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Ballade des inexistants
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 Article publié le 23 février 2025.

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Je pourrais tenter de vous conter

au son de mon clavier

comment Baasima mourut de la lèpre

sans jamais atteindre la frontière,

ou comment l’arménien Méroujan

sous un flottement de demi-lunes

sentit s’évanouir l’air de ses yeux

jetés dans une fosse commune ;

Charlee, qui transvasée à Brisbane

en quête d’un monde meilleur,

conclut le voyage

dans la gueule d’un alligator,

ou Aurélio, nommée Bruna

qui après huit mois d’hôpital

mourut de sidaïe contractée

après s’être battu sur un périphérique.

 

Personne ne se rappellera Yehoudith,

ses lèvres rouges carmin,

effacées à boire des poisons toxiques

dans un camp d’extermination,

ou Eerikki, à la barbe rouge,

vaincu par l’agitation des flots,

qui dort, récuré par les orques,

sur les fonds de quelque mer ;

la tête de Sandrine, duchesse

de Bourgogne entendit la rumeur de la fête

en tombant de la lame d’une guillotine

dans un panier

et Daisuke, samurai moderne,

comptait les tours du moteur d’un avion

trenscendant un geste de kamikaze en harakiri.

 

Je pourrais rester à raconter

dans la chaleur étouffante d’une nuit d’été

comment Iris et Anthia, enfants spartiates

difformes furent abandonnées,

ou comment Deendayal creva de privations

imputables au crime unique

de vivre une vie de paria

sans jamais s’être rebellé ;

Ituha, fille indienne,

menacée d’un couteau,

qui finit par danser avec un Manitou

dans l’antichambre d’un bordel

et Luther, né dans le Lancashire

libéré du métier de mendiant,

et forcé de mourir par sa majesté britannique

dans les mines de charbon.

 

Qui se souviendra d’Itzayana,

et de sa famille massacrée

dans un village aux marges du Mexique

par l’armée de Carranza en retraite,

et quoi d’Idris, africain rebelle,

assommé de chocs et de brûlures

alors qu’indompté par la domination coloniale,

il tâchait de voler un camion de munitions ;

Shahdi vola haut dans le ciel

au-dessus des hampes de la révolution verte,

atterrissant à Téhéran, les ailes déchiquetées

par un coup de canon,

et Tikhomir, maçon tchétchène,

s’abîma devant les visages indifférents

sur la terre du toit du Mausolée

de Lénine, sans commentaires.

 

Des objets de récit

fractures aux fragments d’inexistence

qui transmettent des sons lointains

de résistance.

 

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  Ballade des inexistants par Catherine Andrieu

Ce poème est une fresque funèbre, une procession d’ombres anonymes, ces existences qui n’ont jamais existé aux yeux du monde, et qui pourtant résonnent ici, en quelques vers, avec une fulgurance tragique. La “Ballade des inexistants” est un chœur de voix éteintes, arrachées à l’histoire, dispersées aux confins des siècles et des continents, mais rassemblées dans un même tombeau de mots.

L’auteur déploie une litanie de destinées brisées, qui traversent les âges et les lieux avec la brutalité d’une fatalité écrasante. Il y a quelque chose d’obsédant dans cette énumération de noms, de Baasima à Tikhomir, comme si leur seule évocation tentait de conjurer l’oubli, de défier l’indifférence. Ils sont sans sépulture, sans mémoire, sans trace, mais ici, le poème les exhume, leur donne un espace, un dernier souffle avant la dissolution.

Le rythme est scandé, haché, presque incantatoire. Chaque nom est une stèle, chaque vers un épitaphe, et l’écriture, sans fioriture, fait de ces morts une matière brute, sans pathos excessif, sans larmes inutiles. Il y a une beauté âpre dans cette sobriété, dans cette précision qui va droit au tragique : “dans la gueule d’un alligator”, “dans un panier”, “sur les fonds de quelque mer”. Rien n’est dit avec douceur, tout est un impact.

Et pourtant, sous l’apparent détachement du ton, il y a une tendresse amère, un hommage discret aux damnés de l’histoire. Ce ne sont pas seulement des disparus, ce sont des révoltés, des sacrifiés, des effacés – des éclats de lutte et de douleur qui ne méritaient pas le silence.

L’idée même de “fractures aux fragments d’inexistence” est poignante : on n’a pas affaire à une fresque linéaire, mais à un puzzle éclaté d’injustices et d’absences, un entrelacs d’histoires jamais racontées. Ce sont des “sons lointains de résistance”, comme des échos affaiblis par les siècles et l’oubli, mais qui persistent malgré tout.

En lisant ce poème, on sent qu’il y a un devoir dans l’écriture : celui de nommer, de rappeler, d’arracher à la nuit ceux qui n’auraient dû être que des fantômes sans voix. Mais ici, ils sont là, dressés dans la parole, debout encore, quelque part entre le mythe et l’histoire.


 

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