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 Article publié le 7 octobre 2018.

oOo

Excusez le flash-back, mais je peux pas continuer d’exister dans cette nuit sans avoir présenté Charlie. Vous en savez maintenant autant que moi. Bobby ne m’en a pas dit grand-chose cette après midi-là. Charlie a disparu dans le bois et Bobby a parlé d’autre chose… ah oui !... des poissons qu’il secouait à bout de bras. Ils avaient la queue dans un nœud et le sang perlait sur leurs écailles. Bobby les avait vidés de leurs entrailles. Jacky avait acheté du jambon coupé en tranches assez épaisses pour donner du goût à la chair fade des poissons et laisser dans la bouche cette saveur cochonne que le vin accompagne si bien. Il s’en léchait la moustache. Bobby portait la fine moustache de Gable. Mais il avait la tignasse tellement crépue qu’on s’y prenait les doigts dans la caresse. Johnny s’amena avec le matériel de pêche. Deux chaises pliantes battaient son dos chargé aussi d’un sac matelot tout boudiné. Y avait de la joie dans l’air. Et des prévisions de beau temps. Je leur servirais à rien, mais Jack avait des idées.

« Ah ! Pour en avoir, il en a ! fit Johnny en s’engageant dans le chemin.

— Vaut mieux en avoir une que pas une… » murmura Bobby.

Pendant un moment, il se fondit dans l’ombre boisée. Je crus même le perdre. Sans la casquette rouge sang de Johnny, je me serais crue seule.

« On en profite pour ne pas parler boulot, » dit Johnny.

Les dents de Bobby déchirèrent l’ombre. Et le blanc de ses yeux. Les écailles soudain scintillantes.

« Pourquoi « L’inutile » ? couinai-je en m’épongeant le front avec un pan de ma chemise.

— Il sert à rien, dit Johnny.

— C’est ce qu’on dit, fit Bobby. Moi je me fie pas à ce que disent les gens. Ils sont mauvais parfois.

— Ça t’empêche pas de te faire une idée…

— J’en ai pas d’idée sur ce sujet et je veux pas m’en faire une. Je dis bonjour, bonsoir et je passe mon chemin.

— Comme tout le monde, dit Johnny qui riait. Tu fais rien d’autre que ce que tout le monde fait !

— Mais je le fais en sachant que je pourrais changer d’avis si jamais j’en venais à connaître la vérité.

— La vérité, mon vieux, c’est que ce type est parfaitement inutile. (un temps) Remarque bien que je n’ai pas dit nuisible. Jamais je dirais ça d’un homme.

— Bof… Un homme est bon ou mauvais. Et s’il est mauvais, il est inutile. Je ne sais pas si l’inutile est nuisible. Je me pose la question comme toi. Mais je sais pas.

— On n’est pas du genre savant toi et moi. »

C’est en philosophant de la sorte qu’on est revenu à la cabane. Jacky rangeait des choses dans une caisse assez grande pour contenir un cadavre. Ces choses étaient éparpillées sur le plancher crasseux du porche. Je n’ai pas cherché à les identifier. Je me suis assise sous un arbre en forme de parasol et j’ai observé le travail de taille qui avait transformé cet arbre en objet utilitaire. Y en a qui se casse vraiment la tête ! me dis-je.

« Si c’est une soirée que tu veux passer, rouspéta Jacky en reluquant les fesses nues de Bobby qui venait de se foutre à poil pour changer de vêtements, faudrait voir à y mettre du tien.

— Je sais pas de quoi tu parles, mec… dit Bobby qui était déjà habillé.

— Ne m’appelle pas mec ! Garde ça pour une autre conversation…

— C’est l’habitude, m…

— Mauvaise ! C’en est une de mauvaise ! »

Etc. Trois mecs dont deux tantes. Et la perspective du lundi matin, le jour des livraisons. J’ai cessé de les écouter. Je tentais de goûter à cette captivité. Johnny fut assez galant pour me servir un verre. Sans parole ni musique. De loin, car il ramassait du bois, Bobby respectait lui aussi ma solitude. J’avais vraiment pas envie de flirter avec Jacky. Je n’avais pas de souvenirs à opposer à son désir. Je me souvenais pas de ses regards. Il les inventait peut-être. Qui sait ? Qui peut dire ce qui se passe dans la tête d’un mec qui se sert de vous pour se recoller à votre maman ? Mais dire qu’il m’avait reluqué alors que j’avais l’âge de sauter uniquement à la corde, ça dépassait ma faculté d’adaptation au temps présent. Après une sauterie enfumée, on s’est couché. Et de fil en aiguille, comme il est dit plus haut, j’ai sucé la bite de Bobby qui s’est endormi sans décharge.

