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D’un coup de dés, l’espace du poème depuis Mallarmé
Bibliothèque de Toulouse (exposition)

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 Article publié le 10 avril 2007.

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D’un coup de dés, l’espace du poème depuis Mallarmé

Patrick CINTAS

avec Ann-Sarah Laroche

Bibliothèque de Toulouse (exposition)
et Les Abattoirs (Man RAY à l’auditorium Jean Cassou)

L’exposition s’est terminée hier. Qu’à cela ne tienne ! Voici un petit compte rendu de la visite qu’Ann-Sarah LAROCHE, commissaire de l’exposition, a bien voulu guider. Ainsi que le texte et les photos de l’exposition, à défaut d’un catalogue qui eût constitué un beau souvenir. Téléchargement ici.

Il n’est pas rare qu’on expose de la mode pour la glisser adroitement dans le cercle privé des arts, glissement qui s’opère plus précisément de la sociologie à la critique d’art et de la pathologie ordinaire de la rue à celle plus orphique des véritables créateurs. Stéphane MALLARMÉ eut sans doute la joie de délimiter le terrain des postures, reléguant le "journal" à ses coupes sombres dans la matière quotidienne et suggérant péremptoirement la possibilité d’un livre tel qu’il ne fût pas le seul à pouvoir l’écrire tant il eût acquis des étoiles et de leurs distances. Ainsi qu’on voit à quel point il est difficile de montrer MALLARMÉ, non pas sans le dénaturer par la descente d’un cran de ses exigences, mais en en parlant avec des moyens dont tout le monde peut comprendre le lexique et la syntaxe : en exposant le cosmos de ce génie qui change l’éternité sans en toucher maladroitement la complexité à la fois infime et infinie, la bibliothèque de Toulouse ouvre ses collections exemplaires au public désireux de s’informer justement et d’étudier avec délices sans se priver d’un hermétisme cette fois conquis par la grâce des objets exceptionnels que seules des vitrines interdisent au toucher. C’est donc dans un univers de son et d’objets qu’on nous propose d’approcher, sinon de comprendre au moins plus clairement, ce que fut cet homme et ce qu’il en est encore de lui qui, de loin et si profondément, fit plus qu’enseigner ce que sans doute il perçut de définitif et de parfaitement naturel dans notre existence et sur ses terres.

Cependant, ce n’est pas tant la poésie elle-même qui est ici en jeu, sinon le livre lui-même, objet des mains et du regard, sans doute aussi un peu du nez, que MALLARMÉ s’évertua à côtoyer sans y perdre son âme. On imagine assez ce qu’il s’en fut déduit si l’amateur qu’il était eut par trop d’imprudence cédé à ces jouissances de remplacement, doublure dont le thème énerva heureusement Raymond ROUSSEL qui poussa lui aussi le bouchon des travaux aussi loin que sa santé le lui permit enfin à l’orée de l’âge adulte et des complications mentales. Car si la perspective inaugurée par MALLARMÉ n’est jamais perdue de vue, et ce, malgré le silence obligé, car on est à la tangente de quelques salles d’étude fort silencieusement recueillies, les exemples d’hérédité dont on le crédite justement, il me semble qu’ils doivent au moins autant à ces cribles ou laminoirs que furent l’incomparable Raymond ROUSSEL et le solide et constructif William FAULKNER. C’est que le livre, travaillé dans ses typographies et donc au cours d’une histoire que les technologies ont quelque peu emballée, s’encombre d’une écriture dont le travail est la surface même. J’ai été joyeusement fasciné par la faculté qu’ont ces livres et autres affiches de refaire l’Histoire, de redire ses écritures et d’en proposer les recommencements. Suivant Ann-Sarah LAROCHE qui me guidait, nous avons évoqué avec soin chacune de ces parcelles de connaissance livresque qui ont formé et déforment encore nos consciences d’animateurs de l’écriture.

L’absence, qui me parut d’abord obscène, de Michel BUTOR, sans s’expliquer jamais autrement que par des questions de droits et de cherté, pesait sur ce que j’ai tout de suite considéré comme une introduction aux valeurs pédagogiques des poésies et de la poésie. Dans ce quartier Saint-Sernin, nous sommes tout près de la "Cave poésie", petit tombeau où on s’exprime encore avec les moyens de l’autre bord et qui partage un mur avec la cinémathèque. Il eût suffi d’un Répertoire ou d’une Illustration pour se convaincre des ressemblances quelquefois exagérées. Autre filiation plus neuve sans doute, moins entachée de son siècle peut-être, qu’il eût été plaisant et passionnant de pénétrer avec le même regard. Mais passée cette impression de manque qui s’apparente à tous les manques dont nous affligent nos pratiques de l’hallucination et du roupillon, on revient vite aux objets de cette exposition qui, sans fleurs ni couronne, sait en tirer la leçon et les plaisirs.

