de faire les présentations. Alors le type qui s’y connaît en lumière, c’est Félix Lamonnière. C’est son film. Il fait ce qu’il veut. C’est lui qui reçoit le fric de notre région sur ordre du gouvernement. Je vous ai pas dit que notre maire Jean-Victor Royal s’aplatit devant lui. C’est le moment de distinguer la bourgeoisie de la domesticité. Je prends note.

La fille, fille de Moïse et de Freud, et d’un tas d’autres cerveaux à qui l’humanité doit d’être ce qu’elle est, c’est Agnès Mamiche, un pseudo choisi par Félix Lamonnière pour les besoins de la cause cinématographique. Elle est la vedette du film. Le chevalier est un symbole muet, me dit Félix. Et les deux autres types sont des techniciens muets eux aussi. Je comprends que si je souhaite avoir une conversation avec le septième art, le choix des interlocuteurs se limite à cette actrice bandante et à ce triste sire en quête de reconnaissance nationale. Pour l’instant, comme vous le constatez, aucun drame ne se noue. On est encore à la surface des choses et des êtres qui s’en servent pour faire chier le monde. Mais on approfondira pas trop parce que moi, la psychologie de pacotille de Molière et les conneries approximatives de Mauriac, je m’en nourris pas. Ce que vous lisez, c’est le fruit de ma digestion. Je vous invite à y mettre la main et vous défie d’y trouver autre chose que ce que j’y ai mis.

« Qu’est-ce qu’on fait ? dit Agnès. On reprend ?

— Ya plus assez de lumière, constate Félix en regardant le ciel au dessus-de moi.

— Qu’est-ce que je disais ! »

Elle a gagné. Je hais ce genre de gonzesse. Bon, c’est bien d’avoir raison. Ça en dit long sur la cervelle du personnage. Mais j’en ai rien à foutre de la cervelle. J’en ferais quoi de la cervelle ? Je choisis de me limiter à la peau. Et je peux vous dire que question peau, elle en avait une de merveilleuse, Agnès. Et tant pis pour ma descendance !

« Si on allait boire un coup ? proposai-je en sautillant sur mes pieds pour exprimer la partie visible de mon iceberg excité.

— Ça va grever le budget, grogne Agnès.

— Vous zavez pas une réduc ? fis-je en sautillant bancalement parce que mon iceberg voulait plus respecter la loi de Pascal.

— Bon… cède Agnès. Allons nous réchauffer. J’en ai marre d’être à poil. »

Hélas, un des techniciens lui jeta une doudoune sur les épaules. Elle avait disparu. De dos, elle avait l’air d’un sac avec une perruque rousse dessus. On l’a suivie. Je marchais en queue, derrière le technicien portant la caméra à l’épaule. Mes fesses chuintaient dans mon slip. Je me torcherais chez Tintin. Avec son papier.

*

Voilà comment ça a commencé. Jean-Victor Royal n’était pas venu nous emmerder avec ses discours qu’on comprend rien et tout à la fois. Le style politique il a, notre maire. Il deviendra député. Et peut-être même ministre s’il est sympa avec Félix. Et s’il rate ministre parce que la place est occupée, il aura une médaille pour jouer dans son berceau qui aussi le nôtre. On s’est donc installé chez Tintin où y avait déjà du monde. Qu’est-ce que vous voulez... Ya plus de matches. Ya une guerre, mais c’est pas nous qu’on la fait. Et pour ce qui est de sauter avec les kamikazes, on est trop loin de Paris. Et puis on a rien d’autre que chez Tintin et l’église pour mourir ensemble pour la patrie. On se marie même plus et quand on s’enterre, on sait pas qui c’est tellement on est vieux. On a perdu nos repères et nos sillons. Même que l’hiver dernier, on a constaté une fissure dans le monument aux morts. On a eu beau le ficeler en suivant les conseils de l’ingénieur de l’équipement, ça travaille toujours et Jean-Victor Royal craint qu’on se le prenne sur la gueule au prochain 11 novembre. J’ai demandé à Agnès si c’était un film sur nos origines médiévales qu’ils tournaient. Elle savait pas qu’on avait des origines.

« C’est un film érotico-politique, dit Félix en avalant le contenu jaune pituite de son verre. On a plus le choix aujourd’hui. Le public réclame des idées et des femmes.

— C’est d’ailleurs le titre du film, dit l’autre gonzesse à qui j’avais pas été présenté pour une raison non encore exprimée.

