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Petit Satyricon
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 Article publié le 13 décembre 2015.

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Histoire extraite de BA Boxon.
Lecture du texte intégral [ICI]

 

Mon père s’amena en titubant entre les tables. Il exhaussa la bouteille :

— Ça y est ! dit-il. Ils nous ont foutu une bonne guerre entre les jambes. C’est pour ta génération Thomas. Il était complètement paf, aussi j’ai pensé que c’était là une de ses plaisanteries de mauvais goût, et j’ai haussé les épaules en écartant les verres de la main sur le comptoir où la fille tambourinait.

— Une bonne guerre, fit mon père. Une partie d’injustice, une partie de haine, et une partie de laideur. Un tas de jeunes cons, pas mal de putains, et beaucoup de vieux tocards pour applaudir aux mutilations et qu’on décore pour ça.

— Ça va, fis-je. De toute façon, je n’irai pas. Ce n’est pas que je tienne à la vie...

— Ta gueule, mon fils bien-aimé, dit mon père en me tapant sur l’épaule. Je ne veux pas croire que tu es un lâche. Mon Dieu, faites que mon fils ne soit pas un lâche. Qu’il soit pécheur, il n’est guère possible d’aller contre, mais surtout pas un lâche, Seigneur, pas la lâcheté pour un fils que j’ai eu tant de mal à mettre au monde.

— Tu parles trop, papa, fit la putain.

Mon père éclata de rire.

— Qu’est-ce que tu crois, foutue garce ? Tu iras en enfer comme tout le monde.

— Ya un tas de saints sur terre qu’iront au paradis.

— Certes, mais surtout pas les tiens.

Ce n’est pas l’envie qui me manquait de me tirer de ce foutu endroit, mais vu l’état de mon père, je ne pouvais pas faire mieux que de rester, pour le ramener à la maison quand il me le demanderait. Je le regardais tenter de remplir un verre, et cela lui prit beaucoup de temps, et si la fille ne l’avait pas aidé, je crois qu’il aurait vidé tout le contenu de la bouteille sur la table. Elle avait l’air d’aimer ça, et je lui en voulais terriblement de se faire passer pour ma mère, et le tas d’ivrognes qui nous entouraient croyaient que c’était là mes parents, mais je ne fis rien pour les détromper. Peut-être que ça me plaisait à moi aussi, de parler trop. Mon père, après avoir vidé le verre, me prit la main et me regarda d’un air compassé.

— Foutue guerre ! dit-il. Je crois que c’est une foutue guerre. Et peut-être que tu y passeras.

— Je ne crois pas, dis-je.

— Sûr que tu y passeras, dit mon père, et la colère le rendait tout rouge, sûr que tu y passeras, et ils finiront par insulter notre nom sur la place publique.

— Ils feront ce qu’ils voudront. Tu sais, une fois mort... je ne vois pas...

— Moi je vois, dit mon père. Je vois que tout ce qu’ils pourront te donner comme baptême, c’est la mort d’un tas de jeunes cons de ton espèce. Voilà comment ils te baptiseront, ces enculés !

Il se leva soudain, et la colère lui avait arraché des larmes, et il menaça le plafond de son poing serré et blanc tellement il le serrait. Moi j’avais mal de le voir dans cet état, parce que l’alcool seul l’y poussait, et j’aurais préféré plus de sincérité. Et mon père, que personne n’avait écouté, se rassit, abattu, et il me regardait avec des yeux qu’il avait du mal à garder ouverts. On aurait mieux fait de rentrer à ce moment-là, sûr qu’on aurait mieux fait de rentrer, mais il est plus têtu qu’une mule, et je n’ai même pas essayé de le convaincre que c’était le moment ou jamais de se tirer sans laisser de traces. Et il me regardait, répétant que leur foutu baptême n’en était pas un, et qu’une pareille tromperie nous mènerait tout droit en enfer.

— Ce sera un beau carnage, dis-je.

J’avais dit cela assez fermement pour qu’on craignît d’y répondre et surtout d’en rajouter. Mon père hocha la tête, et il me dit que j’étais le gars le plus sensé du monde et que si on laissait la parole à des types dans mon genre plutôt qu’aux tas de fripouilles qui vendent la leur, cette guerre n’aurait pas eu lieu, et toute une génération serait sauvée, ce qui serait la plus grande fierté des types de sa génération à lui. Je répondis qu’elle avait beau être ma mère, et que ce tas d’ivrognes avait beau le croire, même qu’ils étaient prêts à le jurer sur ce qu’ils avaient de plus cher au monde, elle y passerait comme les autres, parce que si quelque chose était la meilleure armure pour supporter les calamités de la guerre, c’était bien la luxure, dans un corps de femme, dans n’importe quel corps et n’importe quelle femme, pourvu qu’elle soit aussi vivante que je le suis. Mon père s’enchanta de mes paroles et, après avoir administré une série de claques sur le dos de la fille, lui ordonna de satisfaire mon désir, qui était le désir, à respecter et honorer sur-le-champ, sous peine d’un châtiment exemplaire, d’un homme, encore jeune certes mais capable de tirer et de rester vivant, qui allait dès demain charger son fusil avec une semence qu’on n’éprouve aucun plaisir à tirer soi-même parce qu’on est forcé de le faire.