L’espace du poème étant alors circonscrit ou presque, il nous est loisible, parés et cuirassés, à l’instar de MALLARMÉ lui-même, de risquer l’esprit et nos extrémités dans les pages, les couvertures, les extensions, les étrangetés et autres possibilités des impressions, des typographies, des promesses technologiques et des convulsions créatrices qui s’annoncent toujours par le même appel de l’infini, de l’azur qui le contrecarre ou des glaces qui le retiennent encore au seuil du poème. Un objet, pourvu qu’il ne force pas la lecture, pourvu qu’on ne s’imagine pas déchiffrer ses contenus écrits et graphés superbement, est doué d’une existence de suggestion. Il s’ensuit qu’on est alors porté à le croire. Marcel DUCHAMP, si présent lui aussi dans les plis, conclut en son temps à la croyance. J’ignore si MALLARMÉ prononça ce mot pour l’instaurer, l’authentiquer, mais il m’a toujours semblé, moi qui ne fus pas toujours doué de la parole et toujours premièrement du seul cri de l’enfance, que les livres tiennent du missel, et qu’ils contiennent leurs propres. Chacun y trouvera son dieu, pour le vénérer ou lui demander des comptes. À l’heure des livres électroniques, autrement dit des modèles que nous envisageons pour eux s’il leur arrive jamais une existence de papier, ce côtoiement paradoxal du virtuel et de la langue portée au blanc initie à une croyance toujours plus éloignée des religions et de cette idée somme toute fort politique que les poètes méritent qu’on leur coupe la langue ou qu’on les crucifie, selon le degré de cruauté inspirée par les prophètes respectifs et légitimes.

Ce qui est alors joué, c’est tout simplement le livre d’artiste, et c’est dans l’espace du poème lui-même qu’il est envisagé comme seul repère visible et concret. Il convient de différencier clairement le livre total, qui réunit les arts dans un effort oecuménique, rêve des fées du XIXe siècle, et le livre orphique par lequel on commence à devenir étrangement moderne, voire bizarrement, pour suivre VALERY sans le dénaturer trop, sur les traces d’Alfred JARRY qui fut à la littérature française ce que JOYCE lâcha dans la littérature universelle. Encore une absence qui me piqua au vif, mais dont je sus ne pas envenimer ma critique vagabonde merveilleusement contredite ou alimentée par Ann-Sarah LAROCHE qui prit du temps pour parfaire notre visite. Au fond, comme il n’est pas possible de tout dire ni de penser à tout, cette exposition, avec ses bocaux de verres soigneusement fermés et ses passagers silencieux qu’il nous semble toujours reconnaître, cette exposition fut un point de rencontre, j’allais dire une provocation pour les uns, qui en savent long sur le sujet, et une question à débattre pour ceux qui, loin d’y avoir cultivé les prémices de l’existence, reconnaissent en passant que l’objet, au fond, c’est ce qui nous pose le plus grand nombre de questions et qu’un livre fermé n’est plus un objet, à moins que sa couverture, ou son système d’apparence, nous invite à y plonger la promesse de nos mains.

Le fonds de la Bibliothèque de Toulouse est riche en rencontres de ce type. On nous invite à le consulter. Et pourquoi pas à l’enrichir si l’on est collectionneur et généreux. À l’heure où les réserves de nos musées et de nos bibliothèques et autres cinémathèques s’ouvrent ou tentent de s’ouvrir au public qui passe dans la rue et s’arrête quelquefois, ce type d’exposition est un lien qu’il suffit d’interroger pour s’introduire plus avant dans l’enrichissement de plus en plus complexe et décomplexé de ce que nous ne savons guère qu’accumuler au détriment d’un choix, fut-il joué au hasard, fût-il ce que la pensée finit, et c’est là son seul achèvement, par donner à penser. Encore que, subrepticement, et pas forcément en guise de réponse ou en écho, la rue elle-même, contenant par définition ce qui sera et demeurera, autrement dit les oeuvres dont on se souviendra heureusement, la rue ne s’ouvre pas aussi facilement que les murs que nous traçons trop joyeusement autour de ce que nous savons de nous-mêmes et surtout de ce que nous prétendons donner, dans une perspective de bonheur collectif qui jamais n’abolira notre prétention philosophique à la joie pure et simple.

Nous nous plaçons donc dans la perspective, ou l’espoir, qu’à défaut de librairie, de grandes surfaces et autres médias de l’emportement capitaliste et religieux, à une presque éternité de la philosophie et de ses poésies, une brèche sera pratiquée, au moins de temps en temps, dans ces murs parfaitement conquis, mais, nous semble-t-il, à l’envers, à rebrousse-poil, contre nature, au risque de finir par choisir ce qui a déjà été choisi... en amont. Il manquera toujours un aval aux rivières des expositions qui jalonnent et qui bornent aussi quelquefois notre existence tranquille de spectateurs enclins à trop de foi au détriment de la croyance qui nous animerait autrement mieux sur le fil des équilibres précaires. D’un ongle précis le plus souvent, Ann-Sarah LAROCHE et ses collaborateurs ont su s’appliquer au tableau des poésies qui autrement nous eussent parues sommaires. On a gagné, à visiter "D’un coup de dés... l’espace du poème depuis Mallarmé", quelques écailles d’infini que nous ne sommes pas obligés de prendre pour des promesses, mais bel et bien pour de l’avenir. À la condition de s’être appliqué à ne rien rater des plis et des suggestions qui jalonnent cette exposition.

Patrick CINTAS

 

Ci-joint le texte et les photos de l’exposition, à défaut d’un catalogue qui eût constitué un beau souvenir. Téléchargement ici.

 

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