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La calbombe céladone de Patrick CINTAS
Le bazar de la charité

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 Article publié le 14 septembre 2007.

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La calbombe céladone
Patrick CINTAS
Espace d’auteurs : La calbombe céladone

Le bazar de la charité

Benoît Pivert a raison d’affirmer, à propos de Léon Bloy qui connut la misère, que les grandes douleurs ne sont pas muettes. Le cri est un fait. Est-il légitime de distinguer le cri du pauvre de celui du riche ? Quand on évoque la douleur de l’homme, on pense plutôt à ce qui le dépossède qu’à ce qui le possède. Le gagnant ne gagne rien[1]. Le perdant a déjà perdu, c’est moins romanesque. On peut à la limite, dans les traces du roman bourgeois, élever le pauvre à la douleur du riche en le plongeant dans les tourments de la déchéance physique. Car nous ne connaissons qu’un nombre limité de malheurs : ceux qui touchent à la propriété et ceux qui affectent notre corps appelé souvent "enveloppe charnelle" par ceux qui pensent qu’elle contient tout de même autre chose que le propriétaire ou le singe nu. Sans cette troisième personne, c’est l’humanité tout entière qui n’a plus de sens. Tout cela est bien pratique.

Évoquant l’incendie du Bazar de la charité[2], qui eut lieu à la fin du XIXe siècle et emporta dans son énergie volatile plus de cent personnes toutes issues des meilleurs milieux qui fussent, Benoît Pivert aborde en fait le thème primordial de l’existence telle que l’Histoire nous la lègue : l’amour du pauvre. On peut se demander alors de quoi il s’agit, que s’agit-il d’aimer ? On a vite répondu à cette question si on se demande d’abord quel intérêt un pauvre aurait-il à aimer un autre pauvre en dehors des situations de désir. Il est évident que cet amour, comme les ancillaires, ne concerne que le riche. Un riche qui aime le pauvre est un riche qui consacre ses loisirs à soulager la pauvreté... ou à la peaufiner. C’est le fondement même des religions dont pas une n’échappe à la nécessité d’une action caritative en plein coeur de toutes les doctrines qui condamnent les autres à la pauvreté, à l’esclavage, à l’humiliation et à tout ce qui compose le bouquet empoisonné de l’existence soumise à des lois qui fondent la propriété par l’acquisition, l’héritage et le mariage. Question de contrat et de guerres justes. On est en plein dans le Code civil.

Léon Bloy, avec sa fougue d’anarchiste de droite, s’en prend aux riches par le biais de la pauvreté. Il condamne d’avance les riches qui aiment les pauvres, leur signalant que les commentaires officiels de l’Église au sujet du Sermon sur la montagne[3] ne sont qu’un ramassis de mensonges destinés à détourner la parole du Christ. Pour une fois, la justice divine s’est abattue sur des riches, des dames en l’occurrence, — et du meilleur monde, — en les brûlant comme des hérétiques. Pour parfaire sa thèse, Bloy s’applique à bien démontrer la clarté de la situation : comme dernières paroles, la duchesse d’Alençon aurait répondu à une religieuse effondrée « Oui, mais dans quelques minutes, pensez que nous verrons Dieu ! ». Diable ! C’est toute la littérature catholique qui s’exprime dans cette anecdote de fin de vie. La duchesse est convaincue que, par le truchement du bien qu’elle vient d’ailleurs de dispenser autour de sa personne, le paradis lui est acquis. C’est une réponse au Sermon sur la montagne : malheur aux riches ! s’écrie Jésus[4]. Enfin, précise l’Église, malheur aux riches qui, dans la compagnie du clergé, ne participent pas à l’amour du pauvre. La différence est judicieusement sémantique, mais l’effet est d’une clarté indiscutable. D’où l’intelligence sournoise de Bloy qui, au lieu de se référer au Sermon qui est tout de même le discours inaugural de la religion chrétienne, mais que tant de commentateurs se sont évertués à réduire au catéchisme, cite allègrement Matthieu, saint incontestable qui témoigne qu’« il est plus aisé pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille que pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu », propos beaucoup plus difficile à ramener dans le sein de l’Église. Un chameau, c’est tout de même un animal, et si Matthieu ne l’invite pas à se presser aux portes du paradis, du moins limite-t-il les possibilités du riche à une difficulté dont bien sûr Léon Bloy a plus qu’une idée précise fort différente de celle imposée par l’Église. Tout cela se passe entre catholiques. Entre la sincérité indiscutable des uns et la duplicité des autres, comme toujours en matière de religion.