— Je sais pas si c’est un titre vendeur, gémit Félix. Les idées et les femmes, c’est des idées qu’on a des femmes. Et les femmes n’en ont pas. Alors… »

Il était désespéré. Agnès grogna. Elle avait croisé ses longues jambes en marbre blanc veiné de rose en marge de la table. Le spectacle ne déplaisait pas, si j’en jugeais par l’obliquité des regards indigènes. La doudoune était ouverte comme un sandwich. Et Félix m’observait maintenant. Je sais plus de quoi on causait avec Agnès. Et je m’étais toujours pas torché le cul.

« Dites donc, Oscar, dit soudain Félix, ça vous amuserait-il de continuer de tourner avec nous ?

— Vous voulez dire… dans le champ ?

— Faut voir ce que ça donne, bougonna le caméraman. Y avait pas assez de lumière. J’y voyais rien dans le viseur. On se demandera ce qu’il fait et ça compliquera l’intrigue.

— Ça c’est moi qui décide ! beugla Félix. Puis il se tourna vers moi : je fais tout sur ce film. Writer, producer, director… et j’en passe. Vous pouvez me faire confiance. Y aura du monde. Et pas que pour admirer les tétons d’Agnès et sa jolie moumoute rousse. Alors, Oscar, vous entrez dans la danse ? Vous avez déjà vécu une pareille expérience ? À mon avis, vous n’êtes jamais sorti de ce trou. Et je parle pas de celui d’Agnès.

— Ben… flûtai-je. Je sais pas si Jean-Victor sera d’accord…

— C’est votre père peut-être ?

— C’est mon tonton… mais c’est lui qui possède. Nous, on sert à quelque chose et on profite, mais pour ce qui est de se distinguer, faut voir… Il aimera peut-être pas…

— Je m’en charge, » dit Agnès.

Le lendemain, j’ai pas mis longtemps à m’imaginer comment elle avait convaincu tonton Jean-Victor. Je devais valoir mon prix. Ah je vous avoue que j’étais fier de servir à quelque chose en dehors des magouilles familiales. Je pouvais même tourner à poil. Et bander à l’écran. Éjaculer sans truquage. Me la faire mettre si nécessaire et devenir conférencier pour le bien de l’instruction publique. J’avais carte blanche. Mais Félix n’en demandait pas tant.

En fait, j’aurais pas grand-chose à faire. J’aurais même pas à l’ouvrir. Comme l’avait prévu le caméraman, les rushes étaient trop noirs pour qu’on voit clairement ce que j’étais en train de faire, d’autant qu’y avait que ma tête qui dépassait du talus derrière le transfo. C’était tout à refaire. Et on éclairerait. Y aurait même un réflecteur. Il manquerait rien, à part l’odeur bien sûr. Mais à quoi je servais dans le film lui-même, Félix savait pas encore. Il trouverait. Il trouvait toujours, me confia Agnès. J’en pouvais plus de me la faire en rêve. J’avais besoin de réalité. Mais elle avait pas l’air de vouloir sortir de la fiction où Félix la retenait pour les besoin de la cause. Autrement dit, j’avais pas beaucoup d’espoir. Et je suis vite désespéré. Notre curé vous le dira.

On a attendu le retour du beau temps. Ça caillait en plein soleil, mais le ciel était bleu. Un ventilateur envoyait de l’air chaud sur le corps d’Agnès. Je comprenais pas son jeu, mais le caméraman était content. Y avait que cette femme en préretraite qui disait rien et qui laissait rien deviner de ce qu’elle pensait. Je m’approchais pas d’elle. Elle prenait des notes dans un cahier, lunettes sur le nez et foulard noué en papillon sur le dessus de son crâne. Qui elle était ? J’ai jamais demandé. Et même, je voulais pas savoir. Idem des techniciens qui passaient à mes yeux pour des voyeurs. Qu’est-ce que je foutais dans ce film ?

Bander dans le froid est une prouesse. Comme y avait qu’un ventilateur à air chaud et que j’étais pas situé sur le même plan qu’Agnès qui occupait le premier, je me baladais à poil sur la muraille et dans le fond de l’image. C’était l’idée de Félix. Mais elle était bonne que si je bandais. Et attention à se présenter de profil, ce qui me mettait en danger quand je m’approchais du bord. En plus d’être pâle, j’arrêtais pas de débander. Ça pouvait s’arranger au montage, disait la femme, mais Félix était un partisan du plan-séquence.

