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Autres essais de Patrick CINTAS
Il n’y pas de guerres justes
à propos des livres d’Anouk KOPELMAN-PAPADIAMANDIS
et de Bernie BONVOISIN

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 Article publié le 9 juin 2006.

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Anouk KOPELMAN-PAPADIAMANDIS
L’homme abîmé
MÉLIS Éditions
Bernie BONVOISIN
Chaque homme a la capacité d’être un bourreau...
Éditions SCALI

Dans les journaux de notre quotidien, de soi-disant « spécialistes » agissent comme des magistrats, ne quittant jamais leurs sièges et se tenant à une distance « respectable » des lieux où l’homme traverse la douleur.

Meurtres
par Patrick CINTAS

“Il n’y a pas de guerres justes.[1]” Pourtant, c’est toujours dans un esprit de justice que des opérations militaires de plus ou moins grande envergure sont entreprises, au nom d’un idéal, d’une idéologie, d’un dieu ou de toute conception du monde qui élargit son domaine d’action par la destruction des moyens de défense de l’ennemi désigné trop justement. On ne se bat jamais pour mieux connaître. Le combat est donc une question morale. C’est dire la dose de subjectivité et de foi que l’homme, cette fois pris à part, y engage au détriment de son existence immédiate si celle-ci n’est pas déjà en proie à l’affrontement quotidien. Ce vertige du combat nous atteint de son double tranchant : la complicité, dont Bernie BONVOISIN nous dit qu’elle est la « capacité » de l’homme à être un bourreau, et la meurtrissure dont témoigne, j’allais dire une fois de plus, « L’homme abîmé » d’Anouk KOPELMAN-PAPADIAMANDIS.

La guerre n’est pas une aventure individuelle. On peut l’aimer, comme le guerrier afghan qui perdure malgré les intrusions, surtout si elle est possible à l’endroit même où la femme produit des soldats au lieu d’employés d’usine ou d’administration. On est plongé dans l’état de guerre, comme un enfant de Palestine. Dans nos sociétés modernes, on ne conscrit plus, ce qui soulage l’esprit, car les recrutements de volontaires suffisent à « aller » faire la guerre et à ne plus la laisser venir chez nous. De grandes décisions, toujours prises du même côté qui « heureusement » est le nôtre, écrasent et humilient les petites formations belliqueuses qui n’ont hélas pas d’autres choix que d’assassiner dans le dos les innocents que nous savons être l’heure venue. On n’arrive plus à « comparer », comme c’est la leçon de l’historien moderne, le sergent qui, d’un coup de téléphone GSM, demande l’écrasement d’un îlot de résistance par des moyens aériens démesurés[2], et l’adepte peut-être fou qui tranche une gorge encore vivante de sa vie devenue nécessairement morte par souci de grande vérité. Ces vertiges du raisonnement offensent notre raison même, qui est l’héritage de la Philosophie et de la libre-pensée. Mais les paroles d’un prophète dépassent en conséquences l’écrit somme toute assez sommaire de sa propre offense à la dignité humaine, comme tous les discours politiques à portée universelle.

Dans les journaux de notre quotidien, de soi-disant « spécialistes » agissent comme des magistrats, ne quittant jamais leurs sièges et se tenant à une distance « respectable » des lieux où l’homme traverse la douleur. De même que le Juge s’applique à exprimer l’avis de la société sur les faits et, outrepassant d’ailleurs le Droit sans que le Ministre y trouve à redire, trace le portrait du criminel ou du délinquant, voire du simple contrevenant, des spécialistes sans connaissance du terrain servent l’idéologie qui les paye ou qui les rassure. Pas facile d’avoir une idée de la guerre tant que ces édiles barrent le chemin du jugement, à moins de recevoir le baptême du feu terroriste, ce qui arrive, convenons-en, trop rarement pour qu’on puisse en partager les saveurs théoriques. Pour pallier cet arasage d’usine, il ne nous reste guère qu’à confier notre temps aux artistes, chanteurs pour la plupart, romancier quand l’éditeur y trouve son compte, poète si jamais il en existe encore.

