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Quelques entretiens avec Patrick CINTAS
Jean-Claude CINTAS

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 Article publié le 14 février 2008.

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Jean-Claude CINTAS
Chantpoèmes

La poésie, ça sort de l’enfant et ça se continue dans l’homme. Cet homme devient poète ou autre chose. Que lui arrive-t-il vraiment ? La poésie naît de la chanson, c’est-à-dire d’une pratique enfantine de la magie des mots. Qu’en penses-tu ?

J’ai toujours eu le sentiment d’être adulte avant d’être enfant. D’ailleurs, je ne cesse de devenir enfant. La poésie sort sans doute de l’état d’enfance. Certainement ? J’en étais habité. Pourquoi ? Comment ? Réincarnation d’une âme divine… Peut-être ! J’ai le sentiment que cela ne vient pas que de moi, car mon milieu social ne m’y prédestinait pas.

Très jeune, j’ai écrit des centaines de textes que je qualifiais déjà de chantpoèmes. Pour un texte (ou une création), quel qu’il soit, son avenir n’est pas de rester écrit. Ou alors, ce texte est déjà mort. Écrire (ou créer), c’est pour être entendu. Mieux encore : être écouté, bu, craché, absorbé… Pour qu’il soit, le texte se doit d’être dit, crié, chanté, parlé, pleuré, bougonné, murmuré, susurré, peint, sculpté, calligraphié, typoésié, dégueulé, pénétré, enculé… Jamais tu en tout cas ! Ou alors seulement dans les silences que suggère le texte. Le porteur de voix ne doit rien interpréter. Il doit dire, crier, chanter, parler, pleurer, bougonner (et la liste reprend)… Ce texte devient alors un chantpoème… Comme le blues l’est. Musique ou pas. (Boxeur)

Un menuisier qui fabrique une table est un poète. Sa table n’est pas destinée à être rangée dans un coin et regardée solennellement comme une icône. Non, cette table est destinée comme un texte à s’user, se polir, être souillée, servir de lit d’amour… Bref, prendre place. Devenir un chantpoème, elle aussi. C’est l’âme du menuisier qui écrit, pas la table. (Ne narguons pas les poètes)

J’écris toujours à VOIX haute, même si je suis silencieux dans l’acte d’écrire. Écrire a vocation à changer soi, l’autre, nous. (Je ne me sens nullement pour autant la mission de vouloir changer quoi que ce soit !). Mais en tout état de cause, à poser la question essentielle du droit, du risque à vivre. Droit et risque à vivre imposé par notre naissance. Comme dit la chanson : « On ne choisit pas ses parents… ». Seule façon de donner sens à sa vie : l’écrire. Se poser en cherchant, accéder au divin. Personne ne peut dire au départ ni à l’arrivée ce qu’il en sortira. Où alors si : des mots. Des mots « cris ». Des mots « dire ». Des chantpoèmes en somme. Et comme l’a dit Shir Raubindo : « Les hommes les plus près du divin sont les poètes ».

Quant à devenir poète, je n’y crois pas. La vie n’a d’intérêt que si l’on est (né) poète. Poète, pas seulement au sens d’écrire, mais au sens d’écrire sa raison de vivre (Mon chien, c’est un poète…). La seule chose que l’on peut devenir, c’est être plus grand ou encore plus petit, peu importe le superlatif, mais certainement meilleur poète.

Tu nommes tes textes « chantpoèmes ». On pourrait dire aussi « chantepoème » comme on dit « chantefable ». Pourquoi pas « poème » tout simplement ?

Si j’employais le terme de « poème », peut-être qu’alors j’aurais le sentiment de me mêler à une pensée « lithéreuse » qui relève plus d’un positionnement social bourgeois, d’un bien-pensant ambiant, que d’un comportement de vie de vraie modernité.

