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Seriatim 3 - in progress
Seriatim 3 - Le train arrive... (Patrick Cintas)

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 Article publié le 31 janvier 2021.

oOo

Le train arrive.

Personne !

RÍO

Fallait s’attendre à…

BLANCO

Nous ne le dirons jamais assez.

RÍO

Personne !

BLANCO

Toi aussi !

RÍO

Qui attendons-nous ?

BLANCO

Il va repartir… Dieu sait où.

RÍO

Hausse les épaules

Jetons un œil… Personne…

BLANCO

Qu’est-ce que je disais… ?

(sur la pointe des pieds)

Les ennemis de la pensée… ministres, députés,

Juges et avocats, curés, imams, rabbins, bah !

RÍO

Tu oublies le populo.

BLANCO

Je n’oublie rien, hélas !

Toute ma jeunesse partie

En fumée / temps perdu

À jamais / nous ne revenons

Plus / mais nous attendons

/ personne ne descend /

Le quai et nous / toi et moi

/ et je ne sais quoi de triste

/ comme si la mauvaise herbe

Avait envahi le vieux jardin

Où nous avons connu la joie

De posséder le lendemain /

Imagine l’attente maintenant

/ les bruits du voyage / les feux

De route / l’agitation rouge /

« sais-tu ce que nous possédons ? »

Entre ce que nous sommes

Et ce que les autres pensent

De nous :: : cette possession

Sans visage / nommons-là !

Mais où trouver la première

Rencontre ? / ces jambes nues

Dans les herbes folles / n’oubliez

Pas la masse qu’il faut fendre

Pour oublier la forêt natale /

Réalité réduite à l’actualité

/ d’écran en écran au lieu

De port en port / rien à voir

Ni à cirer / un peu de lyrisme

Au coin des lèvres :: : une île

Qui ne revient pas / cette eau

Qui sert de frontière / à l’heure

Le train de midi / mais personne

Ne descend / ni l’inconnu ni toi

/ « nous aurons des conversations »

Mais à propos de quoi ? / le quai

Ne se visite pas comme un château

Appartenant aux meilleurs moments

De l’Histoire / « t’as lu le livre ? /

Je ne sais même plus qui tu es !

RÍO

Ah bravo !

On entend des bruits de moteur,

Des glissements, des heurts, des cris,

Des enfants qui ne veulent pas ou plus,

Des chants passés de mode, des canons.

(consultant sa montre)

Au moins il est à l’heure.

Toujours ça de gagné…

BLANCO

Furieux, menaçant

Mais gagné sur quoi, nom de Dieu !

RÍO

Encore lui !

BLANCO

Cherchant autour de lui

Qui ça « lui » ?

Tu vois quelqu’un, toi ?

Il n’y a personne parce que

Personne n’est descendu !

Qui descend si ce n’est pas

Son point de chute ? Personne !

Mais tu le sais déjà ! Personne

C’est personne ! Personne d’autre !

Ni toi, ni moi !

(tragique)

Nous sommes seuls…

RÍO

Amusé

Le train est bondé !

Plus de place libre !

On ne monte pas !

On ne descend pas !

On repart et « rien n’a

Eu lieu que le lieu ! »

(blasé)

Comme si on ne le savait pas…

BLANCO

Ils arrivent… Je les sens…

RÍO

Humant

Tu les entends.

Il n’y a rien à sentir ici.

BLANCO

Anosmie.

RÍO

Agueusie.

BLANCO

Et tout ce qui s’ensuit !

On connaît la chanson.

Donne deux coups de sifflet !

Comme : « Ti-rez ! » / trois

Et tout recommence « re-cu-lez »

RÍO

Ils arrivent, les uns et les autres !

Il fallait que ça arrive / ils prennent

La place et on ne sait plus qui on est,

Ni ce qu’on possède ni même ô malheur

Ce qu’ils pensent de nous / et quand

Je dis malheur je ne dis pas autre chose !

BLANCO

Siffle donc ! Agite le blanc !

Qu’on en finisse avec ce numéro !

RÍO

Mais je ne suis pas chef de gare !

BLANCO

Alors partons ! Quittons ces lieux

Avant de se faire écraser par leurs

Décors / lève les yeux dans les tringles,

Río ! Et vois ce que je vois mieux que toi !

