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L’art et les musées

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 Article publié le 10 avril 2007.

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L’ART ET LES MUSÉES
Patrick CINTAS

Coulisses des musées, pour une ouverture des réserves ?
Journée débat du 18 avril 2007
Auditorium du Louvre
Informations : 01 40 20 55 55
Réservations : 01 40 20 55 00
Programme (pdf)

L’ouverture au public de lieux et d’espaces qui lui étaient jusqu’alors fermés s’affirme actuellement comme une tendance caractéristique de nos pratiques culturelles collectives.

On peut en effet se poser la question : jadis, le moindre objet d’art avait son intérêt artistique et il conserve encore sa valeur historique en regard des sociétés du passé. On travaillait bien, toujours avec talent, même si le génie manquait souvent à l’ouvrage. On se targue d’avoir retenu l’essentiel de ce génie et ce sont les témoignages de l’existence qu’on a relégués dans les réserves. Les choses paraissent si claires que ce gisement sans doute poussiéreux n’aurait plus qu’un intérêt archéologique ou pire : sentimental. Il n’est d’ailleurs pas interdit, au contact de l’objet sans génie appartenant encore à son passé par ses usages et son apparence, d’en tomber amoureux. Avec le secret espoir de desceller, comme dans Pyramides, le coup de génie qui a échappé aux conservateurs scrupuleux de notre Histoire et même de celle des autres. Il n’est pas d’institution sans ce risque et, passé le risque, sans cette joie d’enfant bien légitime. Ouvrir les réserves, quand il s’agit de celles qui ne nous concernent plus d’aussi près que ce qui les relègue, c’est se mêler de sociologie, d’histoire, d’archéologie, au fond de philosophie. Il ne manque que la place et les moyens de surfacer l’ensemble jusqu’à l’ordre et la propreté, pourquoi pas la rentabilité ? L’aventure est tentante, non seulement en vertu du vieux principe qui veut que faire feu de tout bois n’est ni méchant ni bête et peut induire d’autres aisances, éducatives notamment, mais parce que tout simplement la culture est d’abord celle de la curiosité. Ce qui serait mis en marche par une ouverture concertée et normalisée des réserves des musées dont personne ne doute qu’elles sont immenses, c’est la joie de l’étude et la satisfaction de savoir. Mais cette fois, dans les limites d’un possible qui ne repousse jamais les murs au-delà des bornes, l’usage ne serait plus réservé aux connaisseurs, mais à tous ceux qui brûlent de connaître, y compris pour charpenter des romans dont le succès se fait ardemment attendre bien sûr.

Par contre, dès qu’il est question d’art moderne, le travail est la plupart du temps mal fait, en dépit du génie qu’on s’acharne à trouver à ces existences trop chaudes encore pour passer à l’anatomie pure et simple de leur raison d’être. Conserver ces babioles, ou si l’on veut ce qui pourrait bien passer pour tel un de ces jours lointains, c’est s’encombrer de la complexité outrancière d’un fatras mis aux enchères plus qu’à l’art. On sait que l’histoire récente des arts n’est bien souvent que l’antichambre du commerce qui les promeut. Si nous sommes encore capables de discerner le vrai du faux, le design de l’art, et le génie de l’astuce et de l’opportunité, il y a fort à parier que nous ne léguerons pas au futur quelque chose d’aussi clair que la tradition et que la tradition le veut : il y aura de tout et de rien, rien ne sera trié en dehors des effets de l’histoire immédiate forcément encline à se vendre au meilleur prix, et l’idée même de conservation, si chère encore à nos institutions, devra renaître dans l’anarchie des destructions et des pourrissements.

Nous sommes donc au carrefour de deux segments d’histoire, dont l’un prête à admirer et à rêver, entre l’immuable des chefs-d’œuvre incontestables et peu contestés sérieusement d’ailleurs et ce qui se profile dans le coup de dès des globalisations remettant à jour efficacement le concept de merde jamais éludé par Picasso : ce que je peins, c’est de la merde ou ça n’en est pas ? Question que les artistes ne se posent jamais en public, il faut des suicides pour en savoir un peu quelque chose, mais quelque chose de si glauque que l’existence revient très vite à la morale et aux bons principes dont l’un veut que l’art soit d’abord un métier. Si l’on se place alors dans l’optique d’une révision des pratiques artistiques des temps modernes, on ne conserve plus que ce qui ressemble de près ou de loin à ce qu’on connaît, grâce à l’esprit conservatoire des musées, et on soumet alors l’Histoire à des tiraillements qui devraient en finir avec cette attitude trop superbement dictatoriale. L’art moderne ne se laissera donc pas faire et du coup la question même de la conservation ou pas et de la relégation dans des réserves toujours entrouvertes se posera avec vigueur et surtout sérieux.