— Cette chose-là, ma vieille, dit mon père, personne ne te force à le faire. Alors ouvre tes cuisses, et ferme les yeux si tu le veux.

Je redescendis seul de la chambre. Elle s’était mise à pleurer de tout son saoul, et je n’avais aucune raison de la consoler. Alors je suis redescendu seul, et j’ai regagné la table où mon père luttait contre le sommeil. Il me lâcha un sourire complice.

— Je suppose que tu as faim, dit-il. Regarde ce que j’ai demandé qu’on te prépare. Je reluquai la table.

— Bon sang ! dit mon père. Cale-toi bien, on va s’en mettre plein la lampe. Tu permets que je t’accompagne ?

C’était un surtout de forme ronde, portant rangés en cercle les douze signes du zodiaque. Et au-dessus de chacun d’eux, l’architecte avait placé un met correspondant. Le Bélier était surmonté de pois chiches cornus ; le Taureau d’une pièce de boeuf ; les Gémeaux, de testicules et de rognons ; l’Écrevisse, d’une couronne ; le Lion, d’une figure d’Afrique ; la Vierge, de la vulve d’une jeune truie ; la Balance, d’un peson dont l’un des plateaux contenait une tourte, et l’autre un gâteau ; le Scorpion d’un petit poisson de mer ; le Sagittaire, d’un corbeau ; le Capricorne, d’une langouste ; le Verseau, d’une oie ; les Poissons, de deux surmulets ; au centre, UNE MOTTE DE TERRE DÉTACHÉE AVEC SON GAZON SOUTENAIT UN RAYON DE MIEL.

— Si tu m’en crois, dit mon père, mangeons. C’est la loi du repas.

Cette fois, je n’étais pas loin de ressembler à mon père. La beuverie avait fait de nous deux frères, ou deux gouttes d’eau. Je m’affalai sur un canapé.

— Eh ! bien, mon fils, dit mon père. Te voilà bien arrangé ! Je n’y suis pas pour rien.

— Oh ! fis-je. Tu n’as rien à te reprocher. Je me sens parfaitement bien. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi bien.

— Avec ce qu’ils te paieront, sûr que tu ne pourras pas t’offrir de tels repas.

— Je me souviendrai de celui-là chaque fois que leur maudit rata me soulèvera le coeur.

— Ainsi, j’ai fait une bonne action.

— Tu peux le croire, oui.

— Je ne suis pas avare de ce genre de chose.

— Y a-t-il quelque chose dont je suis avare ?

— Pas que je sache, non. Mais avec ce qu’ils te paieront, tu pourras juger de l’avarice de chacun sur de bonnes bases.

— Ainsi, la guerre a du bon, dis-je.

Mais je ne croyais pas un mot de ce que je disais. Depuis un bon moment, nous ne parlons plus. Puis mon père me prend la main et dit :

— Tu reviendras ? Je le regarde.

— Si je ne suis pas tué, oui, dis-je.

— Dans ce cas, je préférerais que tu reviennes.

— Tu peux compter sur moi. Revenir. Après quoi ? Ah ! oui. Après la guerre. Peut-être que ce ne sera pas facile. J’ignore pourquoi, mais je crois que ce ne sera pas facile de revenir.

— Tu es tout ce que j’aime au monde, dit mon père.

— C’est la première fois que tu me dis ça.

— Une mère le dirait à son fils.

— Je reviendrai, te dis-je.

— Si tu n’es pas tué, oui, dit mon père.

Il retourna s’asseoir à la table. Je ne voyais que son dos immense. Je savais qu’il pleurait, et j’en avais terriblement envie moi-même. Maintenant, il a mis son bras sur mes épaules, et il dit que c’est le dernier verre, et je propose qu’on reste encore un peu. Mais j’avais tort. On n’aurait pas dû rester. Mais est-ce que je pouvais savoir qu’il était trop tard maintenant pour s’en aller ? Peut-être aurais-je forcé le sort si je l’avais su. Et mon père répétait que c’était un infâme gaspillage. Dieu ne saurait nous pardonner cette destruction qui n’avait pas de prix pour la plupart d’entre nous mais qui allait coûter sacrément cher à quelques-uns qui attendraient longtemps que leur fils s’en revînt de la guerre quand il avait élu domicile dans une tombe ou dans une autre famille. La fille était revenue s’asseoir à notre table.