Pour ajouter du commentaire aux jubilations du « pèlerin de l’absolu », je prononcerais moi-même, les pieds dans la cendre du bûcher allumé par Dieu ou par les circonstances, que ce n’est pas aujourd’hui que ça se passerait. Les grands de ce monde sont si bien protégés des incendies qu’il est parfaitement inutile de rêver à un renouvellement du massacre. Les riches, comme les généraux, meurent dans leurs lits. Je ne vois là aucune ignominie de ma part : la mort d’un riche, comme celle de son serviteur, ne m’affecte pas. Je souhaiterais d’ailleurs secrètement que le terrorisme ne s’en prenne qu’à ces gens-là, monsieur, — mais le terrorisme conçu comme « guerre du pauvre » n’est que la réponse du berger à la bergère et c’est la bergère qui fournit les armes, tant le berger est incapable de compter sur les doigts de sa main quand il s’agit de sortir des couloirs de la finance. Il n’empêche que comme tribu à la nourriture et au droit à l’existence, ce piratage est une solution tout de même plus facile que le cinéma, le golf ou la course de taureaux, et plus honorable, tout bien pesé, que la prostitution ou le crime crapuleux qu’il faut donc distinguer de celui qui ne l’est pas : le passionnel, le rituel, le circonstanciel. Là où le Droit montre ses origines purement religieuses, lois du par coeur et de la familiarité sectaire. Du côté de la bergère, les actifs de l’extrême droite sont sur le pied de guerre, en réponse, prématurée sans doute, à de nouvelles invasions barbares, beau filon médiatique et quelquefois artistique. Tout ceci constitue l’actualité, un savant mélange, peu détonnant somme toute, dont les impacts nourrissent à la fois l’horreur de l’humiliation et la peur du déchirement.

Revenant aux propos didactiques de Léon Bloy, je suis heureux de constater que ce ne sont que des mots, comme toutes les vitupérations écrites avec un art consommé de l’adjectif et de la ponctuation. Notons au passage que les spécialistes de ce type de textes sont des anarchistes de droite[5] : Bloy, Céline, etc., sans compter les adeptes doués avec qui, reconnaissons-le, on passe de bons moments, délectation certes morose, à fleur d’un certain bonheur qui nous surprend toujours à l’instant canonique d’un peu de réalité et de beaucoup de revanche. Car, si l’on considère cette fois que Dieu n’est qu’une thèse et qu’il convient, dialectiquement, d’en faire l’essai, il est tout aussi judicieux, à l’instar de Pierre Bayle, d’essayer de penser sinon sans lui, du moins à une distance respectable de ses principes fondateurs. Que vaut alors l’explosion textuelle de Léon Bloy ? Plus grand-chose. La duchesse meurt brûlée vive dans le meilleur des cas et la religieuse la suit dans le même étouffement de principe. Il n’y a plus de justice, en somme. Et que reste-t-il de cet amour du pauvre qui l’a soumise à ces circonstances douloureuses ? L’incendie, au fond, s’il a détruit des objets dont le produit aurait été bien utile à la ménagère condamnée à cuisiner la soupe dans le casque de combattant de son estropié de mari, est un détail tragique d’une action concertée de la part des riches et de leur Église. La mort de la duchesse est un épisode facile, une passion dans le sens religieux. Du Bernanos.