« C’est pas difficile, me disait Félix sans perdre patience. Tu bandes et tu te balades sur la muraille. On t’en demande pas plus. Agnès, viens faire bander Oscar ! »

Les caresses, ça va un peu, mais à force, on habite plus à la même adresse. Agnès faisait ce qu’elle pouvait. Elle me surveillait même du coin de l’œil tout en jouant sa scène au premier plan. Je débandais avant le chrono. J’ai attrapé la crève et on m’a mis au lit. Sans Agnès.

*

Trois jours que je suis resté dans la fièvre et le vomi ! On tournait sans moi. Le soleil tapait, mais pas assez dur et le matin, la gelée dégoulinait lentement sur mes carreaux. Félix m’a fait une visite pour me dire qu’il avait trouvé un mec capable de bander dans le froid du moment qu’il faisait soleil. Mais j’avais pas de souci à me faire, c’était pas un mec du village. Si ça se fait, c’était un étranger. Du moment qu’il avait rien à dire…

Agnès n’est pas venue me prendre la température et comme de juste, j’ai pas arrêté de rêver qu’elle me fourrait le thermomètre dans le cul pour ensuite me dénoncer aux autorités. Quand je pense que ça pouvait remonter jusqu’au premier ministre… Notre maire m’a juste fait savoir que j’étais encore plus con qu’il pensait, ce qui m’a pas encouragé à étudier pour améliorer ma connaissance du cinéma, que j’aurais même pu en profiter pour en savoir plus sur les femmes. Je suis retourné enfant de cœur.

Comme j’ai pas grand-chose à faire quand je fais pas du cinoche, et qu’en plus il faisait un temps clair à défaut d’être estival, j’allais sur les remparts pour voir de loin le tournage et le soir, je les voyais sous les auvents, cernés par des radiateurs qui formaient des colonnes rougeoyantes dans la pénombre. Quand Agnès n’était pas à poil, elle disparaissait dans sa doudoune arrachée à un grizzly un jour d’emplette au Grand Marché. Je fumais deux ou trois clopes, puis j’allais chez Tintin pour me griser en attendant d’être noir. Je m’étais promis une saturnale solitaire, mais tonton le maire me surveillait. J’avais des devoirs. Et j’avais failli. Alors chez Tintin je bandais sous la table pour démontrer que si la température était clémente, j’étais meilleur que les autres. J’en avais rien à foutre de souffrir du froid.

C’est comme ça qu’un soir je suis tombé sur la femme de l’équipe. On s’est presque embrassé sur le trottoir. Elle marchait au hasard et moi tête baissée. Mais on allait dans la même direction. On a continué sans rien dire, l’un derrière l’autre. Je l’avais laissée passer devant. C’était un tas. De dos, on aurait dit une borne kilométrique. Elle portait toujours son foulard noué sur la tête. Les mains dans les poches, elle se dandinait en rasant les murs. De temps en temps, elle s’écartait pour éviter une plante ou un poteau. Mais elle revenait contre le mur. Moi, je faisais l’équilibriste sur le bord du trottoir, façon Gene Kelly mais sans parapluie parce qu’il pleuvait pas. J’avais le cerveau en bouillie transitoire. Et la queue en tire-bouchon. On allait chez Tintin.

On pouvait pas aller autre part. On monte dans une impasse qui se termine par la roche à vif. Chez Tintin, c’est au bout à gauche. A droite, c’est toujours chez Tintin mais c’est chez lui. On y va jamais. Qu’est-ce qu’on irait y faire ? Sa bobonne est un char d’assaut atteint par le virus du djihad. Et puis ya des chats. Et puis si on est là, c’est pas pour redescendre. Alors on tourne à gauche et on rentre chez Tintin. Elle est rentrée avant moi. Elle m’a pas tenu la porte. Elle avait l’air vachement pressée d’en finir avec la tristesse. C’est comme ça que je la voyais depuis qu’on s’était frotté le nez en bas de l’impasse de la Rosière Annie. J’ai rouvert la porte.

Elle était déjà assise. Le caméraman était attablé plus loin. Il bouffait quelque chose dans ses doigts. Bizarre quand on sait que Tintin sert toujours dans une assiette et qu’on a pas besoin de s’en servir comme doigts. Moi, je me collai au comptoir et l’observai dans le miroir que Tintin a fait installer comme dans un saloon. C’est pratique, même si on se tire plus dessus depuis qu’on est en république. Je prends un cognac et des cacahuètes.