— J’ai dormi, dit-elle. Elle se mit à peigner son abondante chevelure noire.

— Vous me rasez avec votre guerre, dit-elle. Mon père haussa les épaules.

— Vous êtes-vous jamais regardés quand vous êtes en colère ? Je suppose que non. Vous piquez une bonne colère, et cela n’est pas suffisant à vos yeux pour jeter un regard dans le miroir. Je me demande même si vous ne cherchez pas à oublier, parce que vous soupçonnez votre médiocrité ! Eh ! bien moi je vous vois quand vous la piquez, votre colère. Et je la sens bigrement passer. Mais ce ne serait que les coups. Si vous voyiez votre gueule quand ça vous arrive, si vous voyiez l’horreur, ma propre horreur dans vos gueules tordues par toutes les insanités qui vous passent par la tête à ce moment-là ! Vous regarderiez-vous si je vous le demandais ? Je veux croire que non. Vous n’oseriez pas. Vous avez trop peur de la peur qui vous sourirait devant votre infernale apparence, et vous briseriez le miroir en l’accusant de je ne sais quels maux infâmes qui m’échoiraient comme de juste hein ? papa hein fiston comme de juste et ça ne vous inspire pas la colère ce vieux corps que vous avez pourri à force d’y passer vos nuits blanches et vous n’avez pas honte et vous n’osez pas me regarder dans ma douleur rien que mon cul qui vous fait bander et le jour où vous n’avez plus assez de sang pour bander vous me brûlerez sur la place publique parce que je suis une morte vivante qui vous suce le sang dans votre sommeil. Ou bien vous voilà moroses comme deux arbres desséchés. Et qui pourra vous contenter maintenant ? je vous le demande. Qui pourra contenter les deux rejetons que je dois entretenir à grands frais ? Et qui pourra pour toute la force que j’ai dépensée à essayer de vous distraire de cette saloperie d’immobilité dont rien ne semble pouvoir vous tirer. Ainsi, il ne pousse rien sur vos branches, quoiqu’aucune fille ne soit plus belle que moi. Un tas de types s’y dessaleraient aussi souvent que possible si vous ne me preniez pas tout mon temps à rester là, tristes parce que vous êtes sans fin, tristes parce que vous n’avez rien à gagner de cette tristesse, tristes parce que vous vous savez foutus d’avance. En quoi ça me regarderait-il que vous creviez et que personne ne songe à vous coucher sous terre ? Mais il faut que je supporte votre morosité, parce que je suis la mère ou la fille ou la soeur ou la putain, la défroquée, la sainte, la sorcière ou je ne sais trop quelle abstraction de ce genre. Non mais regardez-moi, touchez-moi, faites-moi signe au lieu de rester plantés là à vous tirer les larmes du coeur ! Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ? N’y a-t-il rien qui puisse vous tirer de cette maudite langueur infernale ? Répondez-moi ! Dites au moins un mot qui me mette sur la voie d’une attitude, d’une parole, de n’importe quoi qui vous arrache un sourire malgré vous, oui, vous entendez, malgré vous ! malgré vous !

Après ces paroles qui nous secouèrent salement, la fille éclata en sanglots mais mon père me fit signe qu’il en avait assez vu pour cette nuit, et je me levai, les oreilles torturées par les petits cris que la fille tentait de retenir dans son poing qu’elle maintenait serré entre ses lèvres. Mon père me prit par le bras, et nous sortîmes, saluant les ivrognes amis de mon père et pères de mes amis qui nous rendirent le salut par une retentissante ovation. Nous passâmes devant l’église. Mon père me força à m’y arrêter.

— Juste un instant, dit-il. Je ne peux pas te forcer à croire. Surtout, garde ton calme.

Mon père, pensai-je, je ne peux pas croire que tout cela soit la réalité. Je veux croire que c’est un rêve, et je ne peux pas croire que c’est toi qui m’en tireras. Je veux croire que toutes les croix sont bien plus grandes que la mienne, mais je ne peux pas croire que tu n’y es pour rien. Il y a un tas de choses que je crois fermement, par exemple mon hérésie que je t’oppose simplement, et non pas que je m’y retrouve. Ta mort a fait long feu, et toute mon hérésie m’y repaît de cendres et d’ossements humains. Toutes les choses que je crois valent bien tout ce que tu voudrais qu’on croie.

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