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La calbombe céladone de Patrick CINTAS
Salon du livre de Toulouse

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 Article publié le 14 novembre 2007.

oOo

Salon du livre...
de Toulouse ?
… ou de Midi-Pyrénées ?
Patrick CINTAS
« Les petits éditeurs prennent trop de place en librairie et au Salon du livre. »
Antoine GALLIMARD.

La réponse est : de Midi-Pyrénées. S’il s’était agi d’un salon du livre de Toulouse, on y aurait rencontré la fine fleur de l’écriture, de la création, de la librairie et de l’édition. Ce n’est pas le cas. L’exposition est limitée à des entreprises régionales, strictement. Avec de jolies fleurs, tout de même : Milan, Privat, Plume de carotte, Grand Sud, la revue Sang d’encre. Mais il manque le meilleur, et de loin : Tristram. Et Le chasseur abstrait trop tard contacté par un Centre régional des Lettres qui n’entretient aucun rapport avec les Chambres consulaires.

C’est la deuxième édition, mais la première s’intitulait : Salon des éditeurs, ce qui avait l’inconvénient de limiter sa portée à une profession gravement régionalisée et de ne pas parler à un public qui, on s’en doute, ne court pas les rues pour se prêter au jeu d’une confusion peut-être entretenue.

Cette foire est organisée dans les locaux de l’Hôtel-Dieu qui, comme son nom l’indique, servait à soigner les malades. Le bâtiment, au pied du Pont-Neuf, est classé par l’Unesco, ce qui ne garantit absolument pas des qualités architecturales, loin s’en faut. Ferdinand Bardamu, qui visite son vieil ami Buisson, note que Toulouse est une « vieille ville » qui n’a pas connu de guerres depuis longtemps. Mise à l’abri des destructions, elle ne s’est pas renouvelée. Le trait est plutôt décochée qu’authentique, mais il est vrai qu’à défaut d’être belle, Toulouse est une ville agréable. Ses vieux quartiers ne sentent plus la merde des caniveaux, les chiottes ne sont plus suspendues aux façades, tout de même ! et le temps des pompes à merde qui réveillaient l’enfant inquiet que j’étais, est révolu. Mais Toulouse ne se modernise pas, elle ne pérennise rien, elle dure. Et ce, dans la perspective de devenir une prochaine « Capitale européenne de la culture » sous l’oeil paternel d’un Patrick Poivre d’Arvor qui impose à son patronage des conditions judicieusement exercées par la connaissance des lieux et des moeurs. Plantée au milieu de nulle part, nostalgique d’un temps barbare où elle fut la croisée des chemins et un centre intellectuel de premier plan, Toulouse demeure pittoresque, tranquille, presque silencieuse tant l’explosion y est anecdotique. Ici, on fait du neuf avec du vieux. On prend les mêmes et on recommence. Alors que la règle d’or est d’en prendre d’autres et surtout, de ne pas recommencer. Un humoriste, dont le nom m’échappe, affirmait qu’à Toulouse, on ne construit pas, on brique… Juste définition d’un conformisme… rose.

L’Hôtel-Dieu, où l’on ne soigne plus, est un édifice assez laid bâti du mauvais côté de la Garonne. Mais dès qu’on entre, on est frappé par l’ampleur tout utilitaire des salles. C’est ici que se tient le deuxième Salon du livre : une vaste galerie de portraits rendant un hommage piteusement peint à des administrateurs, des chirurgiens, des bienfaiteurs peut-être, jouxte une chapelle imposante où saint Jacques officie en vieux coquillard. On imagine des capucins pressés, des dominicains à la conscience trouble, des nonnes strictes aux cornettes dressées comme des signes. La lumière est mauvaise, les christ douloureux à souhait, les chemins mènent à Rome. C’est dans ces salles somptueuses que le Salon est installé. D’emblée, on s’y sent chez soi. C’est prodigieux.

Notre visite commence par un entretien accordé par Calibre, une société de distribution du livre « sans objectif lucratif » mais au service de la « petite édition ». C’est une création du Syndicat national du livre et du Syndicat de la librairie française. Le doute s’installe… Rémi Amar, son directeur, s’embrouille un peu dans le flou. Un public médusé l’écoute attentivement. Des questions finissent par fuser, mais on ne dépasse pas les convenances. À Toulouse, contrairement à la légende entretenue par le chansonnier Nougaro qui se prenait pour un poète véritable, les cartables ne sont pas bourrés de coups de poings et les mémés préfèrent la paix des ménages.

Laurence MAUGUIN

L’affaire « Calibre » a déjà été judicieusement analysée par Laurence Mauguin sur le site de L’autre livre. La question est : comment les principaux responsables d’une économie du livre destructrice à la fois de la petite édition et de la véritable littérature osent-ils revenir en jésuites sur un terrain qu’ils ont eux-mêmes minés dans la seule intention de tout posséder et de ne rien laisser au hasard d’une inspiration jugée « contre-productive » ?

L’affiche alambiquée et quelque peu infantile.


