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 Article publié le 22 mars 2020.

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Tom était fort doué, disait-on, pour rédiger des préfaces brillantes et profondes, et surtout fort éclairantes. Elles n’éclairaient qu’elles-mêmes, hélas.

Le seul ennui, en effet, aux dires de Tom lui-même, c’est que les textes profonds qu’il entreprenait de préfacer s’effaçaient au fur et à mesure que son travail de préfacier avançait. 

Les textes en question retournaient à la terre, leur élément premier, leur raison d’être ce qu’ils n’étaient pas : des mots enfilés comme on enfile des perles pour en faire un collier d’une longueur démesurée qu’aucun cou, jamais, ne saurait porter.

Ses préfaces tendaient invariablement à devenir des postfaces écrites à la suite d’un ouvrage désormais disparu, seul témoin d’un passé d’écriture révolu - lointain ou proche ? comment savoir ? - à cette nuance près mais de taille tout de même qu’à ses yeux seul comptait le texte profond tant convoité dûment préfacé malheureusement effacé.

Il tenait dans ses mains et lisait des textes qui ne tenaient plus en place. Leur objet devenait obscur, leur sujet inexistant, puis les mots fuyaient d’abord pour ensuite s’effacer complètement de sa vue.

La terre est connue pour recéler des mystères insondables. Ses écrits étaient de ceux-là. Ils restaient introuvables. On aurait aussi bien pu marcher dessus par mégarde ou bien en faire rouler un sous le pied sans même sans apercevoir. Une chute n’était pas exclue.

Il disait en avoir vu quelques-uns rouler une nuit de grands vents le long d’une avenue mal éclairée.

Et comment se présentaient-ils ?avait demandé le commissaire aux comptes chargé de l’enquête. On aurait dit des rouleaux antiques, des volumens de papyrus égyptien, monsieur.

L’enquête tourna court, pour ne pas dire au désastre.

Un subordonné de monsieur le commissaire pensait avoir mis la main sur une bribe de ce qui semblait être, cette fois, un parchemin, et c’est en chemin vers l’auteur que notre inventeur, radieux et triomphant, fut désintégré par une force obscure montée des entrailles de la terre fumante.

Tom était dans l’embarras.

On commençait à jaser dans son entourage qui s’amenuisait de jour en jour comme peau de chagrin. En revanche, le monde, le vaste monde ne s’inquiétait de rien, la notoriété de Tom étant à cette époque à peu près nulle. Un zéro pointé vers le ciel ? vers la terre ? Il n’aurait su dire.

Tourner le dos au soleil couchant était plus prudent.

Dans de telles conditions, il valait mieux ne plus rien attendre non plus d’une quelconque aurore aux doigts de rose ou d’iris jaunes. 

Devenu le préfacier de ses œuvres en cours de disparition au moment-même où il les élabore, il va et vient depuis lors dans les vastes plaines herbues de ses écrits imaginaires.

Son effort est bien réel. Il s’apparente à celui consenti par un Sisyphe qui ignorerait tout de la création, foncièrement athée et rude dans ses manières de faire et de parler.

Il ne pousse ni ne repousse devant lui aucun rocher sur une colline pentue.

Il ne rejette rien n’y personne, et nulle entrave à proprement parler ne se dresse sur sa route droite comme un i pris sous un vent violent et qui ploie, qui ploie sans jamais plier, une espèce encore inconnue de peuplier qui peuple les rives désolées et les marécages nombreux ici, dans l’espace de sa force intérieure, masse brute, évolutive, en constante mutation moléculaire à ce qu’il semble, un peuplier d’un genre nouveau qui plonge ses racines dans le ciel nocturne et qui retourne à la terre grasse et humide le matin venu.

Car, tout vient de là, sans exactement en provenir, pense Tom.

Il se moque bien de ses origines de sang mêlé.

En tout le monde, il voit le vaste monde, des migrations millénaires passent sous ses yeux, emportant peuples et frontières, passant parfois des cols enneigés, traversant des déserts arides, des plaines grasses ou stériles.

Canaan n’est plus qu’un petit pois sur la carte du monde en train de se dessiner.

Canaan dévoile son vrai visage dans les visages des hommes et des femmes que Tom rencontre au gré de ses incursions dans le monde souterrain de ses pensées.

Le passeport de Tom change de couleur au gré des saisons. Sa faculté mimétique est proprement affolante. Les douaniers en perdent leur latin. Un jour Grec, un autre jour citoyen d’un obscur état au nom imprononçable, ça voyage en lui constamment.

Arrivé à New York, il ne manque pas d’apercevoir la statue monumentale érigée par Bartholdi avec l’aide de l’architecte Richard Morris Hunt et l’ingénieur Charles Pomeroy Stone qui se chargèrent en leurs temps des fondations et du monumental socle. Il crut reconnaître dans les traits de la liberté éclairant le monde ceux de sa mère défunte. Il revenait peut-être aux sources. Il n’allait pas être déçu.