Il faut conclure à la fragilité des raisonnements de Léon Bloy qui ne tiennent plus la route sans Dieu et ses textes. S’ils relèvent de l’opportunité, cette chance se limite à la religion et non pas à l’humanité. Léon Bloy n’est pas un écrivain universel : oeuf pourri d’un bouillon de culture bipolaire. Ils mettent en jeu, et en scène, le troisième homme dont j’évoquais l’existence : sans doute s’agit-il du poète — et non du Diable comme l’affirment les défenseurs de la duchesse d’Alençon ou d’ailleurs. Cette proximité n’est pas sans effet sur le discours que l’un meuble et que l’autre construit. Du coup, le poète se rapproche de ses prophètes, hères ou héros de l’Histoire, pions ou pédagogues, allez donc savoir. Encore n’est-il pas question du poète riche ou enrichi, ni de celui qui se cogne à l’incompréhension, mais n’en pense pas moins : le poète qui est en jeu et en scène ici n’est pas pauvre ni riche : il est, tout simplement. Voilà qui promet des discours, disons, plus constructifs que l’aboiement dans la niche fraternelle que la bonté et la miséricorde peuplent de leurs pauvres et de l’amour qui sauve les riches de l’impunité.

Le pauvre n’aime pas le riche — il ne manquerait plus que ça à sa déchéance ! — et le riche aime le pauvre dans le cadre strict du Droit. Voilà un monde apparemment bien construit où la propriété étend son pouvoir et où l’ordre ne concerne que le pauvre. Peu importe que certains riches ne le soient que peu et que des pauvres mangent à leur faim et prennent même des vacances, ceux que Bérurier appelle des pauvres cons. La notion de riche con est écartée, tant il apparaît évident que la connerie fait place à l’autorité quand elle est bien payée. Mais une pareille cosmologie de l’être confine à une dualité peu propice à des développements prometteurs tant d’un côté que de l’autre. C’est là que l’enveloppe charnelle fait son apparition, autant dans le discours mystique que dans celui des adeptes de la réalité où l’homme est la proie de l’homme. L’âme pour les uns, le poète pour les autres. Si on se distingue nettement de l’animal en se pourvoyant d’une âme, c’est sous la houlette de Dieu ou du moins des bâtisseurs de son temple. Mais si l’on veut ne pas être confondu, au gré des circonstances pas toujours favorables, avec l’homme du commun qui est soit riche, soit pauvre et quelquefois con, le statut et la stature de poète conviennent parfaitement. 

L’animal est tellement distinct de l’homme qu’il est un commencement de preuve de l’existence de Dieu. Et le poète peut être si caché, ou si ignoré, qu’il apparaît souvent comme un défaut de l’homme plus que comme un homme brisé par le défaut. Ni malade ni handicapé, il est seulement réduit à la différence. Léon Bloy est à la fois catholique et différent des composants de sa secte parce qu’il est poète, ou se propose tel, et non pas parce que c’est un animal. L’herméneutique d’origine religieuse dénonce une inspiration diabolique, à quoi le poète répond par l’exemple de la justice divine. Débat des superstitions. Le sidaïque est la preuve que Dieu s’intéresse de près à notre sexualité et qu’il en sait plus sur ce sujet que Freud lui-même. Ou alors Freud en sait vraiment un bon bout et Dieu n’inspire pas le Pape. D’un côté comme de l’autre, l’injustice frappe Freud ou le Pape, au choix. Et le sidaïque souffre et meurt, avec ou sans Dieu, bricolé par la science et poétisé par l’esprit. Du Baudelaire. Chou pourri sur un sofa de velours[6].

Léon Bloy est un écrivain baudelairien, mais au lieu de pratiquer le mal pour l’expérimenter et passer, au prix d’un long parcours semé d’embûches et de souffrances, de l’hypothèse à la thèse, alors que le philosophe préfère examiner les rapports indiscrets de la thèse et de son contraire, — il se réserve le droit d’observer la marche du temps où le riche accède à des plaisirs de grande intensité et où le pauvre est réduit à des pratiques plus sommaires dont sa femme et ses gosses font d’ailleurs les frais, ce qui soulage d’autant les tribunaux de la plainte des riches et des moins riches. Exutoire et non pas poème, ce qui est proposé à l’esprit par les marginaux du système, c’est une contestation à l’intérieur, et non pas un regard au dehors, histoire de voir ce qui s’y passe et quelles autres solutions on a peut-être apportées à la question du juste châtiment.

