« Que serait un regard qui ne se veut ni rétrospectif ni introspectif ni spéculatif ?
Un regard tourné vers soi en train de regarder le monde ? L’autoscopie ?
Non, rien de tout cela, rien de pathologique.
C’est le monde qui te regarde, un coin de ciel, un arbre, une plante ou une fleur suffisent à te rendre le monde habitable.
Longeant l’orée du bois aux Prêtres, sur un chemin ferme bien rempierré, je pose mes regards sur les bas-côtés ; j’y sens constamment l’appel d’une présence qui ne cesse de se renouveler. C’est banal, vous me direz, mais pour moi, c’est tout à la fois machinal et essentiel comme la respiration, manger, boire ou dormir.
Je n’espère pas dénicher un trésor enfoui sous une couche de mousse, un épais fouillis de fougères ou je ne sais quelle souche ni être transporté d’enthousiasme par on ne sait quelle haute révélation. Je me contente de me baguenauder ici et là au beau milieu de ce qui est, s’agite ou repose, palpite, vibre, pulse et respire partout, comme moi. »
Ici et là - Masse critique nº10 (avril 2024) par Catherine Andrieu
« Je n’écris pas même quand bon me semble. » Voilà une phrase qui, prise seule, pourrait passer pour une boutade ou une posture. Mais elle est la clef du recueil, sa respiration essentielle. Ici et là se donne comme une errance, une déambulation où l’acte d’écrire s’apparente moins à une construction qu’à une captation immédiate, presque réflexe. Jean-Michel Guyot ne cherche pas à domestiquer le chaos, mais à le fréquenter, à le côtoyer sans cesse pour en extraire des éclats de présence.
L’écriture comme respiration et vertige
Dès les premières pages, on perçoit un jeu d’équilibre instable entre contemplation et fulgurance. Il y a un mouvement perpétuel, un refus de la fixité : « Je me contente de me baguenauder ici et là au beau milieu de ce qui est, s’agite ou repose, palpite, vibre, pulse et respire partout, comme moi. » Ce refus d’un regard rétrospectif, introspectif ou spéculatif inscrit l’écriture dans l’instant pur, dans un temps suspendu où le sujet se dissout dans le monde.
Les poèmes et fragments s’agencent alors comme des éclats de conscience, des instantanés d’existence qui s’éprouvent sans jamais se figer. Chaque texte est un souffle, parfois coupé net par une exclamation brutale : « Merdre ! » ou un retournement ironique qui brise toute solennité : « Coach de merde. » Une urgence les traverse, celle de saisir la matière mouvante du réel avant qu’elle ne s’effondre dans l’oubli.
Un lyrisme ironique, parfois carnavalesque
Si Guyot touche au sacré, c’est toujours avec un sourire en coin. Son verbe s’enivre d’un lyrisme incandescent, mais il sait aussi le faire chuter : « Merdre à Gaïa ! / Gros con de Poséidon ! » Ce grand cri cosmique, tragi-comique, rappelle les outrances hugoliennes, où l’épopée peut côtoyer la trivialité. Mais là où Hugo s’enflamme dans une mythologie du verbe, Guyot la déconstruit. Il joue des références, en fait des échafaudages précaires : « Le Grand Soir / Perd son grand S dans la bataille. »
Le texte oscille entre la grandeur et le grotesque, entre l’éblouissement et la désillusion. Ce jeu avec les codes et la langue produit un effet de vertige. Les ruptures de ton empêchent toute lecture linéaire : « Ici pas d’ailes frôleuses-frottées / Comme silex au-dessus des mousses et brindilles. » Ce refus d’une harmonie totale inscrit l’écriture dans une modernité inquiète, où la beauté n’est jamais donnée, mais toujours en train d’être questionnée.
La mer, la dérive et l’ataraxie impossible
L’eau est omniprésente dans le recueil, sous forme de flux, de ressac, de pluie, de larmes, de souvenirs liquides qui se confondent avec l’écriture. L’auteur évoque Hölderlin et son fragment Comme aux côtes marines, et on sent effectivement cette fascination pour l’entre-deux, l’intertidal. L’eau est à la fois dissolution et renaissance, une force primitive où le texte cherche un ancrage, une prise. Mais elle reste insaisissable : « Rivales d’une chanson niaise / Sur le point d’éclore / Sur les lèvres des bergères / Qui n’existent pas plus / Qu’elles ne chantent. »
Le rêve d’ataraxie, ce calme stoïcien que l’on croit toucher un instant (« Ataraxie, ataraxie ! »), est aussitôt balayé par le doute, par la conscience aiguë du temps qui se défait. L’écriture est une tentative de fixer ces moments de grâce fugitive, mais l’auteur sait déjà que c’est un échec : « Mon obstination est celle des vagues marines dont j’espère toujours qu’elles accoucheront d’une Vénus nouvelle. »
Un texte organique, en tension avec lui-même
On ne lit pas Ici et là comme un recueil ordinaire. Il ne s’offre pas, il résiste. Il pulse et vibre comme une matière vivante, toujours sur le point de se dérober sous nos yeux. Il y a quelque chose d’organique dans cette écriture qui épouse les chaos du monde sans chercher à les lisser. Elle ne veut pas nous séduire : elle veut nous embarquer, nous faire tanguer avec elle.
