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 Article publié le 17 octobre 2021.

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Es fehlet an Gesang, der löset den Geist…

Friedrich Hölderlin

 

Ce même amour, nous le retrouvons bien, mais déplacé, ne pesant plus sur nous, satisfait de la sensation que lui accorde le présent et qui nous suffit, car de ce qui n’est pas actuel nous ne nous soucions pas.

M. Proust, À la recherche du temps perdu, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1918, p. 816.

 

La critique en pointillé, pratiquée de temps à autre, lorsque la nécessité s’en fait sentir, est bien la seule qui convienne à mon humeur belliqueuse et changeante, je dois l’avouer.

Je vais là où il me plaît d’aller, sans jamais être mu par un coup de cœur mais plutôt un coup au cœur, un véritable choc esthétique, la sensation délicieuse d’être dépassé dans tous les sens par un mode d’expression, un style, une démarche, appelez cela comme vous voulez.

Je dirais pour ma part qu’un style s’impose dans le cadre d’un mode d’expression mûrement choisi lui-même tributaire d’une démarche initiale d’ordre esthétique, comme si l’auteur ou l’artiste en question marchait d’abord seul et nu dans un froid hivernal, puis voyait sa peau mordue par le froid se couvrir peu à peu d’une vêture qui émane de son derme plus qu’elle ne le couvre, finissant ainsi par le recouvrir puis l’emmitoufler et même parfois le faire quasi disparaître sous un pelage si épais que l’homme nu - et non dénudé - qu’il était en était devenu méconnaissable, presque une bête, une sorte de yéti.

Pour ma modeste part, les sensations priment sur les émotions et surtout les sentiments, sachant que seules les sensations, parfois jusqu’au vertige, sont de nature à susciter des émotions fortes en moi. Quant aux sentiments, on me permettra de les négliger…

Les poèmes qui me séduisent le plus sont ceux qui allient instantanément sur leur chemin de mots sensations et élaboration conceptuelle, l’abstraction comme puissance architectonique s’ouvrant aux sensations, non pour les maîtriser, mais leur conférer une puissance d’attrait qui se veut universelle. Se joue là un dialogue qui creuse en profondeur dans le terreau du singulier à la recherche de l’universel, contribuant ainsi à en approfondir la perception.

A mon sens, seul le singulier peut mettre en chemin vers l’universel, en donner le goût, ce dernier se faisant l’humble servant du singulier auquel d’autres que l’auteur peuvent être sensibles pour peu qu’ils entrent en raisonnanceavec lui.

Dans cette perspective, la forme des idées émises, des sensations dites et des affects mis en jeu imbrique et solidarise ces trois dimensions complémentaires de l’existence qui constituent le fond inépuisable de tout propos organisé à des fins d’art.

En d’autres termes, le Dit n’existe que dicté par un Dire qui met en scène sa puissance de dire au moment-même où il s’organise : comme l’étant délie-déplie l’être auquel il doit son exister. L’un ne va pas sans l’autre.

C’est ainsi que mes textes partent tous d’un toucher, d’une odeur, d’une ambiance ou de choses vues et entendues, tout cela glané dans un complet désordre au fil de ma vie et de mes promenades, en forêt surtout, par tous les temps, en divers lieux, en Franche-Comté et dans les Cévennes en particulier, deux régions auxquelles je suis viscéralement attaché. Les étés passés en Provence durant mon enfance m’ont aussi donné l’amour des côtes marines découpées, des criques et des anses, des calanques comme on dit là-bas, mais aussi de l’arrière-pays avec ses collines et ses garrigues. Ah la pêche aux oursins dans les calanques de Cassis, c’était quelque chose !

Depuis longtemps, je me surprends à revivre en images poétiques un vécu lointain, si ancien que je le croyais à jamais disparu. Ecrivant, je mets en évidence la disparition de ce vécu auquel le mouvement d’écrire se substitue. On n’écrit jamais en état d’apesanteur coupé du réel, et ce réel tardivement resurgi, vécu deux fois par la grâce de l’écrit qui se souvient, c’est aussi bien nos rêves, nos cauchemars et nos rêveries que des événements qui nous ont traversés en bien ou en mal, nous ont blessés ou meurtris, laissé cois ou enchantés. Le plus souvent de petites choses qui n’ont l’air de rien mais qui, longtemps après coup, se sont chargées d’une signification tout actuelle.