« T’es plus dans le film, Oscar ? me demande Tintin sans me regarder parce qu’il me connaît depuis que je le fréquente.

— Il m’ont viré parce que j’avais froid. C’est pas vrai ce qu’on raconte.

— Ouais d’accord mais c’est marrant.

— Je reconnais ! »

C’est pas terrible comme dialogue mais c’est du vrai que j’ai rien changé. Ça pourrait même servir dans un film français. C’est fou ce que je me sens plus doué pour le cinéma que pour la poésie depuis que je connais mes limites. Grâce à Félix, même si c’est lui qui m’a viré. Ou alors Agnès en avait marre de me la caresser pour un résultat passable. Je savais pas ce que les autres, la femme au foulard et les technos, pensaient de ma situation maintenant marginale. On aurait pas dit, à les voir attablés à distance, qu’ils avaient envie d’en parler avec moi. J’ai donc décidé d’aller faire la causette à cette femme qui me dégoûtait parce qu’elle était moche.

Elle a pas sursauté. Pourtant, j’arrivais dans le dos et elle avait pas de miroir pour secourir sa pensée. Elle m’a fait signe de m’asseoir. Avait-elle quelque chose à me dire ?

« Non, dit-elle d’une voix si douce que j’en ai perdu ma superbe. Mais je regrette que Félix ait pris cette décision. Vous avez une belle queue. J’aurais arrangé ça au montage. Je suis la monteuse…

— Menteuse… ?

— Monteuse. C’est moi qui monte. Je vous explique ?

— Non, non ! Je sais ce que c’est monter. C’est souvent comme ça qu’on descend un film.

— Ah ce que vous pouvez être marrant, vous ! Ça m’étonne pas. Une pareille queue. C’est pas au second plan que je l’aurais mise, moi.

— Mais vous n’avez pas de queue, vous… »

C’est comme ça, la rigolade. On commence en douceur, presque avec prudence et, de fil en aiguille, on se retrouve dans les bras l’un de l’autre à se féliciter mutuellement d’avoir de l’humour pour le meilleur et pour le pire. Tintin était si heureux de notre bonheur qu’il nous a offert une tournée. Le caméraman et son copain n’en revenaient pas. Ils me faisaient des signes que je comprenais pas. Ils s’y connaissaient peut-être en signes, mais pas en moyens de les faire comprendre. C’est comme ça qu’on rate sa vocation de poète.

« Dites donc, Oscar, me fait ma nouvelle voisine de chaise, je vous ai pas dit mon nom…

— J’ai pas osé vous le demander… Des fois, on s’aime pas assez pour apprécier ce choix parental. Alors je suis toujours prudent à l’heure de me renseigner sur l’identité baptismale des inconnus avec lesquels l’existence me propose de communier…

— Ophélie. Je m’appelle Ophélie. »

Ça m’a fait un choc de savoir qu’on pouvait porter le nom d’un personnage de tragédie. Moi qui n’étais qu’Oscar, comme Louis que Papa adorait. Ça en faisait une distance à franchir, de la connerie populaire à la poésie de Shakespeare ! Ça me l’a coupée. La parole… parce qu’Ophélie était aussi loin de me faire bander.

« Mais rassurez-vous, me dit-elle en bavant aux commissures, je ne me noie que dans l’alcool…

— …qui n’a jamais fait de mal à personne ! Je sais ! Papa disait pareil !

— Et elle disait quoi, votre maman ? »

Elle redevenait triste, Ophélie. Elle était peut-être maman. À son âge, c’était plausible. Comme ma maman était morte en couche, j’ai pas argumenté ce que disait Papa qui d’ailleurs, au moment où je pensais à lui, n’était pas en état de comprendre ce qui m’arrivait. C’est compliqué, la vie de famille, c’est pas moi qui vous l’apprends, n’est-ce pas ? Alors on change de sujet et revient à nos moutons, ceux qu’on était en train de compter avec Ophélia avant de se coucher.

Je dois avouer, si tant est que je suis mis en accusation par votre sens de la justice, qu’Ophélie avait de l’expérience. Dans le noir complet où on s’était plongé, on était pas plus moche l’un que l’autre. Et puis on avait pas l’intention de faire un enfant, — que dans ce cas, on regarde à deux fois avant de s’y risquer, parce que je peux vous dire qu’un enfant sans beauté, c’est un adulte sacrifié à l’ananké des lois sociales. Bon, j’étais pas sorti moche, mais j’étais pas non plus de taille à mettre Agnès dans mes draps ni à entrer dans les siens sans conditions de lumière et de protection prophylactique, si on veut bien considérer avec moi que la laideur est une maladie vénérienne. Je me suis endormi sur ces pensées qui n’étaient d’ailleurs pas toutes nouvelles pour moi.