Il est donc normal de commencer impérativement tout débat sur ce sujet, inactuel en l’état des choses, par la question des métiers de la conservation plus sobrement appelés ceux du patrimoine. C’est ainsi que s’ouvrira le débat fort intéressant que le musée du Louvre propose à l’esprit en attendant de se mettre à l’ouvrage à la fois du temps et de l’espace, lourds budgets. L’introduction de Marie-Catherine SAHUT, conservateur au département des Peintures du Louvre, promet de mettre les points sur les i et surtout d’introduire avec intelligence et pragmatisme ce moment de l’Histoire si important pour notre avenir de cadavres. Ce n’est donc pas seulement parce que l’État prend ou compte prendre les choses en mains et les mesures qui s’imposeront, notamment par l’envahissement de ses agents conservateurs, qu’il est d’abord question de s’entendre sur la formation aux nobles métiers du patrimoine. Il s’agit là d’une nécessité et nous aurions tort, par l’entremise d’une contestation aveugle, de nous en priver dès maintenant. Attendons au moins d’en observer la mise en œuvre et les résultats. Il semble qu’une parfaite entente entre ces deux actants de l’Histoire, le Musée et le Commerce, soit définitivement nécessaire et louable. Cette ironie ne doit pas nous cacher que les métiers en question sont terriblement difficiles et exigeants. Conserver, restaurer, vendre, acheter, enseigner... c’est un programme gigantesque et beaucoup de pratique de la reconnaissance et de l’exécution.

Va pour les métiers. Suivra l’intervention de Roland RECHT, du Collège de France, ou plutôt s’en déduira-t-elle, tant l’idée d’un musée sans accrochage, du bureau d’études à la salle prudemment labyrinthique promise au visiteur, suppose une conception pyramidale de cette forte entreprise qui consiste à ouvrir d’insondables réserves dans le giron de ce que le bon sens et la science ont choisi pour la pérennité de l’art, de ses adeptes et de ses pratiquants. On imagine les limites du casse-tête. Tous les murs ne tomberont pas, on s’en doute. Il y aura des résistances têtues, des refus d’obtempérer, des révoltes rentrées, mais menaçantes. Même l’Internet, avec ses formidables potentialités qui ne sont tributaires que de la capacité physique de ses serveurs dont le nombre ni la capacité ne peuvent s’accroître indéfiniment, ne troublera pas l’eau de cette mémoire soumise aux décisions de conserver, de restaurer, d’expliquer, d’apprendre et de découvrir encore. Il est bien entendu d’ailleurs qu’on continue de distinguer le noble contenu des musées de leurs réserves, avec la perspective d’une aventure de la découverte ou de la redécouverte qui peut servir de fil conducteur, entre autres rêves d’enfant, au visiteur éclairé comme à l’amateur sincère dans ses convictions d’homme ou de femme de goût. Mais le savant s’aventurera-t-il si facilement, là même où le quidam trouvera de quoi passer le temps à se croire curieux, ce dont ne témoigne pas en général sa culture ?

Après ces interventions capables de plonger l’esprit au cœur même d’une véritable question d’existence, un certain nombre d’exemples illustreront le propos : Les trésors cachés de la Galleria Borghese à Rome, avec la création déjà d’une galerie d’étude ouverte au public, sujet sur lequel Anna COLIVA, historienne et directrice de la Galleria Borghese, sera évidemment prolixe et concrète ; les réserves visibles du musée de l’Armée, présentées par Jean-Pierre REVERSEAU, directeur de l’Arsenal ; la fondation Henry LUCE pour des réserves visibles, avec Claire F. LARKIN, du Smithsonian American Art Museum ; les expériences et les perspectives de l’Ermitage Staraya Derevnya, Saint-Petersbourg, avec Vladimir MATVEYEV ; Martine KAHANE, du Centre national du costume de scène et de la cinématographie, posera la question centrale : est-ce qu’on peut toucher ? révélant ainsi une attitude nécessaire pour accompagner l’approche des œuvres ; ce beau titre, par Marie LAVANDIER et Madeleine Le CLAIRE, du musée du quai Branly : Conserver en transparence ; enfin, autre théâtralité voulue : le visiteur derrière la scène, avec Robert BLOOMFIELD, du Natural History Museum de Londres, et Ana Maria INDRIO, architecte.