Ici, le riche peut toujours prétexter qu’il est né habillé et qu’il ne voit pas de raison de céder sa pudeur à quelqu’un qui lui est bien utile puisque la richesse n’est rien sans la pauvreté. Un riche et un pauvre, c’est l’équilibre, donc la paix. Deux riches, c’est peut-être la guerre que le pauvre fait à leur place. Pragmatique, le riche donne peu, il donne le superflu, malgré les menaces de Luc, dans le cadre strict du Droit qui délibère si besoin est. Et s’il arrive qu’un riche se dépouille, sa crédibilité demeure une question lancinante qui fait de lui un poète plutôt qu’une âme charitable. Quand un pauvre devient riche, la question est de savoir comment et donc si le Droit l’y autorise. Le riche qui devient pauvre s’explique par une existence dissolue au moins d’un point de vue comptable. Les poètes cherchent souvent à épouser des femmes riches parce que le problème de leur pauvreté est ainsi résolu, et si le poète est riche, peu lui importe alors d’épouser une riche ou une pauvre, l’essentiel étant qu’elle soit belle ou utile. Les outrages à l’âme sont légion. Que fait Dieu ? Du Bloy, certainement pas. Mais se contente-t-il de Bourget ?

Le poète est donc condamné à un texte certes marginal, mais surtout de peu d’utilité. Car un texte, qu’on peut considérer comme le produit de son époque, ne peut que divertir ou être utile, il peut servir les malins plaisirs comme les pieux, ou servir à quelque chose d’utile qui ne peut être que le maintien de l’ordre et le perfectionnement du pouvoir, l’affinage des mécanismes qui font qu’un système en est bien un et non une illusion de croissance. Le texte poétique, qu’on appelle quelquefois poème, mais de moins en moins souvent depuis que l’usure des littératures et des langues est un fait incontournable, peut, à la rigueur, et on pèse ici les conséquences de la rigueur sur la qualité poétique du texte, servir la tranquillité relative des foules et la nécessaire ambition qui fonde le pouvoir face à d’autres pouvoirs. Il y a de très beaux textes politiques par exemple, avec leurs nuances de taille et les mesures de leur propos, ainsi que d’étonnantes invitations aux charmes de la paix et de la guerre. Ces endormissements ont l’avantage des jardins : ils appartiennent à quelqu’un et ce quelqu’un est prêt à les défendre. Le texte juridique supplante alors le texte poélitique en charme et en profondeur. Car le texte du Droit possède de sérieux avantages sur le poème ou ses substituts :

— il ne doit rien à l’inspiration si celle-ci n’est pas divine ou judiciaire ;

— il est exempt de toute convulsion qui pourrait faire croire que la beauté supplante la justice si les circonstances du plaisir sont réunies.

C’est un texte écrit sans art et sans la moindre connaissance scientifique. Un poète dirait que c’est de la merde heuristique pragmatique et non pas la preuve vivante que l’empirique et l’historique témoignent au moins des bienfaits de l’écriture.

Imaginons un monde parfait : j’y possède mon jardin pour satisfaire mon besoin d’indépendance et protéger mes petits secrets, des secrets anodins, car ce monde est parfait et commence à ne plus l’être entre autre parce que mes secrets peuvent ou veulent dépasser leur statut de jeu à mettre entre toutes les mains. Bon. Ici, personne ne songe à voler mes fruits pas plus qu’à pénétrer dans mes désirs dont l’expression ne dépasse pas la limite autorisée. On suppose qu’une autorisation est nécessaire pour sortir de ses gonds. Le jardin de l’autre, on le visite, on en reçoit les fruits si c’est le désir de l’autre, on en revient sans le sentiment d’avoir été blousé. La perfection est assimilée à la tranquillité d’esprit. Ce monde connaît en plus suffisamment la chair et ses fonctionnements (ou dysfonctionnement) pour qu’on n’y souffre plus. On en disparaît comme on y est venu. La perfection à l’opposé de tout texte qui voudrait en contester le bonheur. L’article premier du Droit délimite cette nationalité, une manière de réduire la personne au citoyen qui est une espèce croissante du jardinier au long d’une histoire riche en péripéties de voyage. Mais dès lors que je fuis, au moment même où je dévoile un secret appartenant juridiquement au silence, peu après avoir volé un fruit qui ne pouvait m’appartenir que dans la demande possible, le texte du Droit refait surface et m’impose ses sentences. Les convenances veulent alors que ce bruit provoqué par mon inconstance ne dérange plus le monde tranquille où j’aurais pu être totalement heureux. Selon la gravité des faits qui me sont reprochés, au mieux je paye en cédant un morceau de mon jardin, ceci pour me condamner à la souffrance d’un début d’appauvrissement, au pire on m’enferme dans une structure qui me reconditionne ou me supprime carrément. Mon jardin ayant des héritiers de droit, ma tombe se fond dans le paysage idyllique que j’ai troublé parce que sans doute j’en ai touché le fond. Quelle histoire !