Au matin, le jour aidant, ainsi que les persiennes, je me suis vu seul. J’avais peut-être rêvé. Les draps sentaient le sperme et la sueur, ce qui n’était pas significatif d’ébats partagés. Je me suis fringué sans toilette (juste un coup de peigne mouillé) et je suis sorti pour aller voir tonton Jean-Victor, notre maire. Il était dans sa cour en train de scier du bois. Ça lui servait à rien de scier du bois, vu qu’il se chauffait au fuel, mais il avait trouvé ce truc dans un bouquin sur le réchauffement climatique adapté à la personne. Et comme il était thésauriseur congénital, il donnait pas le bois scié aux pauvres et avait donc tout loisir de le vendre à ses voisins qui votaient aussi pour lui. Il était rassembleur, mon tonton, et il avait pas l’intention de rassembler les pauvres.

« Tu ferais bien d’aller voir dans la grange à Castin, me dit-il. On attendait plus que toi pour le certif’ ! »

J’ai pâli. Quand notre maire faisait appel à ma fonction que j’exerce pas, c’est qu’il se passait quelque chose de grave. J’ai oublié de vous dire que je suis médecin de formation. Et comme je suis aussi indifférent aux circonstances qui affectent mes semblables dans les mauvais moments de leur existence passagère, j’exerce pas. Seulement des fois, mettons trois quatre fois dans l’année, je constate que la mort est évidence et qu’il y a pas lieu d’en douter. Et ce matin-là, j’étais pas en état de constater dignement. Je me suis rebellé.

« Et Grilain ? Il est en vacances, Grilain ? Il exerce, lui. Va donc lui demander. J’ai pas la tête à ça ce matin.

— Grilain n’est pas en vacances, nom de Dieu ! Et c’est de toi qu’on a besoin. Il s’agit peut-être d’un suicide… »

Bon, vous avez deviné qu’Ophélie s’était jetée dans le puits à Castin. Et vous zêtes pas loin de la vérité. En tout cas elle était morte. D’autant que si c’était pas un suicide, c’était un meurtre. Restait à savoir si c’était un meurtre volontaire commis par un tiers ou un meurtre spontané arrivé par accident. Mais Tonton parlait de suicide. Il me demandait pas de foutre la merde en parlant d’autre chose. Les gendarmes m’attendaient chez Castin. J’avais plus qu’à y aller au galop. Et sans dada.

Chez Castin, ils étaient tous à table, un verre devant et la clope au bec, ce qui les empêchait pas de parler. Deux gendarmes s’étaient levés trop tôt pour avoir l’esprit clair, lequel sombrait encore sous l’effet d’un tord-boyaux dont Castin a le secret bien gardé. Même Tintin le connaît pas. Et pourtant il distille. Je suis à peine entré qu’on me fait signe de passer à côté. La porte est ouverte. Y a plus de foin dans la grange depuis longtemps, depuis que les Castin sont dans l’administration. Par contre, Ophélie y pend.

« Nom de Dieu ! m’écriai-je. Mais c’est Ophélie !

— Comment qu’il connaît son nom ? » fait un gendarme.

Pour être morte, elle est morte. J’ai pas besoin d’examen approfondis pour m’en convaincre. Ça fait une heure qu’on m’attend. Si elle respirait encore quand Castin l’a trouvée, elle a pas survécu à l’attente. Je reviens dans la cuisine pour signer le papier que les gendarmes sont pas pressés de donner au vaguemestre.

« Vous êtes sûr ? me demande un gendarme.

— Faut pas la laisser comme ça. Et puis faut prévenir ses amis.

— Les cinéastes ? Mais on y connaît rien, nous, au cinoche ! »

Jean-Victor Royal, notre maire, est entré. Il sentait la résine. Il avait pas encore chahuté. Il annonça qu’il avait fait préparer un lit chez Grilain.

« Maintenant que c’est signé, dit-il aux gendarmes, on a plus besoin de lui. Mais c’est à lui que revient le devoir de conserver le corps.

— Faites comme vous savez, » dit le gendarme.