RÍO

Comme si nous étions si différents l’un

De l’autre !

(dépité)

Tu veux toujours

En savoir plus que moi.

BLANCO

J’en sais plus que toi.

RÍO

Je ne le savais pas.

BLANCO

Donne l’ordre de tirer !

Puitt ! Puitt ! et c’est fini !

On n’en parle plus jusqu’à

La prochaine / nous reviendrons

Avec le soleil / train de midi

Toujours à l’heure / plus de champs

Pour surveiller la méridienne /

Plus de poésie à engranger /

Ses jambes nues dans le blé en herbe

/ Puitt ! Puitt ! « tu as lu le livre

que je t’ai donné pour que tu le lises ? »

Il faut en finir avec la chanson /

Et achever ce qu’on a commencé

À penser

RÍO

pensif

Je vois…

BLANCO

Tu ne vois rien.

RÍO

Je vois ce que je vois !

BLANCO

Tu n’as jamais rien vu.

RÍO

Déterminé

Un jour je prendrai le train

Au lieu de l’attendre, inutilement,

inutilement.

BLANCO

Triomphant

Qu’est-ce que je te disais ?

RÍO

Tu ne disais rien !

Tu attendais comme moi.

Ne me prends pas pour

Ce que je ne suis pas /

Ne t’imagine pas que je possède

Ce qui t’appartient et fiche-moi la paix

Au lieu au lieu de faire de moi une idée

Que je n’ai pas !

BLANCO

Ses jambes nues dans le sainfoin…

RÍO

C’était du blé et il était en herbe…

Ce qui nous fait remonter à….

(réfléchit)

Je ne me souviens pas…

Tu as oublié la mémoire

Dans ton eudémonologie.

BLANCO

Je n’ai rien oublié…

Elle avait promis de venir

Pour ne pas rater le Carnaval.

Le train est à l’heure, pas elle !

RÍO

Tu aurais pu en choisir une de fidèle !

Mais tu n’as pas le sens de la mémoire.

Tu oublies jusqu’à ce que tu es, tu meurs

Un peu plus chaque jour / voici le quai

De ta disparition définitive / ni fuite

Ni voyage / le temps d’un éclair

À la mesure du temps.

BLANCO

Nostalgique

Nous avons connu de bons moments…

RÍO

Toi et moi… ?

BLANCO

Non ! Elle et moi… là-bas…

RÍO

Mais tu n’y es jamais allé !

BLANCO

Irrité et pédagogue

Parce que le train vient d’où elle est !

Et il repart où elle ne sera jamais !

RÍO

À moins qu’elle n’en descende pas…

(ironique)

Elle ne voyage jamais seule…

BLANCO

Elle était seule dans le pré.

RÍO

C’était un champ de blé… en herbe.

Les bruits se rapprochent.

Il y a un ténor parmi eux.

Nous allons avoir droit à une aria…

BLANCO

Elle est mezzo soprano.

RÍO

Tendant l’oreille

Elle avait dit « avec le train »…

BLANCO

Elle a changé d’avis, voilà tout.

Maintenant, je veux dire aujourd’hui,

Elle vient avec eux…

RÍO

Mais tu ne sais même pas qui ils sont !

BLANCO

Elle le sait, elle.

Je vois déjà ses jambes

Dans les herbes du quai…

RÍO

… où il ne pousse rien !

BLANCO

C’est ici qu’ils joueront.

Je n’y avais pas pensé.

L’idée est bonne, je crois.

Le train servira de fond,

Immobile et frémissant.

Le quai sera parallèle

Aux feux de la rampe.

Tu serviras de souffleur.

Moi, je descends dans la fosse.

On m’attend : mille instruments !

(cherchant)

Ma baguette ! Où est ma baguette ?

RÍO

Celle en ébène à pommeau d’ivoire

Ou la baguette de coudrier de ton père ?

(il rit aux éclats)

BLANCO

Moque-toi ! Moque-toi tant que tu veux !

Moi je descends dans la fosse, il est temps !

Avec ou sans baguette !

RÍO

Hilare

Et sans queue de pie !

BLANCO

Dis-lui que je l’aime !

RÍO

Mais je l’aime moi aussi !

BLANCO

Fais donc frémir le train si ça te chante !

Il disparaît dans la fosse en disant « plouf ! »

Río se frotte les côtes parce qu’il a froid.