C’est un texte d’éclats, de collisions, d’assauts et de retraits. Un texte qui échoue volontairement à capter l’instant, mais qui dans cet échec même, parvient à en révéler toute la beauté fuyante.
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« Je n’écris pas même quand bon me semble. » Voilà une phrase qui, prise seule, pourrait passer pour une boutade ou une posture. Mais elle est la clef du recueil, sa respiration essentielle. Ici et là se donne comme une errance, une déambulation où l’acte d’écrire s’apparente moins à une construction qu’à une captation immédiate, presque réflexe. Jean-Michel Guyot ne cherche pas à domestiquer le chaos, mais à le fréquenter, à le côtoyer sans cesse pour en extraire des éclats de présence.
L’écriture comme respiration et vertige
Dès les premières pages, on perçoit un jeu d’équilibre instable entre contemplation et fulgurance. Il y a un mouvement perpétuel, un refus de la fixité : « Je me contente de me baguenauder ici et là au beau milieu de ce qui est, s’agite ou repose, palpite, vibre, pulse et respire partout, comme moi. » Ce refus d’un regard rétrospectif, introspectif ou spéculatif inscrit l’écriture dans l’instant pur, dans un temps suspendu où le sujet se dissout dans le monde.
Les poèmes et fragments s’agencent alors comme des éclats de conscience, des instantanés d’existence qui s’éprouvent sans jamais se figer. Chaque texte est un souffle, parfois coupé net par une exclamation brutale : « Merdre ! » ou un retournement ironique qui brise toute solennité : « Coach de merde. » Une urgence les traverse, celle de saisir la matière mouvante du réel avant qu’elle ne s’effondre dans l’oubli.
Un lyrisme ironique, parfois carnavalesque
Si Guyot touche au sacré, c’est toujours avec un sourire en coin. Son verbe s’enivre d’un lyrisme incandescent, mais il sait aussi le faire chuter : « Merdre à Gaïa ! / Gros con de Poséidon ! » Ce grand cri cosmique, tragi-comique, rappelle les outrances hugoliennes, où l’épopée peut côtoyer la trivialité. Mais là où Hugo s’enflamme dans une mythologie du verbe, Guyot la déconstruit. Il joue des références, en fait des échafaudages précaires : « Le Grand Soir / Perd son grand S dans la bataille. »
Le texte oscille entre la grandeur et le grotesque, entre l’éblouissement et la désillusion. Ce jeu avec les codes et la langue produit un effet de vertige. Les ruptures de ton empêchent toute lecture linéaire : « Ici pas d’ailes frôleuses-frottées / Comme silex au-dessus des mousses et brindilles. » Ce refus d’une harmonie totale inscrit l’écriture dans une modernité inquiète, où la beauté n’est jamais donnée, mais toujours en train d’être questionnée.
La mer, la dérive et l’ataraxie impossible
L’eau est omniprésente dans le recueil, sous forme de flux, de ressac, de pluie, de larmes, de souvenirs liquides qui se confondent avec l’écriture. L’auteur évoque Hölderlin et son fragment Comme aux côtes marines, et on sent effectivement cette fascination pour l’entre-deux, l’intertidal. L’eau est à la fois dissolution et renaissance, une force primitive où le texte cherche un ancrage, une prise. Mais elle reste insaisissable : « Rivales d’une chanson niaise / Sur le point d’éclore / Sur les lèvres des bergères / Qui n’existent pas plus / Qu’elles ne chantent. »
Le rêve d’ataraxie, ce calme stoïcien que l’on croit toucher un instant (« Ataraxie, ataraxie ! »), est aussitôt balayé par le doute, par la conscience aiguë du temps qui se défait. L’écriture est une tentative de fixer ces moments de grâce fugitive, mais l’auteur sait déjà que c’est un échec : « Mon obstination est celle des vagues marines dont j’espère toujours qu’elles accoucheront d’une Vénus nouvelle. »
Un texte organique, en tension avec lui-même On ne lit pas Ici et là comme un recueil ordinaire. Il ne s’offre pas, il résiste. Il pulse et vibre comme une matière vivante, toujours sur le point de se dérober sous nos yeux. Il y a quelque chose d’organique dans cette écriture qui épouse les chaos du monde sans chercher à les lisser. Elle ne veut pas nous séduire : elle veut nous embarquer, nous faire tanguer avec elle.
C’est un texte d’éclats, de collisions, d’assauts et de retraits. Un texte qui échoue volontairement à capter l’instant, mais qui dans cet échec même, parvient à en révéler toute la beauté fuyante.