Mais en touchant ce fond si troublant, j’ai peut-être aperçu dans le texte du Droit des qualités que je ne soupçonnais pas tant le texte poétique m’était étranger. — Je parle au passé parce je suis mort. — Dans ce monde parfait des jardins secrets, seuls les morts ont un sens et on y pense de temps en temps ; on ne peut pas exiger de nous qu’on ignore totalement l’exiguïté du logement où l’on est supposé devoir à l’existence et recevoir de la vie. Les riches ne sont tout de même pas invisibles. Ils le seront peut-être un jour s’ils mettent la main sur cette science de la disparition chimérique. Comme ils ne sont pas fous, leur attention se concentre pour l’instant sur les arts cybernétiques qui promettent de changer la médecine en palliant les défauts de la chair et des organes, poussant peut-être même le bouchon jusqu’à espérer l’avenir proche d’un cerveau totalement construit de la main de l’homme, avec ce que cela suppose de connexions pointues aux mécaniques de la locomotion et du plaisir, par exemple. Prix exhorbitants, beaucoup plus que les voyages d’agrément dans l’espace. Mais pour l’instant, dans l’état des connaissances actuelles, ils sont visiblement conscients des défauts de leur cuirasse.

Quoique... leur jardin peut servir d’exemple : celui qui reçoit beaucoup le mérite. La richesse est une bénédiction, un don de Dieu. C’est difficile à avaler, compte tenu des inégalités d’origine et des possibilités créatrices, mais on s’y fait, croyez-moi. La perfection repose sur la tranquillité et non pas sur l’égalité. L’envie est strictement punie si on a échoué dans sa tentative d’agrémenter son jardin des fleurs du mal ou tout au moins du plaisir, le flou étant entretenu par le Droit à cet envers de l’existence coutumière. Selon que l’on est puissant ou misérable, le Droit nuance les tentatives qui pourraient en dépasser les applications. Le Droit est souple ou rigide selon les circonstances et les circonstances sont plus ou moins crédibles selon que l’on est riche ou misérable. Car ce monde est si distinct des autres mondes qu’on ne peut plus imaginer la terre sans cette distinction des mondes. En fait, on a la chance d’habiter un jardin ou bien le malheur de travailler celui des autres. Le bonheur, c’est aussi cette chance que le Droit qualifie volontiers d’inouïe, sentence aussitôt applaudie par des magistrats formés à l’apprentissage de la mémoire et du milieu qui les nourrit, à des années-lumières de l’esprit scientifique, ânes de bat[7] qui se plaisent quelquefois à fricoter avec la poésie des convenances. Nos rues en témoignent quelquefois. Nous sommes en fait bien loin du paradis où l’être est réduit aux dimensions de l’âme et l’existence multipliée par l’infini possible parce qu’il n’est pas impossible. Pour tout le monde,

— il y a ceux qui possèdent ;

— ceux qui ne possèdent pas ;

— ceux qui violent le Droit ;

— ceux qui se font violer par le Droit.