À la « fin » d’une guerre, on peut se croire autorisé à rêver de nouveau. Mais l’Homme abîmé d’Anouk KOPELMAN-PAPADIAMANDIS, en proie au style d’une écriture à la fois belle et sans concession, ce qui est en principe contraire à la poésie, mais en principe seulement, la preuve - l’Homme abîmé, s’il s’en sort, indique le chemin du pitchipoï[3], de la Palestine ou d’ailleurs, comme si ou parce que le monde où sa souffrance a atteint le paroxysme du supportable n’était plus vivable ni même acceptable. Ce récit ne commence pas dans la joie, ce qui eût constitué un effet trop facile. « Il faut partir », dit le père. On mesure là à quel point c’est évident, à quel point il n’est plus utile de prévoir une entrée en matière naguère encore nécessaire, car les tenants de la négation avaient pignon sur rue et s’exprimaient librement. La Loi, suprême recours des impotents, leur a cloué le bec, ce qui les rend farouches et abstraits. Mais nous ne sommes pas dupes et le récit de la plus ignominieuse des meurtrissures peut commencer, à Anvers, une fois que tout est perdu, nous le savons aujourd’hui, définitivement. Ce qui suit, ce récit de la douleur infligée en dehors de tout arbitraire, n’est que le chant de la chair qui a peu de chance de renouer avec l’esprit une fois poussé le cri de victoire. C’est un retour dans cette période noire de notre Histoire d’Européens. Par un effet du hasard, Luciano MELIS m’a envoyé ce roman alors que je relisais Exodus où les Juifs sont encore appelés « Palestiniens ». Le livre de Léon URIS retrace l’histoire d’un espoir parti de cette Russie qui n’a pas dit son dernier mot, et qui, après bien des souffrances, dans les marécages et les déserts, aboutit, si l’on peut dire, à la création d’un État juif d’ailleurs ouvert constitutionnellement à tout « étranger » quelle que soit sa confession et sa biologie de surface. J’ai mesuré à quel point Anouk KOPELMAN-PAPADIAMANDIS est supérieure au romancier américain qui la dépasse pourtant en ficelle du métier. « L’homme abîmé » n’explique rien. Il ne s’agit plus de confier les faits à l’Histoire, mais de les isoler pour les identifier. Cette autopsie est une leçon d’anatomie sans concession ni pour la langue, comme je l’ai dit belle et facile, ni pour la crise morale qu’on pourrait être tenté de soigner maintenant que les dés sont jetés et que l’ « ailleurs », aussi peu espéré qu’accepté par désespoir et même abandon, est devenu un « maintenant » tragique et sans solution malgré les climax et les noeuds en tous genres que nous réservent les ballets diplomatiques et leurs feuilles de route impraticables autrement que par le combat et la férocité de l’impardonnable. Ces bourreaux, quand on les portraiture imprudemment comme Roland - qui ne sait que dessiner, ce qui le sauve - ne se trouvent pas l’air assez méchant et déchirent l’oeuvre qui se risquait à ne pas les ménager uniquement par instinct de survie. Coco, le narrateur, moins téméraire, finit par trouver le la de ce concert de menaces mises à exécution. L’horreur s’achève par la défaite d’une idéologie, sur laquelle nos historiens peinent encore à s’expliquer, et par l’enrôlement dans l’armée qui emploie le narrateur dans d’autres interrogatoires où l’ancien bourreau baisse sa tête de vaincu, mais seulement de vaincu, pas d’homme convaincu, devant le Juif un instant victorieux au moins de sa douleur, à défaut de sa peine.

Quelle vengeance dérisoire ! Et par-ci par-là quelques coups de pieds dans les tibias lors de l’interrogatoire d’un SS qui ne voulait pas dévoiler sous son bras gauche l’étrange tatouage de sa formule sanguine. Mais n’est pas bourreau qui veut. Plus, Coco n’aurait pas pu.