Et c’est qui qui a annoncé la triste nouvelle à Félix et à sa suite ?

« Comment ? s’est étonné Agnès. Vous avez couché avec elle cette nuit. Elle a pas donné des signes… ?

— J’ai rien reçu qui ressemble à des signes, fis-je comme si j’avais bu dans un tonneau. Mais je peux pas nier qu’on a couché. Ça fait pas de moi un coupable…

— C’est pas ce que j’ai dit ! »

Ils avaient pas l’air transformés, les cinéastes. Seul Félix a grogné :

« Elle va nous manquer… »

Et les techniciens se sont gratté le menton en même temps. Agnès m’a attiré sous les mûriers. Elle pleurait. J’ai senti ses seins contre moi, mais juste le temps de me rendre compte que c’étaient ses seins. Elle s’est assise sans m’inviter à en faire autant. Je suis resté debout.

« Ça devait arriver, dit-elle en sanglotant. Elle a jamais eu de chance.

— Elle faisait du cinéma, tout de même !

— C’est vrai que vous êtes toubib ?

— J’exerce pas. J’ai jamais exercé. Je laisse ça à Grilain.

— Qui c’est, çui-là ?

— Je m’appelle Oscar Grilain… »

*

Ils sont partis sans préciser si le tournage était achevé. Le corps d’Ophélie les a précédés de trois jours. On s’est même pas dit au revoir. Le printemps est arrivé et j’ai eu ma crise d’acné. C’était le retour à la normale, comme disait tonton Jean-Victor qui regrettait d’avoir signé avec la Région pour un film dont plus personne ne parlait. Et c’était pas faute qu’on s’était renseigné. Mais rien. Pas de nouvelles. Ni bonnes, ni mauvaises.

Je suis retourné sur la muraille pour revivre l’enfer dans lequel m’avait plongé le maudit froid de l’hiver. J’avais été à deux doigts de devenir un acteur de second plan. Et Ophélie aurait monté le film pour tromper le public comme c’est de bonne guerre au cinoche. J’étais tellement triste que ça me donnait envie de succéder à Papa. Il était vieux et son cabinet ne désemplissait pas. Mais j’avais pas l’esprit à lui faire cette joie. Il en avait plus pour longtemps. Je vendrais le cabinet à un toubib venu d’ailleurs. Rien ne changerait, à part les gens. Je faisais tout pour. On peut tout recommencer même en changeant les gens. On se vaut tous. C’est les lieux qui s’imposent. Et ce, jusqu’à la fin des temps. On y est pas encore, mais rien ne dit qu’on changera au point de plus jamais tomber dans l’erreur. Ou alors ce seront plus les mêmes erreurs. Je me demande qui a inventé le concept de vérité.

Et c’est comme ça que l’été est arrivé, avec son feu de la Saint-Jean et sans les fonctionnaires partis en vacances à l’étranger. Y avait plus grand monde au village. Tintin se demandait, comme chaque année à cette époque, s’il ferait pas mieux de fermer pour prendre des vacances sur place. Mais est-ce qu’on peut parler de vacances si on reste ? Popo le facteur va en Espagne. Voilà ce que c’est les vacances. On en discutait sur le perron de chez Tintin quand on a vu arriver les roulottes américaines. Si c’était pas un cirque, c’était les cinéastes !

On a descendu l’impasse de la Rosière Annie en quatrième vitesse et sur nos jambes, moi le premier. On aurait dit des gosses dans un film de Tati. Y avait que Tintin en culottes courtes, parce que c’était pour lui le symbole des vacances, les guiboles comme en enfance. J’ai alors vu Agnès sous les mûriers. Je pouvais pas me tromper. C’était bien ses jambes. Elle s’est levée quand je suis arrivé sur la place et sa jupette est remontée d’un cran, mais pas assez pour cacher sa culotte. J’avais une trique d’enfer. Je l’aurais embrassée, mais elle a toujours su m’imposer sa pudeur, même quand elle était à poil sur la muraille. J’y ai serré la main, tendrement. Elle m’a souri en prenant son air de gamine inventive. J’étais pâle, mais seulement à cause de ma turgescence. J’ai jamais voulu connaître d’autre bonheur.

Félix est sorti d’une roulotte à ce moment-là. Il a rien dit. Il me regardait en souriant, des pieds à la tête. Il a finit par dire :

« Oscar, t’es le mec qu’il nous faut. C’est l’été maintenant. Tu n’as plus aucune excuse. Au travail ! »

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