Je ne sais pas combien de temps a duré ma prostration devant la petite idole tombée dans ses poils crépus. Je ne me souviens même plus du flot de mes pensées ni même si je les ai adressées à ce petit dieu harassé ou seulement endormi. Charlie semblait sortir d’un trou. Je l’ai vu se répandre dans l’ombre et enfler comme une baudruche. Il fit chut en posant un doigt vertical sur l’horizon de sa bouche crispée. Il sortait de sa nuit pour entrer dans la mienne. J’ai glissé plus bas sur les marches, abandonnant le parangon à ses rêves de jouissance. Charlie est resté sur la terre molle. Il avait plu mais ça le gênait pas de garder ses pieds dans la boue. J’avais la bouche grande ouverte pour recevoir les fruits de sa langue. Qu’est-ce que j’attendais de lui ?

« Je me suis dis comme ça que toi et moi ô luce on pourrait échanger quelques pages…

— J’ai pas de pages sur moi, mec…

— Et de mémoire… ? Voyons si ta mémoire vaut la mienne…

— Je suis pas douée… J’ai besoin de lumière.

— Allumons une bougie… »

Il en avait une. Forcément, ces types qui couchent dehors ont toujours dans la poche de quoi éclairer la nuit. Il gratta une allumette qui grésilla dans une goutte de pluie. Puis une autre. Je lui fis signe de monter pour se mettre à l’abri. Il me tendit la bougie et une allumette. Mais il ne quitta pas la terre où ses pieds venaient d’élire domicile. Je soumis le cul de la bougie à la flamme de l’allumette puis je la collai sur la marche où j’étais assise, à l’abri de la fine pluie qui vernissait le vieux visage de mon visiteur. On n’avait pas pensé au vent, hélas.

« Pío Baroja, dans Shanti Andía, écrit (à peu près) que le bateau ancien a son moteur à l’extérieur de lui-même alors que le bateau moderne tient le sien dans son intérieur. Nous, hommes d’aujourd’hui, pouvons nous mettre à l’eau en comptant sur le moteur extérieur, par jeu ou autre chose. L’homme de jadis ne pouvait qu’imaginer la possibilité d’une force intérieure sans toutefois la concevoir. Voilà deux hommes et non pas un ! »

Le vieil homme avait envie d’en discuter. Il y avait longtemps, selon son aveu, qu’il n’avait pas eu l’occasion de créer le roman à deux faces de ces personnages aussi vrais que vous et moi. Il ne se souvenait plus de cette ancienne conversation ni de l’identité de son interlocuteur.

« Moi je dis, continua-t-il, qu’il y a autant de différence entre l’homme et la femme qu’entre ces deux marins. Qu’en penses-tu ô luce ?

— J’ai d’autres problèmes à résoudre en ce moment…

— Mais je t’en apporte la solution !

— Vous connaissez le chemin de la sortie… ?

— Ne me dis pas que Jacky te retient prisonnière… ! Tu sais qu’il a été en prison pour ça ?

— Je l’ignorais… racontez-moi.

— maman s’en est plainte en tout cas… »

Charlie se pencha pour allumer son mégot à la flamme vacillante de la bougie qui luttait toujours contre le vent. Il saliva longuement car sa langue n’avait rien connu d’apaisant depuis trois jours. Ses yeux larmoyaient en explorant l’ombre qui s’ouvrait sur l’intérieur de la cabane.

« Tu as oublié de refermer la porte… dit-il soudain inquiet.

— Elle est fermée… C’est l’ombre… la couleur du bois…

— Noire comme la peau de celui-ci… Il va attraper froid…

— Ne vous fiez pas à ce que vous avez vu… Il venait de jouir comme jamais dans le cul de son copain.