Trois jours avant la Grande Dépression, il se met en marche avec armes et bagages pour l’Ouest californien. On l’interne quelque temps puis on l’engage comme bête de somme dans les champs. Du temps passe, il ne compte pas son temps dûment calculé, en revanche, par ses exploiteurs qui le rémunère à la journée pour une misère.

Autour de lui, dans des tentes improvisées, des baraques de fortune dressées à la hâte avec des planches et des tôles, ce sont des familles entières qui attendent des jours meilleurs sous la pluie ou le soleil cuisant. Les hommes tuent le temps en travaillant comme des bêtes. Les violences sont nombreuses, femmes et enfants vivent la peur au ventre.

Quand ils ne travaillent pas, les hommes se battent entre eux, discutent le bout de gras, jouent aux cartes et boivent un mauvais whiskey de contrebande qui leur met le feu aux entrailles. Les esprits s’échauffent, on élabore des plans d’évasion, mais comment échapper à la misère qui leur est faite ? Elle en arrange plus d’uns, à commencer par les grands propriétaires d’orangeraies qui pullulent dans la région.

Reprendre la route ? mendier de la nourriture en chemin, se faire insulter ou violenter ou pire se faire tirer comme des lapins ? rester ? faire le dos rond ? attendre son heure et un jour se venger cruellement ?Toutes ces pensées tournent dans toutes les têtes, elles sont sur toutes les lèvres et rien n’avance.

Le vol d’un seul fruit juteux, orange ou citron, est sévèrement puni. Privés de travail des jours durant, les hommes en sont réduits à traîner dans le camp, désœuvrés. On peut toujours maudire le ciel, s’en prendre à sa femme et à ses enfants, haïr la terre entière, rien n’y fait.

Tom en a plus qu’assez de ce désastre à ciel ouvert. Le temps des préfaces s’est éloigné. Il faut d’abord songer à manger à sa faim. Il faut faire bouillir l’eau infestée de bactéries et de saloperies sans nom. Tom l’a saumâtre, comme tous ses compagnons d’infortune, mais il se sent bien seul. Il ne faudrait pas s’imaginer une seule seconde qu’une belle et forte solidarité existe ici entre les êtres. C’est chacun pour soi et Dieu pour personne.

Une nuit sans lune, dans la nuit noire, il décide de se carapater. La chose est entendue. Il préfèrerait crever plutôt que de rester dans ce bourbier puant. Il s’est fabriqué un gourdin avec une branche d’arbre ramassée en douce. Il l’a polie pendant des heures, après l’avoir écorcée. Il l’a bien en main. La base est rugueuse à souhait, il a pris soin de faire des encoches qui lui assure une prise en main bien ferme, et le bout arrondi de son gourdin, noueux à souhait, il l’a hérissé de vieux clous rouillés. Le bois encore vert a résisté au cloutage comme s’il voulait lui aussi participer au massacre qui s’annonce.

Pour une fois qu’on ne me vole pas mon effet, se dit-il, juste avant de fracasser le crâne de son premier gardien. La tête de l’ouvrier agricole éclate comme un gros pamplemousse juteux qu’on écrase contre un mur pour voir l’effet que ça fait. Du sang et des bouts de cervelle plein les yeux, Tom peste un bref instant, content tout de même de son effet. A l’avenir, il se reculerait un peu avant de frapper. Ce qu’il ne manque pas de faire encore par trois fois durant cette longue nuit sans lune.

L’obscurité gâche un peu le spectacle, c’est son seul regret, mais il faut ce qu’il faut, grommelle-il, après avoir fracassé un nouveau crâne. Il s’agit maintenant de traverser le champ de barbelés qui longe le camp. C’est là qu’il tombe nez à nez avec un jeunot soul comme une barrique de mauvais whisky. Il est tombé dans les barbelés, il n’arrive pas à s’en dépêtrer. Tom en a vaguement pitié. Il l’aide à s’extirper tant bien que mal. Le jeunot saigne de partout, sauf de la tête. Tom décide de le laisser là par terre, complètement groggy. Le jeunot, à force de se débattre dans les barbelés a ménagé un passage sans le vouloir. Tom n’a plus qu’à écarter les fils de fer barbelés un peu plus à grands coups de gourdins et le tour est joué. Mine de rien, l’aube pointe le bout de son nez, il est temps de filer.

Dans sa hâte, Tom a semé de petits cailloux blancs derrière lui. Il veut pouvoir se souvenir. La campagne alentour, le camp, les gens, les crânes fracassés, tout ne tarde pas bientôt à s’effacer. Il a l’habitude, ça ne le chagrine pas plus que ça. Tant pis pour les petits cailloux blancs. Il en trouvera d’autres, ailleurs, dans une autre occasion. Il ne renonce pas à l’idée de pouvoir rebrousser chemin pour revenir sur les lieux de ses crimes et de ses histoires. Pour l’heure, il a de la route à faire.

Il se réveille dans une chambre blanche. Une chambre d’hôpital, il se dit. Mais qu’est-ce que je fous là ? c’est sa première phrase. Elle attire l’attention d’une jeune femme en blouse blanche qui se penche sur lui avec un large sourire. Depuis quand une infirmière a-t-elle le temps de sourire à un patient ? Cette question-là, Tom la garde pour lui, sourit et se rendort aussi sec.

