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![]() oOo L’été, mon père et moi aimions parfois pêcher en eau peu profonde, les pieds dans l’eau, la musette en bandoulière. A l’aide d’un gros bâton ramassé sur la plage de graviers, nous râclions le fond sablonneux de l’Ognon pour leurrer les goujons attirés par ces sédiments riches en nutriments. Ces poissons de fond de petite taille faisaient nos délices en friture. Le temps passant, je trouvai ces petits poissons de fond si mignons avec leurs rayures d’un bleu profond, ce corps fuselé et cette grosse bouche tournée vers le bas pour mieux saisir vers d’eau et larves en tous genres que je ne pouvais me résoudre à les tuer pour ensuite les manger. Vers mes quinze ans, c’en était fini, je résolus de ne plus pécher, tout en continuant à aller au bord de l’Ognon pour mon plaisir en compagnie de mon père. Cette rivière sablonneuse et aussi très limoneuse et poissonneuse descendue des Vosges haut-saônoises exhale une odeur forte que j’ai toujours aimé sentir sur ma peau après la baignade. Comme si les rayons du soleil estival avaient eux-mêmes une odeur aqueuse-terreuse-limoneuse, comme si le soleil tout entier ne brillait que pour illuminer et réchauffer ce petit coin de terre à nul autre pareil, à La Barre, sur la grande plage de galets et de graviers que nous fréquentions tous les étés. Vous levez les yeux et vous apercevez la ferme fortifiée de la Roche qui surplombe la rivière, ferme dans laquelle un certain Louis XIV dormit une nuit, lors de la fameuse et très fâcheuse conquête de la Franche-Comté… J’imagine que toute personne qui a eu la chance de ne pas être coupé des réalités et beautés de la vie à la campagne porte au moins une rivière ou un ruisseau dans son cœur. Ici, il suffit de troubler avec un bâton une eau basse et claire pour que soudain elle paraisse plus profonde et plus prometteuse, mais je n’accorde aucun crédit à la profondeur depuis mes quinze ans, et maintenant encore j’aime voir l’eau un moment troublée retrouver sa clarté native en seulement quelques instants grâce à la puissance du courant. Je ne jouerai pas les Giono antimodernes ; je ne prônerai pas un retour aux sources en maudissant les villes, on l’a déjà fait sous Vichy et dans l’Allemagne nazie. Vivre en néorural est possible ; on l’a fait dans les Cévennes dans les années soixante et soixante-dix avec un certain succès, en Californie aussi à l’époque hippie et bien après encore un peu partout aux Etats-Unis, mais tout cela n’a pas rendu le monde meilleur, loin s’en faut. Il faut une activité économique solide et viable pour occuper durablement une terre et en vivre dans tous les sens du terme, je veux dire en profiter pleinement, non seulement en en tirant un profit matériel de bon aloi sans nuire au sous-sol, à l’air, aux nappes phréatiques, aux eaux courantes, à la faune et à la flore mais aussi en se sentant vivre à son contact ici et maintenant tous sens éveillés. Ce que Duras appelait la vie matérielle a une importance cruciale pour le sans dieu que je suis. Et cette vie matérielle faite d’humbles gestes quotidiens et d’actes concrets très banals comme retourner la terre du jardin, planter des pieds de tomates ou passer la tondeuse n’est en rien contradictoire avec le recours au langage. Il est bon de parler, de se parler à soi et aux autres, de parler aux mots eux-mêmes aussi, en poète. Parler au ciel une bêche à la main dans le grand jardin, toute ma prime enfance heureuse se reflète dans cette image qui m’est venue vers la trentaine, enfance bénie des dieux où les mots, jusqu’à l’ivresse sainte, la seule que je reconnaisse, étaient aussi concrets que vous et moi, aussi vivants-vivaces que les plus humbles brindilles d’herbe, les roses trémières alors plus hautes que moi, les coquelicots et les carottes sauvages, ah vraiment ces mots lancés au ciel étaient les vrais frères d’arme de toutes ces choses existantes alentour, et de l’air et du soleil, et des arbres et des fleurs, en une logorrhée digne d’un Démosthène enivré par les vagues écumantes et les embruns sur la grève, déclamant, des galets dans la bouche, une de ses harangues qui allait bientôt enflammer ses concitoyens athéniens. On voyage par les mots, vous savez, au moins aussi bien qu’à cheval ou à dos de chameau. L’enfant