— C’est un enfant… Les enfants de cet âge détiennent une puissance que mon âge m’interdit à tout jamais. Quel est ton tarif ? »

Le vent nous replongea dans l’obscurité. L’ombre ne dansait plus. Même Charlie se tenait immobile. J’ondulais sans doute comme feuille morte à la surface de l’eau. Charlie frappa ses genoux pliés.

« J’avais une de ces envies en venant… ! Il semble que ça m’a passé. Sans doute parce que je te dois une explication…

— Au sujet de maman et de Jacky… ? maman prisonnière comme Albertine… ?

— Tout le monde l’a appris d’une façon ou d’une autre, quelquefois de ma propre bouche. C’est de l’histoire ancienne. Jacky est un homme dangereux. Il suit un chemin qu’il est le seul à connaître. Il y a si longtemps qu’il est entré dans le bois du désir ! »

Dit Charlie en allumant un autre mégot, expliquant :

« C’est le problème avec les mégots : ils ne durent pas autant que ce qu’ils ont été. »

Son visage était parsemé de rapides lueurs. J’avais du mal à fixer ses yeux. Les paupières tombaient comme des plis d’écorce. Le nez avaient dû éponger des fleuves de bonheur artificiel. Point commun avec papa. maman n’a jamais eu de chance. Et je pensais la visiter pour ajouter à son malheur. En compagnie d’un obsédé de la possession. Je ne maîtrisais plus le récit que j’étais venue me conter pour pallier d’autres réalités moins faciles à vivre.

« Tu n’as pas répondu à ma question ô luce… ?

— Le tarif… ?

— Disons les tarifs… ? Que proposes-tu… ?

— Je ne suis pas une pute, vieillard ! Seulement une prisonnière… Et je sais bien que je ne peux pas compter sur toi pour prendre la poudre d’escampette !

— J’avais une de ces envies en venant… ! Mais ça m’a passé.

— Le chemin, Charlie ! Tu connais le chemin. Même de nuit. Tu es revenu…

— Je sentais ton odeur…

— La lavande maintenant !

— La lavande non ! Tu avais fait trempette dans la rivière. Tu sentais l’algue et la terre du rivage. Tu ne peux pas savoir comme je t’ai aimée depuis !

— Tu te branles rien qu’en fermant les yeux…

— Ne m’insulte pas ô luce ! Je ne donne que ce que je possède.

— Donne-moi la clé ! »

La queue de Bobby s’était redressée dans un rêve. Je montai une marche pour atteindre le plancher du porche où l’enfant (si c’était un enfant) dormait presque nu dans la nuit qui m’oppressait. Charlie se tenait debout. Le vent avait encore soufflé la bougie. J’empoignais la bite noire. Elle était chaude comme un petit animal qui vient de sortir des jupons emplumés de sa mère. Le voilà, le baiser !

« Je t’envie ô luce ! fit Charlie en se jetant à genoux. Ce n’est pas à moi que ça arrive… Je suis venu te lécher l’entrejambe et ce n’est pas ma bite que tu caresses…

— Tais-toi, vieillard ! Tu vas le réveiller…

— Est-il mort ? Vivant ? Je veux savoir…

— Il se réveillera si le plaisir le veut…

— Le plaisir ne veut rien, idiote ! Il est, un point c’est tout. Il manque le désir à tes caresses.

— Mon désir ! Ma prison. Mon petit enfer confortable que je ne perds jamais de vue… Tu imagines, vieillard… ?

— Je n’imagine rien du tout ! Je vois ce que je vois. Et tu t’y prends mal ! Redescends, veux-tu ! »

Mais la main de Bobby me retenait. Quel bel enfant ! Noir comme l’origine et dur comme la nuit. Il se mit à gémir. Il haletait. Le jet fila dans l’ombre de la toiture. Quel cri ! Quel appel à la mort ! Moi aussi j’aurais voulu mourir dans cette circonstance particulière de l’attente. La porte s’ouvrit. Jacky se mit à beugler. Charlie avait disparu dans la nuit.

 

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