En rien un critique professionnel, qui distingue des œuvres dans tous les sens du terme et capable d’éreinter ou au contraire de louer un auteur, je me livre pour ma part à des exercices d’admiration fraternelle, saluant par l’amitié des signes écrits - signes de reconnaissance dans tous les sens du terme - un confrère unique en son genre.

S’il m’arrive de polémiquer, c’est toujours pour parer à des attaques injustes et surtout dangereuses pour notre liberté d’écrire ce que nous voulons comme nous l’entendons, les censeurs de tous poils étant légion depuis que nous assistons à un retour en force de la ferveur religieuse à des fins identitaires.

Pour faire œuvre, démarche, mode d’expression dûment choisi et style sont des conditions sine qua non, mais pour imposer une œuvre à l’attention des contemporains, il faut une assise sociale en accord avec l’air du temps, une accointance philosophique et ce petit rien de chance, qui sert une ambition ferme et arrêtée, trois conditions per quam sans lesquelles l’œuvre, bien qu’existante, ne rayonne pas autant qu’elle le pourrait, parfois même s’interrompt faute de rencontrer un écho favorable.

Ces conditions requises réunies contribuent à créer une aura qui entoure de son vivant l’auteur en question toujours susceptible, cependant, d’être remis en question voire mis à la question, pour peu qu’un régime autoritaire ou totalitaire sévisse.

On entre en littérature par la grande porte d’éditeurs prestigieux qui ont reniflé le bon coup commercial ou par les petites portes de revues plus ou moins obscures ou prestigieuses mais qui toutes ne touchent jamais qu’un public fort restreint de connaisseurs curieux de ce qui se trame de beau dans les arcanes et les cénacles littéraires informels que sont les revues pilotées et animés par des comités de rédaction qui ne cessent de se défaire et de se reconstituer au gré des fortunes et des infortunes personnelles et éditoriales des uns et des autres.

A mon avis, l’écrivain contemporain est quasi invisible, pour ainsi dire un rebut de la société contemporaine, mal vu par certaines bonnes âmes qui ne veulent voir en lui qu’un intello coupeur de cheveux en quatre sans tripes et sans cœur ainsi qu’un vilain élitiste qui n’a que mépris pour le bon peuple paré par nos amoureux de la simplicité et des élans du cœur de toutes les vertus sacrées du souverain Bien.

La grande majorité ne l’aperçoit même pas. Il est tout au plus une figure qui dérange l’ordre social lorsqu’il fait parler de lui : on lui met alors tout sur le dos : il est compliqué, inintelligible donc nuisible. L’antiintellectualisme de gauche ou de droite d’hier et d’aujourd’hui constitue un terreau fertile pour toutes les dérives morbides qui peuvent aller jusqu’aux meurtres de masse. Hitler, Staline, Mao, et consorts, vous vous souvenez ?

Ou alors l’écrivain est un auteur respecté, courtisé voire adulé et invité à s’exprimer à France Culture, le fin du fin ici en France.

L’immense majorité des écrivants ne seront jamais publiés, sauf s’ils recourent à l’autoédition : ceux qui publient dans de petites maisons d’édition éphémères moisissent bien vite dans l’oubli. N’est pleinement tenu pour écrivain par l’opinion publique que l’auteur qui se voit consacré tant par un nombre appréciable de ses pairs que par un nombre conséquent de critiques littéraires patentés. Les prix littéraires dont le reste.

Dans ma jeunesse, je me suis surpris à n’aimer que des écrivains certes consacrés par la postérité - comment aurait-il pu en être autrement ? - mais qui n’avaient eu que peu de retentissement voire aucun de leur vivant, quand ils n’avaient pas carrément été condamnés par la « justice », comme ce fut le cas de Baudelaire.

Le business model de ses losers, pour jargonner dans le globish en vogue dans les milieux d’affaire, ayant fait d’eux des rebuts de la société de leur temps, la question qui demeure est donc de savoir comment et pourquoi ils ont tout de même fini par s’imposer à postériori comme des auteurs majeurs.