Mes textes, je les nomme « chantpoèmes » parce que la voix est le plus bel instrument de musique que la nature nous ai donné. Tellement de profondeur et d’épaisseur humaine peuvent se glisser dans une voix. Que l’on soit poète des mots écrits ou pas ! Mais poète. J’aurais pu aussi employer le terme de « voixpoème », mais cela était moins poétique. Et toc ! (Non ! On ne peut pas le laisser)

Par exemple, j’imagine deux amoureux ou deux personnes qui se parlent dans le noir. Ils s’interpénètrent. Ils partagent l’impartageable par la voix. La voix provoque la vibration la plus proche de l’homme. La plus essentielle. Les outils d’artisans de la vie que sont les mots sont alors de fines lames d’un combat à fleuret moucheté que peuvent se livrer les hommes. Si nous sommes tous des poètes, la seule voie, c’est par la voix du chantpoème que l’on y parvient. Mais finalement, le mot de « chantpoème » est sans importance. (Un et un font…). Il me permet seulement ici, de démontrer l’importance du poète que nous sommes chacun. Une vie réussie, c’est une vie de poète. Pas poète pour « poèter » plus haut que son cul, comme la nature de l’homme est capable d’en faire la démonstration quotidienne, mais pour démontrer que vivre, c’est trouver du sens. (Je m’éparpille)

Par exemple, le téléphone, ce magnifique instrument de vie par procuration, instrument de grande solitude. Et bien, ce téléphone peut aussi servir à pénétrer et à entendre la poésie de l’autre. Voyez, toujours et encore la voix. La voix qui dit la voix intérieure. J’inclus toutes les voix des poètes. La voix des couleurs que le peintre pose sur une toile, celle des notes du musicien qui dépassent la partition… Mais cela peut être aussi la voix des yeux, du regard, du geste… Notre corps est un instrument extrêmement sophistiqué.

Personnellement, je conçois le texte comme un tout et j’évite soigneusement d’y faire entrer des clés, des références et même un vocabulaire qui obligerait le lecteur à sortir du texte pour aller se renseigner. Le texte est pour moi une implosion, une réduction de tête. Certains poètes, à l’image des poètes du XVIIIe siècle, fourrent du mythe, de l’anecdote, des majuscules partout où le lecteur va perdre pied et patience plutôt que de se plonger dans un dictionnaire encyclopédique. Avec le chantpoème, on est plutôt sur la scène avec les outils, que tu connais bien, de l’interprétation que tu as pratiquée naguère. En quoi le concept de typoésie pourrait répondre à toutes ces questions ?

Si j’ai, un temps, pratiqué, comme un métier, le chantpoème sur scène, j’ai aussi laissé beaucoup de plumes plantées « dans l’eau ». J’ai porté mes textes au devant du public. Certes. Mais, comme je le disais, l’adulte que j’étais avant d’être enfant n’a pas supporté les convenances d’un monde auquel je n’appartenais pas. J’étais déjà un poète sans doute.

Pour beaucoup, la poésie a une image plutôt « chiante », ringarde, ampoulée (à cause des plumes !) aujourd’hui. C’est vrai. Forme « d’empapaoutage » de mots et de prise de tête. La faute à qui ? A Voltaire ! Non ! Mais la faute aux sociétés occidentales qui pensent que plus la poésie est livresque, référencée, érudite, sophistiquée, documentée, absconse, plus on y étale la confiture de la connaissance, plus on est poète, plus on est écrivain, plus on est dans l’avoir, l’acquis, le rassurant… et plus on pourrait penser être soi. En Orient, la poésie n’a pas cette image pédante.

La poésie, c’est la merde humaine. C’est la fange humaine. C’est le bonheur désespérément. C’est primaire. Primal. La poésie…C’est très sérieux la poésie. Puisque c’est la vie ! (Les amoureux s’en vont)

Le concept de typoésie n’est que la conséquence d’une de mes formations et expérience, celle de typographe. Là aussi, l’approche avec laquelle une police de caractère est, ou plutôt, a été dessinée par le typographe créateur, c’est de la poésie. Parfois ces typographes ont passé des années à dessiner une police de caractère. Aujourd’hui, d’un simple clic, sur un clavier, on écrase cette police ou on l’élargit pour que le texte rentre dans une mise en page donnée. « Tartinage » de confiture. « Tartinage » d’irrespect et d’inculture typographique. Raccourci informatique saisissant. (Volcans d’égouts). J’ai donc « typoésié » beaucoup de mes textes (Je les publierai peut-être un jour !). Pour leur donner la parole encore sous une autre forme que par la voix en me servant de toute la poésie que le typographe avait placée dans le dessin de sa lettre. J’ai tenté de pousser plus loin sa poésie et de l’accrocher à mes mots. Merci aux typographes, grands souteneurs de ces prostitués de putains de mots mis à mon service et dont j’use et j’abuse. Mais avant tout, respect, à vous aussi, Messieurs les mots.