Imaginons ce monde et imaginons-moi. Je n’y possède rien : la rue, c’est pour moi la proximité des jardins. J’y possède un jardin : la rue, c’est une fatalité compensée par les dispositions de la Loi. Je ne suis pas le même personnage, même si le Droit me propose de posséder un jardin à crédit. Surtout si la promesse d’un butin s’accompagne de la mort probable. Nous sommes différents, qu’on le veuille ou non. Évidemment, si les riches s’efforcent d’éradiquer la pauvreté pour la changer en bonheur relatif, je gagne une espèce de paradis sur lequel j’aurais tort de cracher. Je le sais. Mais mon rêve n’est pas de devenir riche ni con. Je souhaiterais seulement être moi-même : le Droit ne prévoit rien à cet effet. Cela relève de la superstition. Adressez-vous à votre confesseur. Toutes les religions offrent les services de la confession et de l’aveu. Mais le feu est le même : si je ne suis pas ce riche qui aime les pauvres pour se sauver de l’enfer et si je ne suis pas ce pauvre qui peut devenir riche s’il a de la chance ou si Dieu le veut, qui suis-je ? Ce poète qui dénature la poésie en l’associant à ses discours rageurs sur la société ? Un peu. Une grande claque dans la gueule, disait Prévert, ça ne sert à rien, mais ça soulage. Se soulager n’a rien à voir avec la poésie. Ce geste immédiat n’accompagne pas le poème, mais il peut en fonder la persistance prémonitoire.

Mais ne nous leurrons pas. Si j’ai pu appliquer ma critique à ce monde, c’est parce que je lui appartiens. En termes savants, on dirait que je n’y suis pas étranger. Que se passe-t-il quand je suis étranger ? La réponse est rien. Être étranger, ça ne sert à rien et ça ne signifie rien pour la bonne et simple raison que je ne suis pas étranger chez moi. Et c’est chez moi que je retourne en me retournant dans mon lit parce que je ne trouve pas le sommeil à l’étranger. Une pareille situation constitue une complication de mes moyens d’existence. Je deviens terroriste ou suicidaire, je protège mes couilles dans un slip conçu pour les terroristes ou je les dépose sur le divan du psy pour qu’il me dise un peu ce que je dois en faire maintenant qu’elles ne m’appartiennent plus. Où est la femme de ma vie ? Question de poète en recherche ou de pauvre qui ne s’esquinte plus au comptoir. Omar Charif se plaît souvent à raconter comment, parce qu’il voulait devenir riche (et heureux) en pratiquant le dur métier de comédien, il a perdu la seule femme qui comptait pour lui, la première. Ce moment de poésie n’a pas le pouvoir qu’on attend peut-être de lui en passant aux aveux. Omar n’est pas un criminel, car s’il avait plaidé le pardon avec un argument pareil, en admettant qu’il eût reconnu son crime, le tribunal aurait perdu sa patience légendaire. Omar est un type bien mais sans véritable femme à ses côtés. C’est triste pour lui, mais ça n’a pas la portée de l’incendie du Bazar de la charité. Pas un poète ne s’abaisserait pour ramasser ce mouchoir taché d’existence, peut-être un romancier en citerait-il les circonstances dans une conversation de personnages inspirés de la réalité, comme on dit. Heureusement, l’actualité nous dépanne bien quand on manque d’inspiration.

Tu connais, nous rappelle Jean Orizet[8], la formule de Malherbe : « Un bon poète n’est pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles. » Depuis, ou parce que la formule a marqué le temps de sa petite pierre, le poète se demande à quoi il sert, et il semble ne pas se lasser de ce questionnement somme toute philosophique. La question se formule ainsi : À quoi je sers si je ne sers à rien ? C’est la question qu’a dû se poser Léon Bloy au moment de devenir poète pour éviter à la fois la richesse et la pauvreté. Samuel Beckett est un bien meilleur poseur de question, mais ce n’est pas la question... Si je ne sers qu’à cracher sur la cendre des morts parce que les circonstances m’y invitent, suis-je encore poète ? Si ma langue est un exemple que la langue peut m’envier, c’est peut-être le cas, je suis poète. Et si je ne m’adresse qu’à mes frères, à quoi sert ma poésie si, ailleurs, elle n’est plus qu’un exemple de ce qui se passe à l’étranger ? Gautier a fondé la poésie moderne sans être lui-même un poète sérieusement constitué. Est-il recommandé au médecin qui invente la médecine d’avaler des potions destinées à faire de lui un impotent ou un incurable ? Gautier établit fermement les conditions de la poésie :

— elle doit être indépendante de la morale, mais cela, Pierre Bayle l’avait recommandé au philosophe ;

— elle doit déterrer le beau, à supposer qu’il est enterré, ce qui donne à penser sur l’Histoire ;

— une prosodie impeccable, pour reprendre un terme baudelairien, doit présider à l’élaboration du poème.