Complètement déshydraté après un long séjour dans le désert de sa chambre, sa voisine l’a retrouvé il y a une bonne semaine gisant sur le sol avec de la bave aux lèvres. Tout autour de lui, des manuscrits en désordre, des notes, un fouillis de crayons et de stylos, et l’ordinateur portable fracassé, écran étoilé, touches déglinguées ou arrachées. On dirait que Tom a littéralement mordu l’ordi avant de tomber dans les pommes. C’est l’impression que ça donne aux gars du Samu en tous cas, quand ils débarquent dans la chambre. C’est ce que m’a raconté la voisine encore toute émue.

A sa sortie d’hôpital, il le sait, tout est à recommencer, une fois encore. Çà ne le décourage pas plus que ça. Il est coutumier de la chose depuis tout ce temps.

A mi-chemin de son domicile, il fait la connaissance d’Heming dans la rame de métro numéro 3. Il y voit un signe. Le gaillard tient dans ses mains le dernier bouquin qu’il a publié aux Editions du Protozoaire. Il se souvient en souriant du préambule. Il se le récite intérieurement avec gourmandise :

« Le fond noirâtre remonte à la surface noire.

J’y séjourne parfois des années durant. J’échappe ainsi à la foule des anonymes. Quantité de petites bêtes aquatiques m’ont adopté. On se protège mutuellement. J’ai une tendresse particulière pour Maxie, un ravissant protozoaire.

Formelle présence de l’informe.

Bulles de méthane malodorantes éclatent mollement.

Gluantes, empesées, elles ne crèvent à la surface qu’à regret, dirait-on, après avoir lentement enflé en remontant péniblement jusqu’à la surface visqueuse. 

Tout cela, vu de l’extérieur ressemble à un malheureux cloaque sans envergure. En réalité, il s’agit d’un monde raffiné, obscur certes un peu, mais foncièrement bon et sain.

Ça pète en quelque sorte au fond des entrailles putrides d’une mare aux eaux mortes.

Pas de chants d’oiseaux ni de cris, pas de coassements de grenouille et de crapauds dans les parages de la mare.

Quelques rares troncs d’arbres morts et nus peinent à se refléter dans les eaux luisantes.

Je me surprends à aimer ce lieu désolé plus que tout au monde. J’y suis bien. J’y séjourne en invité d’honneur. Sous ma cape noire d’invisibilité, ça chatoie à n’en plus finir. Mes petits animalcules d’amis s’enchantent à la vue de toutes ces couleurs qui dansent au fond de la mare.

La pupille de goudron de la mare cerne le bleu du ciel.

C’est le monde à l’envers ! Et j’en fais partie. »

Une fois qu’il a fini de se réciter ce passage, il mange des yeux son voisin. L’autre le sent, il lève les yeux de sa lecture et hoche la tête en signe de point d’interrogation. Çà vous plaît, demande Tom, C’est moi qui ai écrit tout ça, vous savez ? Pas possible ! répond l’autre, un tantinet surpris et peut-être même un peu embarrassé. Il n’y a qu’à voir sa mine, se dit Tom. Çà y est, me voilà embarqué dans une nouvelle histoire et Dieu sait, si elle finira un jour, ajoute-t-il. Son voisin semble comprendre ce qui se trame dans les mots de Tom. Il acquiesce doucement et tend le livre à Tom.

L’homme, en T-shirt noir, un colosse, a un gros poisson tatoué sur l’avant-bras gauche. Le bras droit porte de vilaines cicatrices. Tom propose à son voisin de l’inviter à la maison manger un morceau. Comme ça, ils pourront parler de son bouquin. Tom est curieux de savoir ce que l’autre en a pensé. S’il a ressenti quelque chose en lisant et si oui quoi.

J’ai commencé bien tard à écrire, vous savez, et dans notre monde actuel, on ne fait confiance qu’aux jeunes. Ils représentent un meilleur investissement à long terme. Les vieux comme moi, on ne les prend pas au sérieux. Encore une génération, et c’est pas à la retraite qu’on mettra les vieux mais à la ferraille. Faut bien qu’ils servent encore un peu à quelque chose. L’ennui, c’est que les vieux, c’est toujours les autres. Les gens sont à courte vue, vous trouvez pas ?

On ne va pas se le cacher : Tom a un faible pour le théâtre. La mise en scène des mots et les mots dans les scènes, c’est une passion dévorante pour lui, aussi décide-t-il de faire court pour ne pas mettre dans l’embarras son nouvel interlocuteur.

Son voisin dégaine son identité d’une courte phrase : Je m’appelle Heming, enchanté !

A la nuit tombée, ils marchent tous les deux dans les rues de son quartier. Tom a l’impression de voir le poisson tatoué frétiller sur le bras de son nouvel ami.

Hemingle rassure en l’assurant de son soutien.

A eux deux, ils peuvent changer le monde.

Puis tout se brouille. Le visage de la femme de Tom lui revient en pleine figure. Chaque jour qui passe, elle est là, en pensée.

 

Jean-Michel Guyot

26 février 2020

 

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