Ce n’est pas l’avis de Bernie BONVOISIN qui estime dans le titre même de son livre que « Chaque homme a la capacité d’être un bourreau ou... au moins son complice ». Ici, on renoue avec l’art de la narration. La quatrième de couverture signale à mon avis un peu légèrement qu’il s’agit de « deux récits entrelacés ». Il n’est guère risqué de prendre le contre-pied de ce jugement sinon hâtif du moins utilitaire pour affirmer qu’il n’en est sans doute rien. Il y a bel et bien un seul récit, celui où Max, vendeur d’appartements de luxe dans un Paris crevé de chaleur assassine depuis que des ministres ne sont pas plus responsables que les juges, réussit deux gros coups qui l’assurent de conserver aussi bien l’estime de ses employeurs que le corps coûteux de son épouse toujours prête à convoler avec le plus à même de satisfaire ses goûts de luxe. Un monde poisseux à souhait et pourtant vivable nous éloigne nettement des conflits, même des plus proches puisqu’on n’y rencontre guère le sans domicile errant ni le dérouté de l’emploi précaire. La langue, ici encore, sait s’adapter aux circonstances, qu’elle décrit avec une parcimonie de faux témoin. Pas d’intrigue, pas de moments forts, rien que des nuances de coup de pinceau dans le frais d’une vie quotidienne sans surprise autre que la défaite devant le client russe ou arabe, qui n’a heureusement pas lieu. Le récit est conduit au présent de l’indicatif cher à nos maîtres en roman et à la troisième personne qui annonce l’usage de la première dans le second récit, celui qui ne s’entrelace pas mais se fond littéralement dans le premier. Qui est Nehrudin, le narrateur ? À la fois, il n’a jamais existé et il est plus que probable, tant l’histoire récente de la Yougoslavie lui donne le jour et la nuit comme présent circonstanciel et simultané, dans la douleur et, cette fois, la mort. Il est évident que ce récit est imaginaire. Bernie BONVOISIN n’aurait pas pris la précaution 1) de l’intercaler à la première personne 2) d’en tuer le narrateur à la fin, s’il ne s’était agi pour lui que d’entrelacement et de démonstration de savoir-faire. Comment voulez-vous... ? Le même jour, aux mêmes heures de circonstances, Max et Nehrudin, l’un raconté et l’autre racontant, vivent deux existences parallèles qui se concluent pour l’un par une prime aux vacances bien méritées, et pour l’autre par une balle dans la tête et la chute dans la tombe grande ouverte. « Le 11 juillet 1995, l’ONU laissait passivement les troupes serbes du général Ratko Mladic pénétrer dans l’enclave bosniaque de Srebrenica. L’armée serbe allait commettre le plus grand massacre de la guerre de Bosnie-Herzégovine : en quelques jours, plus de 7000 hommes musulmans furent exécutés. » On imagine que ce fut pour une bonne cause : détruire les moyens offensifs de l’ennemi. Ce qui ne fut pas perpétré en téléphonant à un avion qui ne fait de mal à personne avant de tuer radicalement, mais après avoir fait subir les pires souffrances, ici décrites dans le détail, à ces hommes sans défense et d’ailleurs sans espoir. Max est le complice de ce massacre et il ne fait pas de doute qu’en cas de force majeure, il serait bien capable de se livrer à des exactions qu’il n’est pas si loin d’imaginer. Je veux croire pourtant que le récit de Nehrudin n’est autre que le sien. Il s’agit là d’une interprétation, mais elle est en tout cas moins abusive que l’ « entrelacement » préconisé pour les yeux de l’acheteur potentiel. Après tout, ce livre est publié dans une collection de littérature et je serais étonné que Stéphane MILLION, qui la dirige, se soit d’un chouia écarté de sa route. Ainsi, ce livre est un véritable roman. Relisez-le si vous l’avez lu. Et vous m’en direz des nouvelles.

Ces deux romans, bien écrits, bien conduits, et aussi bien choisis - il faut le dire - sont sans espoir, c’est-à-dire sans religion. Rien n’indique la sortie, ni le pitchipoï de l’impeccable Anouk KOPELMAN-PAPADIAMANDIS ni le coup de feu imaginaire et véridique qui met fin au roman constructif de Bernie BONVOISIN. C’est un art qui dépasse la narration et surtout, - quelle leçon au cinéma ! - la démonstration en usage chez les routiers de l’art engagé qui nourrit sa production bien au-delà des nécessités du réinvestissement qui rapporte encore par-dessus le marché. Ces paragraphes sont les laisses d’une chanson qui est notre seul espoir de pérennité.


[1] Cantos pisans - Ezra POUND.

[2] J’ai vu beaucoup se battre des machines/ mais je n’ai vu qu’à l’infini/ derrière/ les hommes qui les conduisaient. Antonin ARTAUD - Pour en finir avec le jugement de Dieu.

[3] N’importe où.

 

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