Pour la morale, on voit bien que Léon Bloy n’est pas d’accord avec Gautier, ce qui eût été étonnant de la part d’un croyant aussi religieux que fidèle. Pour le beau, Léon Bloy s’en moque. Ce qui est beau, pour lui, c’est ce qui est moral. Il ne dévoile peut-être pas ainsi son intimité cruciale, celle qui a à voir avec le sexe, mais l’homme est entier. Le seul accord pourrait reposer sur la perfection de la langue que Bloy conditionne par le choix des mots, ce qui n’était nullement l’intention de Gautier amateur plutôt de sonorité et d’évocation graphique. Du point de vue de Gautier aussi, Léon Bloy n’est pas vraiment un poète, ce qui me rassure, car je ne suis pas d’accord non plus avec Gautier, pas entièrement, ce qui ne m’empêche pas de goûter à la poésie exacte et profonde de Leconte de l’Isle.

Qu’on soit étranger à la religion ou convaincu par ses propositions miraculeuses, il est difficile d’apprécier la poésie de Léon Bloy sans en dénoncer le manque de maturité. Il aurait fait un excellent romancier, mais il n’avait pas le talent de Huysmans qui a d’ailleurs fini par le perdre à cause de ses mauvaises fréquentations qui croyaient aux mêmes choses que lui, ce qui aujourd’hui ne nous intéresse plus. Entre-temps, il est vrai, il s’est passé beaucoup de choses et la question de l’utilité du poète et de l’opportunité de ses productions nous empêche de recréer maintenant les conditions d’une véritable réflexion. Mais il est une chose de sûre, pour répondre à Benoît Pivert : Léon Bloy est inutile, parce qu’il demeure :

— un croyant ;

— un homme d’extrême droite ;

— un décorateur d’écriture.

Qu’on prenne plaisir à le lire, c’est incontestable. Ça braille, ça renature, ça invente et redécouvre, c’est de la langue non pas à l’état pur, mais revisitée pour dénoncer sans le moindre respect des convenances. Le plaisir qui est alors mis en jeu relève inévitablement d’un certain esprit de revanche. Ça fait du bien, voilà tout. Mais de là à considérer que le modèle pourrait servir de patientes études, il y a loin. Ce n’est d’ailleurs pas le propos de Benoît Pivert qui a le sens du portrait et qui sait, sans doute parce qu’il est pédagogue, réveiller les soupçons. Mais attention : là n’est pas la poésie. J’imagine plutôt qu’on relise ensemble Léon Bloy en trinquant au Ricard qui est une boisson si vulgaire, soit dit en passant, qu’elle ne convient qu’au vulgaire. — Pensez-vous que je viens d’énoncer un instant de poésie en évoquant les buveurs revanchards qui alimentent la contestation de droite ? Non, j’ai dit ce que je pense, et ce que je pense n’a jamais constitué le moindre ruisseau de poésie même sommaire. Et encore, je ne dis pas ce que je pense de la religion musulmane, de peur de finir sur l’échafaud ou pire dans le ruisseau. Un mot de travers, qu’on croyait juste, et hop !... en enfer[9]. Je me satisfais assez de pouvoir, en toute liberté, critiquer les sectes chrétiennes qui, lorsque le droit les y autorise, peuvent se distinguer de l’association de malfaiteurs en tout bien tout honneur. Mais même le dictionnaire, poussé dans ce sens par le Droit, relègue le sens du mot secte dans les greniers de l’ancienneté et du contresens : Ensemble de personnes qui adhèrent à une même doctrine, c’est vieux et il est recommandé de ne pas user de cette définition et de la remplacer par celle-ci : Groupe religieux isolé. Autrement dit, selon de nouvelles définitions établies par le Droit[10] et non pas par l’usage, comme il est de coutume, il y a des religions respectables et d’autres dont on peut douter de la respectabilité. Personne ne fera un procès à Rome. C’est inimaginable. Personne ne pourra non plus faire de procès à Médine ou à la Mecque, ni au protestantisme. C’est techniquement impossible vu le caractère éparpillé de ces religions plus intelligentes les autres. Les procès, s’ils ont lieu, et cela arrive régulièrement, ne concerneront que des sectes dont le sens nous échappe sitôt qu’on n’a plus rien à leur reprocher. Les débats n’ont plus lieu à l’intérieur de l’Église, comme c’était encore le cas du temps du Bazar de la charité. Le petit père Combes, il est vrai, n’était pas encore passé par là, d’où les lys de la pureté mêlés aux roses de la charité. Quel langage ! Prétendument poétique lui aussi. Décidément, la religion n’inspire pas. J’ai dit : la religion, et non pas Dieu. J’aime bien la croix en sardine de Juan Yepes et les à-côtés de Pierre Bayle. À ceci près que de nos jours, un dictionnaire est un dictionnaire d’explications et non pas de connaissances, et que la tolérance religieuse consiste seulement à tolérer la religion pour l’associer clairement à un combat contre la libre pensée, — ce qui à la fin va tout à fait dans le sens de cette crapule de Léon Bloy et pas du tout dans le mien.