On entend aussi le vent, les arbres, les ailes

Des oiseaux, des moulins, les pies voleuses.

RÍO

Quel onaniste celui-là !

Moi je dis que c’était le blé

Et sa première apparition

À ras de terre / les jambes

Oui il y avait ses jambes

Mais surtout sa voix car

Elle parlait pour ne rien dire.

(il rit en frissonnant de plus belle)

Il fait froid ! On ne fait pas de feu

Sur les quais de gare / jamais vu ça

Même au cinéma / le vendeur du buffet

Ne pousse pas sa cariole tintinnabulante

Et aucune odeur de café ne titille mon nez

/ j’ai souvent été seul sur le quai, à attendre

Qu’il se passe quelque chose d’inattendu /

Mais là, j’attends, j’attends qu’ils arrivent,

Je sais qu’ils arrivent et je sais aussi comment

Ça se passe une fois qu’ils sont là, misère !

(crispé)

Moi aussi je l’aime ! Toujours aimée autant

Qu’il m’en souvienne / d’ailleurs je ne me souviens

Que de ça / j’ai oublié les bombes atomiques

Et la faim dans le monde / oublié la morale

De Kropotkine et les spéculations de Hawking

/ même la plage s’est absentée / les méduses

Mortes dans les galets / les épaves, les plumes,

Les nœuds de marine, la vase de la baie, la mort

Du voisin, les conséquences de l’immigration

Sur mon comportement, l’Histoire racontée

Aux enfants et à leurs jouets / j’y étais !

Et j’y suis encore ! La fosse n’est pas pour moi !

Ni rythme ni eau de source / peut-être encore

Le rossignol / l’ombre d’une fontaine peut-être

/ les traces, oui, et les petits matins brumeux

Avant la nuit :: : je sais ce qui se passe une fois

Qu’ils sont là :: : shakespeariens avec ou sans

Royaume / prenant toute la place, et le temps,

Et l’écriture de la voix et les noms qu’elle porte

:: : je sais avant toute chose à venir et à faire /

Il y a des instruments parmi eux.

Et des objets roulant sur cerclage d’acier.

Des enfants qui veulent « tout savoir et rien payer  ».

« nous sommes ce que la terre

voudra que nous soyons un jour »

Qui n’a pas peur de l’enfance ?

À moins de la désirer par plaisir.

Mais on ne les voit pas encore.

Río porte sa main en visière,

Essoufflé comme s’il venait de courir

Après eux, maintenant immobile au bord du quai,

Contre la paroi grise du train aux fenêtres closes.

Pas un visage là derrière, pas une promesse,

Regrette-t-il en aspirant l’air glacé de l’hiver.

On dirait qu’il va geler sur place.

Il essaie de lire la conversation avec une momie,

Mais ses doigts sont paralysés, blancs et douloureux,

Et son souffle ne vient pas de l’intérieur,

Il le sait comme il l’a toujours su.

Par terre, en bordure du quai,

On voit les traces de la cariole

Du marchand ambulant

Qui n’est pas venu

Parce qu’il savait

Que personne ne descendrait du train.

Il aurait dit (s’il avait été là) :

« Ce n’est pas le jour.

Je veux dire : c’est le jour. »

Río n’a pas de cigarette ce jour-là.

Il n’a rien à manger et il s’ennuie.

Il dit : « Il faut à tout prix

Inventer un nouveau théâtre.

Les ennemis de la pensée

Sont en train de bouffer l’espace

Et ce qu’il contient.

Vive Kropotkine

Mais n’oublions pas que le populo

Est aussi un ennemi de la pensée. »

UNE VOIX

Quelque part

Fasciste !

RÍO

Ce qu’on attend n’arrive pas

Et ce qui arrive n’attend pas !

Il gratte la surface du train.

Quel est le décor qui résiste à l’ongle de l’enfermé ?

Il attend une réponse, puis :

Mon expérience du théâtre

Me dit que le comédien

Qui joue l’enfermement

Prend soin de son décor.

Il attend une réfutation, puis :

Ce quatrain mérite mieux que le silence.

Mais bientôt on ne s’entendra plus.

Autant en profiter pour se contredire.

Il attend un geste, puis :

Nous ne sommes

Jamais aussi seuls

Que sur la scène…

Il attend la musique, mais :

Nous n’avons rien perdu

De notre sens du spectacle.