se sentait empli de la vie de toutes les choses vivantes ou inertes à portée de mains, offertes à sa convoitise ou à son admiration, et cette vie multiforme qui passait en lui, il voulait passionnément la dire et la redire au petit monde qui l’entourait en lui adressant un grand salut sans ambages ni arguties, tout en ignorant alors ces mots par trop savants. Il faut être un peu tordu comme ce bâton noueux que je viens de ramasser au bord de l’eau pour s’imaginer que ce même bâton plongé dans l’eau conservera sa courbure une fois sorti de l’eau : ce n’est possible qu’en pratiquant ce que je me suis résolu à appeler paranographie. Et s’il me plaît à moi que l’eau brûle, vous ne pourrez rien y faire, à part me rappeler à la saine raison dont je n’ai cure. L’eau de feu, le cheval de fer, vous connaissez ? Ici, tout est métaphore. Il en est de malheureuses, j’en conviens. Mais ici est aussi bien ailleurs, alors… Sans profondeur aucune et sans rancune ni haine recuite, mais avec beaucoup, beaucoup de lacunes et de lagunes le monde habitable entre ciel et terre dans l’attente des dieux. La page blanche, dans cette perspective, devient alors cet autel de marbre blanc veiné de bleu qui se couvre de fleurs et qui se veut accueil de tous et de toutes en ce monde. Une demeure lacustre plantée là en plein désert attend les flots impétueux de piliers fermes, grand Jacques.
Jean-Michel Guyot 15 février 2025
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Commentaires :
Ce texte est un chant fluide, une ondulation du souvenir et de la pensée, où l’eau devient la matrice d’une réflexion plus large, une rivière de sensations et d’idées où le geste de pêcher devient d’abord un rite initiatique avant de se muer en renoncement, en conscience émergente. Il y a quelque chose de l’ordre du sacré dans cette rencontre avec les goujons, dans ce refus soudain de les sacrifier, comme si la vie elle-même, captée dans la clarté d’une eau redevenue limpide, imposait son respect.
La rivière, qui charrie à la fois la mémoire et l’expérience, ne se limite pas à un décor ; elle est une présence vivante, une entité nourricière et formatrice. L’auteur en fait le lieu d’un éveil à la fois esthétique et éthique, où le simple trouble d’un bâton plongeant dans l’eau devient l’image d’une illusion universelle : la profondeur ne réside pas nécessairement dans le trouble mais dans le retour à la clarté.
Le texte bascule ensuite dans une méditation plus vaste, à la croisée du rural et de l’urbain, du tangible et du poétique, du langage et du silence des gestes quotidiens. La référence à Duras ancre cette quête dans une certaine nécessité du concret, dans ce que la « vie matérielle » offre de plus fondamental : une façon d’être au monde à travers le toucher, l’action, le labeur. Il y a ici une réconciliation entre le dire et le faire, où parler aux mots, comme on parle à la terre en la retournant, devient un acte d’enracinement.
L’enfant du texte, celui qui observe et qui nomme, grandit sans perdre cette ivresse langagière qui le lie au monde. L’écho à Démosthène, lançant sa voix contre le tumulte des vagues, est une belle image de la parole poétique comme défi à l’oubli, une parole qui cherche à vibrer au diapason des éléments.
Et puis, il y a cette notion de paranographie, mot énigmatique et inventé, qui suggère une écriture du décalage, du refus de la linéarité et du rationnel trop strict. Ce bâton noueux plongé dans l’eau qui se courbe pour sembler droit questionne notre perception de la réalité et la manière dont nous la transcrivons en mots. Tout devient métaphore et oscillation, lacune et lagune, absence et présence.
Enfin, la page blanche devient un autel, un espace d’accueil, un lieu de passage entre ciel et terre, où l’écriture elle-même se fait temple et offrande. Cette dernière image est magnifique : elle évoque une transcendance, mais une transcendance sans dieu, un refuge qui se construit dans l’attente, dans l’ouverture à l’inconnu, un seuil posé entre le vide et la mer, entre le silence et la parole.
Le texte, en somme, est une barque qui dérive entre souvenir et philosophie, entre enfance et lucidité adulte. C’est un chant fluide, parfois noueux, comme ce bâton ramassé sur la berge, mais toujours porté par une force poétique indéniable.