Tout le monde a quelque chose à dire. Est-ce suffisant pour le dire différemment ? Au fond, comment expliques-tu le fait que bon nombre de gens se fichent de dire pourvu que ça ait une apparence de sens, et qu’un nombre croissant d’individus s’efforcent de le dire malgré les difficultés du sens ? Y aurait-il de plus en plus de poètes en ce monde ?

Pour paraphraser la phrase de Hugo « L’affreuse immensité se tait lugubrement », je dirais « l’affreuse immensité écrit lugubrement ». (Il fait chaud à crever)

La pollution de l’écrit a envahi nos écrans, le pavé, les étals des librairies, les placards des auteurs à compte d’auteur… « Ce n’est pas parce que je n’ai rien à dire que je dois fermer ma gueule ! ». Si, ferme-la ! Oui, écrire est devenu à la portée de tous. Sauf, peut-être, pour les élèves qui sortent du cursus primaire pour entrer dans le secondaire sans toutefois savoir écrire. La démocratie éducative, pourvoyeuse d’illettrisme, doit sans doute frustrer nos pauvres âmes « scolaires » qui à l’âge « adulte » se sentent « pousser des ailes », et s’empressent de prendre « la plume » pour exorciser cette frustration. Alors, on écrit sur tout et sur rien et très souvent à propos de rien. Apparence de sens et difficulté de sens : opposition de sens à contresens. Pollution de mots. L’écologie par la poésie n’est pas encore dans les programmes politiques. Bien au contraire. On en serait encore à tartiner plus de pages et de pages d’insondables platitudes que les médias relaient sans y prendre garde. Journalistes à vos mots. Laisser les maux-biles des écrivains sans âmes au placard du marketing !

Si tout ceci vaut pour l’écrit, tout le monde artistique et créatif est atteint du même syndrome. Tout le monde peint. Tout le monde compose. Tout le monde entier attend son quart d’heure de gloire, cher Andy Warhol. Allez ! Chacun à sa place… (Le quart d’heure éternel)

« Restons les poètes que nous sommes tous.

Pas ceux,

que la « star-ac attitude » dicte ! »

Si ce n’est pas bien envoyé ça ! Aller, j’engorge un petit « vers » de plus !

Autre question ?

Avec les Chantpoèmes, plus de 1000 textes qui seront publiés cette année dans une trilogie « Le cantique du poète insoumis », ne cherches-tu pas à te différencier nettement des trucs et des mirages du show-business ? En somme, le poète éprouve-t-il le besoin impératif de régler ses comptes avec l’homme de scène que tu as été à deux doigts du succès ?

Je n’ai pas été à deux doigts du succès. Non. Mais plutôt, à deux doigts de n’avoir su convaincre. Mes « anar-chismes » m’ont valu une autre liberté. (Quand le glas de la corrida me claironne)

Aujourd’hui, je suis quelquefois approché par ce milieu où se cachent nombre d’âmes sensibles et poètes comme le menuisier et sa table. Mais souvent les interprètes, face aux textes que je suis amené à leur écrire, n’y trouvent pas la conformité dans laquelle ils souhaiteraient se noyer. Et puis, il y a dans ce milieu, cette sacro-sainte mode des auteurs ou des compositeurs du moment qui le quadrille. Prés carrés d’avantages acquis et mafias inhérentes à bien des corporations qui composent ce beau pays qu’est la France. Et cependant, même si la mode se démode, l’intemporel n’y trouve pas sa place. Ce n’est pas faute de (re)sortir du vieux pour en faire du neuf et de démontrer ainsi que l’intemporel poétique passe les années sans encombre. Non, les exemples ne manquent pas. Et malgré leur talent certain, ces auteurs ou compositeurs pourraient écrire ou composer n’importe quoi, qu’on se pâmerait quand même devant leur dite « création ». C’est la mode… et le seul moyen de ne pas « être mode », c’est d’ÊTRE… poète.

(Pourtant Bashung, Christophe et les autres ne m’ont toujours pas appelé. J’en suis très inquiet et même surpris ! Ah ! Ah !)

Non, je ne cherche pas ici à faire la différence. Show-business au pas. Quelle importance. Que ce que j’écrive fasse un tabac ou pas n’a pas de sens. Mais que les autres s’emparent de mes chantpoèmes et en fassent ce qu’ils veulent (même un tabac sans fumée), cela donne du sens. (Le tic-tac somnambule). Alors, foutez le bordel dans mes textes, les amis. Cassez-moi la gueule ! Et dégueulez- moi !

 

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