Ce qui doit arriver arrive

Comme le cheveu dans la soupe.

Il attend, attend :

Elle me manque.

Je ne l’ai pas inventée.

Je l’ai trouvée.

Tout le monde trouve.

Ou ne trouve pas.

N’est pas inventeur qui veut.

Coups de tampons dans les coulisses côté cour.

Le train se déplace sensiblement vers sa destination.

Pas un cri, pas une réclamation,

Dedans tout le monde se tait,

Sans visages à la fenêtre,

Sans tirer la chasse,

Rien pour dire quelque chose

Qui pourrait constituer

Un début de conversation.

Río allume une cigarette imaginaire

Et rejette une fumée qui n’existe

Que dans sa pensée.

Il n’a rien pour s’élever à la hauteur des fenêtres.

Le quai est dépourvu d’objets.

Jamais je n’ai vu un quai aussi vide,

Aussi désert, aussi conçu pour la solitude !

Et pourtant « je confesse que j’ai vécu »

/ mais qui n’a pas quelque chose à dire

Si le temps le permet ?

Dehors comme dedans.

En surface comme en

Profondeur ? Personne.

Personne à l’horizon.

Personne n’est venu

Dans l’intention de descendre,

Des fois qu’il y aurait

Quelque chose à dire

Ou à redire (on ne sait jamais)

 

(affolé)

Qu’est-ce qui s’en est allé ?

La fosse est muette muette

Est la fosse il s’appelait Blanco

Et il est parti jouer de la musique

Avec les autres de son espèce

Je suis le seul héros de la tragédie

Qui se joue sans se jouer en vrai

Devant un parterre de nationalistes

Que la Municipalité et l’Université

Vomissent dans la rue qui croise

D’autres rues aux vitrines pensées

Pour redonner du baume au cœur.

Qu’est-ce qui s’en est allé ?

Le train frémit encore.

Grincement des aciers.

Souffles pneumatiques.

Des mains collées aux vitres.

Le quai tremble de toutes ses feuilles.

Quel onanisme ! Ça me tue !

(il fouille dans ses poches)

Rien à fumer ! Ni à croquer !

L’enfance n’est pas la seule

À s’en aller / il y a autre chose

:: : quelque chose qui me fuit

/ et ce n’est pas non plus

Ce que je sais de toi / c’est

Autre chose :: : que je ne

Connais pas / comme j’ai

Connu ce que je sais de moi

Imagine le personnage : ses tissus, le noir

De ses yeux, la blancheur des mains, le jet

De sang ou de vin à l’oblique de l’ombre :: :

Rien à voir avec l’angoisse ! C’est une douleur

Physique / purement physique ! La douleur

Que seul le corps peut reconnaître comme sienne !

Le train avance péniblement vers le jardin.

Il paraît d’ores et déjà interminable.

On s’attend à ce qu’il ne cesse pas

De se mouvoir dans ce sens, la cour

Régurgitant ses wagons de vitres bleues.

Étincelles des caténaires et des sabots.

Elles retombent sur le quai où Río sautille

Pour les éviter :: : bun grad sans musique

:: : rien que la torsion d’acier sur les rails,

Tampons frottés l’un contre l’autre, « où

suis-je ? » fait-il comme s’il revenait de loin.

Tiens ! Un mégot. Il est encore vif. Quel bonheur quand je n’avais pas d’allumettes ! On ne sait jamais où on met les pieds. J’ai les bonnes chaussures. Un deux / un deux trois quatre ! Je progresse. Ard ! Quel bruit ce train et cette foule qui arrive ! On ne s’entend plus… heu… penser… versifier… oui… versifions avant d’en penser quelque chose… les choses nous fuient… il ne restera plus rien… on aura beau laisser quelque chose, rien n’aura lieu… d’ailleurs je suis ce visiteur… ô pyramides ! ma cavurne ! l’épaisseur de mon manuscrit ! les choses qui changent de main… celles qui finissent leur existence dans la poubelle… tout le monde y pense, disant : « si j’avais su, j’aurais appris à écrire avant d’écrire » / (jette le mégot) Un autre ! ou la trace d’un sandwich dans les plis d’un papier ! et pourquoi pas : le coin déchiré d’une photographie.

Sifflet.

 

 

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