 


[1] Beau titre d’Hemingway qui dit aussi dans En avoir ou pas : Un homme seul est foutu d’avance.

[2] Léon Bloy, les leçons d’un entrepreneur de démolitions dans la RAL,M.

[3] Matthieu + Luc dans les concordances.

[4] J’ai un ami qui s’appelle Jesús, mais il ne s’agit pas de lui, hélas... « Les Licornes roses invisibles sont des êtres d’un grand pouvoir spirituel. C’est ainsi qu’elles sont capables d’être à la fois roses et invisibles. Comme dans toutes les religions, la croyance dans la Licorne rose invisible est basée à la fois sur la logique et sur la foi. Nous croyons sur la seule base de notre foi qu’elles sont roses, mais nous savons de façon logique qu’elles sont invisibles, justement parce que nous sommes incapables de les voir. » Steve Eley.

[5] Alain Robbe-grillet est très explicite sur ce sujet dans ses magifiques Romanesques (chef-d’oeuvre).

[6] Ezra Pound - ABC de la lecture.

[7] Houla ! Je voulais dire : bêtes de somme, bien sûr.

[8] Dans L’attrapeur de rêves (chef-d’oeuvre) - Melis éditions.

[9] Depuis plus de cinq cents ans, les règles et les théories d’un vieux sheikh arabe et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’islam, cette théologie absurde d’un bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies. Mustapha Kémal "Ataturk". L’auteur de ces mots forcément inacceptables est déjà mort, ce qui n’est pas mon cas. D’autant que je ne suis pas un dhummi, mais un mécréant irrécupérable et par conséquent voué à la potence. Belle perspective de portée universelle !

[10] Voici les critères "sectaires" retenus par la commission parlementaire chargée de veiller au grain : Dangers pour l’individu : la déstabilisation mentale ; le caractère exorbitant des exigences financières ; la rupture induite avec l’environnement d’origine ; les atteintes à l’intégrité physique ; l’embrigadement des enfants. Dangers pour la collectivité : le discours plus ou moins anti-social ; les troubles à l’ordre public ; l’importance des démêlés judiciaires ; l’éventuel détournement des circuits économiques traditionnels ; les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics. — Cette méthodologie laisse à désirer, ce n’en est d’ailleurs pas une. Le magistrat, bouffi d’incompétence, gribouille des jugements sans efficacité, du genre : « Les RG le disent, alors moi, vous savez... » On l’interroge peu sur ce sujet, ce qui ne l’empêche pas de voter et de verser des larmes de crocodile dans les journaux quand la gloire lui sourit.

 

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