C’est là que devrait intervenir une enquête sociologique qui se fixerait pour but de brosser un tableau complet des jeux d’influence dans lesquels interviennent des acteurs aussi divers que les universitaires, les critiques littéraires, le champ médiatique propre à une époque ainsi que les grandes et moins grandes institutions culturelles (musées, fondations privées, associations, divers instituts). Tout cela dans un contexte historique donné saturé d’idéologies concurrentes.

On peut y voir une forme de revanche posthume, mais aucun auteur méprisé de son vivant ne prend réellement sa revanche, seuls ceux et celles qui ont cru en lui assez longtemps pour voir le vent tourner peuvent se réjouir du chemin parcouru parfois en quelques décennies seulement par leur champion. 

Les éditeurs sont de véritables censeurs qui décident de l’émergence d’un auteur en fonction de critères commerciaux. Le bien écrire ne suffit pas. Il faut que l’auteur aborde des sujets susceptibles d’intéresser un lectorat nombreux. Certains de ces boutiquiers haut de gamme m’ont fait par le passé la plus mauvaise impression. J’aurais quelques anecdotes croustillantes à narrer à ce sujet, mais je les tairai pour ne froisser personne inutilement.

Quelques éditeurs, tels Fata Morgana, les Editions de Minuit ou Le Chasseur Abstrait en son temps - liste non exhaustive ! - ont su donner voix au chapitre à des auteurs « difficiles » dont les travaux ne répondaient en rien à des préoccupations liées à une actualité brûlante mais qui ont produit d’ardents écrits qui, pour méconnus qu’ils soient, n’en restent pas moins incandescents mais qui restent, hélas, comme en suspens dans l’air raréfié de notre temps, attendant que l’on respire à pleins poumons la bouffée d’oxygène qu’ils ont libérée, attendant ainsi leur heure qui ne viendra peut-être jamais.

Pour ne pas conclure sur une note morose, je dirais que l’art en général et la littérature en particulier m’ont toujours donné l’envie un peu folle de vivre plusieurs vies qui m’auraient permis d’embrasser l’immense champ de pensées et de sensations qu’art et littérature constituent depuis des millénaires. Il faudra que je me contente de vivre une deuxième foi, par le truchement de l’écriture, ce qui m’a marqué ou séduit

Cet immense champ de pensées et de sensations, c’est un nôtre patri-matrimoine sans cesse menacé par les modes, l’idéologie woke par les temps qui courent, les totalitarismes hier, l’Islam politique aujourd’hui mais aussi l’indifférence du grand nombre imbibé de pop culture. 

Capable d’élargir la vie en ouvrant nos sens jusqu’à l’impalpable légèreté de l’indicible, d’exalter l’existence hic et nunc, même lorsqu’elle se vit et se voit comme lourde, stérile et morne et de nous donner par là même un aperçu tout à fait saisissant de notre condition humaine.

Notre condition humaine toujours conditionnée par une appartenance sociale, une situation matérielle et personnelle qui nous ont été imposées par notre naissance, notre famille, notre héritage culturel, notre cursus scolaire plus ou moins solaire ou chaotique voire inexistant, le tout ayant donné lieu à des choix personnels plus ou moins heureux aux conséquences que nous ne pouvions prévoir.

Il y a loin de la lambrusque à la vigne… C’est par un effort sur soi de longue haleine que nous pouvons faire mentir les déterminismes qui nous collent à la peau.

La vie dans l’art et l’art dans la vie, ce thyrse d’antique provenance autour duquel s’enroulent inextricablement les pousses nombreuses de notre condition humaine, sociale et genrée !

Entre de bonnes mains recréatrices, ce thyrse n’est jamais brandi comme un bâton de maréchal ni exhibé comme une baguette magique bonne à tout transfigurer, mais tenu en avant de nous à la manière d’un sourcier soucieux de révéler les sources vives d’humanité et de beauté en tous lieux.

Arts de toutes les couleurs de tous les pays, levez-vous et bataillez ferme !

Vous seuls, en fin de compte, êtes le sel de la vie, rose là-bas dans l’Himalaya, bleu en Perse, gris à Noirmoutier, blanc à Guérande ou à Hallstatt, j’en passe et des meilleurs !

 

Jean-Michel Guyot

15 octobre 2021

 

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