On le voit, le débat est fort bien préparé. Jusqu’à cette question posée par Mihai OROVEANU, du musée national d’Art contemporain de Bucarest : Exposer ou ignorer l’histoire récente ? Sans doute la question qui fait mal et qui conclut. Je ne connais pas l’argumentation ni la conclusion qui préluderont à la table ronde aussitôt installée avec la participation des intervenants et de Christiane NAFFAH (C2RMF), Martine DENOYELLE (musée du Louvre) et François VAYSSE (musée du Louvre). Mais c’est bel et bien le problème qui se pose à la place de la question préliminaire. Il n’est pas difficile d’imaginer ce qui est entendu par histoire récente : les livres d’art regorgent d’Histoire et d’histoires, de mouvement, de mise à l’encan, etc. Exposer, c’est-à-dire organiser l’exposition, est-ce le meilleur moyen de rendre compte de cette histoire encore toute fraîche de l’encre des critiques et de la critique ? Est-ce seulement un moyen ? N’y cherche-t-on pas plutôt des issues ou de nouveaux marchés ? Quand on a tout vendu, il faut réinventer. Ne doit-on pas craindre une espèce de conquête de l’inutile pour les uns et un argumentaire chargé de placer des produits de seconde et même de dernière nécessité ? Nul doute qu’il sera répondu clairement à ce type d’interrogation, pour dire si ouvrir les réserves, ici considérées sans plus d’arguments comme les coulisses des musées (voyez s’approcher les rôles et la dramaturgie), est si opportun que ça. Et d’espérer que la RAL,M se fera l’écho de ces voix savantes qui savent aussi de quoi elles parlent. On a à faire ici à des praticiens, certes, mais l’artiste n’y est pas, sans doute parce que ce n’est pas son « véritable endroit ». C’est l’endroit des métiers et l’envers d’un décor qui va changer quelque chose dans notre existence, tôt ou tard. Brrr... comme dirait le Clamence de Camus.

Patrick CINTAS

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Extrait de la présentation par le Louvre :

L’ouverture au public de lieux et d’espaces qui lui étaient jusqu’alors fermés s’affirme actuellement comme une tendance caractéristique de nos pratiques culturelles collectives. L’observateur trouvera à ce phénomène bien des explications : on peut y discerner tout à la fois un caractère du style de notre temps, lequel s’emploie à exploiter au maximum toutes les ressources disponibles et entend ne rien laisser en jachère, une application de l’idéal démocratique, par la mise à disposition de tous de domaines traditionnellement réservés à des cercles restreints, un effet de l’intérêt commun pour la réalité patrimoniale et du désir de réappropriation de ses richesses par un public de plus en plus nombreux. Ce dernier aspect intéresse plus particulièrement les muséographes et les professionnels du monde des musées. Ceux-ci ne doivent-ils pas analyser, pour tenter d’y répondre, ce mouvement d’élargissement de la notion d’espace public dont témoigne notamment le succès renouvelé des journées « Portes ouvertes » ou la récurrence dans nos débats de société du thème de la « transparence » ? De fait, on voit se dessiner aujourd’hui une réflexion sur les fonctions et l’emploi des réserves muséales et sur les modalités d’ouverture de leurs gisements au grand public. De nouvelles pratiques tendent à réformer une conception, héritée du XIXe siècle, du musée comme institution immuable, pour le concevoir davantage comme un lieu de participation et de partage des compétences et des savoirs. Dans le cadre de la réflexion que le Musée du Louvre poursuit depuis plusieurs années, réflexion renouvelée par le projet du Louvre-Lens, cette journée propose une confrontation d’idées et d’expériences sur la nature et les contenus des réserves. S’agit-il d’une accumulation de « curiosités » où s’afficheraient les « laissés pour compte » de notre culture ou d’un véritable thesaurus, capital précieux et fonds substantiel dont les œuvres exposées ne sont que la surface apparente ? Une sédimentation de la mémoire collective dont les strates peuvent faire l’objet d’une passionnante archéologie ? Nous considérerons les modalités de valorisation de ces ensembles - qu’il s’agisse de simples mises à disposition, d’approches résolument taxinomiques ou de véritables pôles d’activité associant conservation et restauration -, ainsi que les conceptions architecturales, souvent novatrices, qu’induisent ces projets. La réflexion sur les réserves a inspiré des nombreux architectes comme Jean-Michel Wilmotte et Jacques Brudin au Centre national du costume de scène et de la scénographie à Moulins, Jean Nouvel au musée du Quai Branly à Paris, C. F. Muller au Darwin Center à Londres ou encore Herzog et De Meuron au Schaulager à Bâle.

Mais n’oublions pas que les réserves demeurent avant tout des lieux de conservation et de recherche. Ainsi, la valorisation de ces espaces à des fins publiques entre souvent en contradiction avec leur destination première. Nous étudierons quelques cas particulièrement significatifs et nouveaux, en nous proposant de mettre en valeur les formules qui parviennent à concilier les diverses missions que notre temps assigne aux musées.

Programmation : Monica Preti-Hamard assistée de Charlotte Chastel et Élodie Voilot

 

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