L’initiative de cette invitation pour le moins curieuse revient au Centre régional des Lettres de Midi-Pyrénées. L’échec cuisant du premier salon ne doit pas se reproduire. Nul doute que ces professionnels du livre ont justement pensé à l’organigramme nécessaire, comme je l’écris plus haut : la fine fleur de l’écriture, de la création, de la librairie et de l’édition. Mais la réalité s’interpose et le résultat est pour le moins étonnant de confusion, d’amateurisme et, finalement, de laisser-aller. Le stand du CRL est édifiant à ce sujet : un visuel raté, une typographie fantaisiste, des fauteuils que le public prend pour une aire de repos, l’absence chronique des responsables, — rien pour attirer, informer, et surtout construire. La documentation est plutôt sommaire : le périodique du CRL, « Mots de Cocagne » (on imagine la difficulté… et les maux !), est un ramassis de typographie franchement illusoire, de couleurs médiocrement agencées, de design digne d’un patronage, et j’en passe, car on s’y informe correctement, il faut le dire. Au CRL, comme dans bien d’autres institutions, on est tiraillé entre la nécessité de séduire le plus large public possible et le devoir de servir les arts et la littérature. Le grand écart imposé par Jack Lang à une nation qui perd la boule.

Le résultat est un salon « désorganisé » : les poètes en sont absents ou mal représentés, les éditeurs portent leur tragédie sur le visage comme un deuxième nez qui ne servirait pas à respirer, et les libraires, nouvellement invités à combler un vide, sont pitoyablement indépendants : leur stand, en forme de « U », étale au pied d’un autel désacralisé une « littérature » en mal de séduction et deux « machines à sous » qui terminent l’U comme la seule conclusion qui vient à l’esprit : invités par le CRL, ils n’invitent pas eux-mêmes l’éditeur qu’ils sont censé renseigner sur leurs promesses. On appelle cela un manque de convivialité, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le CRL.

L’ambiance recueillie des lieux.

Notons que je ne doute pas des compétences professionnelles des chevilles ouvrières du CRL :

- une responsable de l’économie du livre, Yannick Vacher : il semble qu’elle a fait ce qu’elle a pu pour élever le calice au dessus de l’autel sacrificatoire. L’idée de passer d’un « salon des éditeurs » à celui « du livre », plus complexe par ce qu’elle suppose de rencontres bien préparées, lui revient peut-être. Elle est ambitieuse.

- le nouveau directeur, au nom prometteur, Hervé Ferrage, n’est pas un effet de manche : normalien, agrégé de Lettres, auteur d’un ouvrage de référence consacré à Jaccottet, il a roulé sa bosse et témoigne de beaucoup de prudence : mes questions le gênent visiblement. C’est normal : il vient d’arriver et ce n’est pas la première fois qu’il arrive. Il faudra patienter, chasseur abstrait.

Car telle est la difficulté de ce salon :

- il a été préparé par la précédente directrice, ce qui laisse sur la touche un nouveau directeur prudent et peu loquace, mais apparemment prêt à une certaine dose de convivialité. On verra.

- on est passé d’un concept simple comme un bonjour, un salon des éditeurs, à celui franchement complexe de salon du livre, et il ne semble pas qu’on ait bien mesuré l’écart intense qui sépare ces deux concepts. Une connaissance sommaire des réalités professionnelles semble être à l’origine de ce fiasco. À moins qu’il ne s’agisse de tordre le poignet de la réalité pour la conformer à l’éloquence de Gallimard le Petit qui menace : « Les petits éditeurs prennent trop de place en librairie et au Salon du livre. [1] »

Du coup, on a ouvert la porte à l’informe, au flou, à l’indicible et au jugement professionnel qui ne mâche pas ses mots et perd rapidement patience, ce qui est mon cas. Il est évident que le temps n’était pas venu de se livrer sans préparation à l’exercice d’un salon du livre autrement exigeant en ressources humaines et en doctrine. Inviter des éditeurs locaux à se réunir pour proposer une production le plus souvent mal représentée dans les librairies est tout de même plus facile que d’organiser la rencontre des créateurs, de leurs éditeurs et surtout, surtout, des libraires et de leur professionnalisme pointu. L’absence d’Ombre blanche, libraire de référence « incontournable », est le signe évident d’un grand malaise au moment de s’improviser « organisateurs d’un salon du livre ».

Je pense que le CRL n’a pas mesuré l’énorme différence que je viens de mettre en évidence. On s’y est laissé emporter par le désir et les dictats. Et c’est de bric et de broc que ce salon s’offre à un rare public qui n’a d’ailleurs pas besoin du CRL pour acquérir l’excellente production de Milan, de Privat, de Plume de carotte, du Grand Sud, ou de la revue Sang d’encre qui s’accroche à la réalité glissante de la création artistique et littéraire avec une passion prodigieuse. Elle fêtera son centième numéro en mars prochain, un événement que le Chasseur abstrait ne manquera pas.

 

Patrick CINTAS.


[1Antoine Gallimard a "raison" techniquement : il s’agit d’un problème de surface et de force de vente. Mais aussi de "représentation" des petits éditeurs, pas facile à mesurer.

 

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