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L'attente
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 Article publié le 2 mars 2025.

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Des bancs à l’ombre, des bancs au soleil… Des nourrices trimames, fillasses potelées, gavent des poupards et des nourrices sèches montées en graine, toutes à l’affût d’un damoiseau pour minauder ou d’une Marie bonbec pour cancaner… Des dadais bourgeonnés muguettent des grandes gaules sémillantes aux regards délurés, à la bouche saignante… Des amoureux de Peynet se donnent furtivement la becquée.

Ma mère laitée, mes tantes dans l’air du temps, mes cousines folichonnes m’ont bercé de chansons, de comptines et de contes. Ainsi font, font, font les petites marionnettes… Tourne, tourne petit moulin… Il pleut, il pleut, bergère… Sur le pont d’Avignon… Une souris verte… Les Contes de Grimm, de Perrault, d’Andersen… Des contes de fées faits à plaisir.

Des gamines jouent à la madame et effeuillent des marguerites, des bonhommeaux en culottes courtes bondissent derrière un ballon en criant comme des perdus, un pauvre hère couvert de pigeons et de moineaux, un mégot collé à sa lippe, émie, émiette des bribes de pain, des anciennes jacassent en faisant du tricot à l’envi, celles-là, là-bas, ont coiffé sainte Catherine depuis des lustres et rêvent de trouver couvercle à leur marmite, à leur pot au noir, à leur pot aux roses… Même un pot fêlé se dégote un tampon.

En manches de chemise, en bretelles, les Ça ira, Le temps des cerises, l’Internationale des ripailles dominicales, du bout des ans, des 14-juillet… Encore un canon que les bamboches n’auront pas ! Nous raccourcissions les noms à charnières, à rallonges, à tiroirs-caisses.

Maintenant, ils sont tranquilles pour l’éternité, les grands-pères. « Si je fête mes cent almanachs, j’aurai plus de morts que de vivants à ma table. Pas de crainte, je m’esquiverai avant ». Souvent, on se butait l’un contre l’autre, on se tenait tête, on se chinait, on se contrariait, on se tostait… Les repas sont faits pour ça.

Je donnais ma quinzaine à ma mère, elle me donnait ma semaine.

Nos drapeaux dérougissent, nos drapeaux dénoircissent, la République a des plombs dans ses bouts d’ailes. On voudrait nous remettre à la ration et raccrocher nos armes au râtelier de cette Chose, née le 22 septembre 1792, qui gagne des mille et des cents avec nos flots de salive, avec nos sueurs froides, avec notre sang d’encre, avec nos larmes, avec notre peau tannée, avec nos os humiliés…

Ô Raie publique toujours en cloque sous tes loques, tu nous en flaques des citoyens pour tes urnes, des cliques fanfaronnes pour chevaucher ton airain tonnant, pour trousser tes Marseillaises, plus rudes que celle de Rude, fortes en gueule à se fendre les bajoues jusqu’aux esgourdes sous tes drapeaux, des ribambelles de rebelles qui te la bâillent belle et branlent dans le manche. Tout est toujours à recommencer, à remettre sur le tapis.

« J’ai fini mes devoirs ». « Tu peux sortir, mais rentre avant le souper. »

Des bancs à l’ombre, des bancs au soleil, des arbres gazouillants, des parterres bariolés, une fontaine murmurante où trois vénus de bronze, nues, bien en chair, sont assises sur un rocher mousseux ruisselant.

Pour se mettre mal, elles se mettaient mal, tellement qu’on les traitait de carnavals. Campées sur des aiguilles, la jupe coupée au cul, dégargaillées comme la Liberté de Delacroix, même en pleine froidure, ça fume des bouts dorés dans les recoins des rues.

« Ohé ! Ohé, ohé, matelot d’eau de bidet ! Ohé ! Ohé, ohé, scaphandrier d’eau de vaisselle ! Ohé ! Ohé, ohé, épaulettes à graine d’épinards, t’en auras pour ton grade ! T’as quoi dans ta giberne ? Ton bâton de maréchal ? Que n’en as-tu pas deux ? Deux, deux bâtons, deux bâtons merdeux ! » « C’est que nous en apprenons sur le tas, même sur le tard. J’ai très tôt appris à prendre les bêtes par la parole, les hommes par les cornes et la queue. Ici, rien n’est joué, tout se joue toujours à pile ou fesse, les filles ! Je vous raconte ma vie, jeune homme… Quand j’étais cligneuse, je vendais bien ma denrée. Ce n’est pas le tout de montrer ses gigots… J’ai été une bonne mère maquerelle… J’ai vécu quelques années avec un énergumène… Je vais vous faire pondre, poulardes aux œufs d’or, s’il ne l’a pas ressassé et ressassé… Je vous passe les détails… Il a pissé des lames de rasoir en travers, tremblé le grelot et puis, en pleine basse-ville, sous les guirlandes de Noël, il a reçu une praline dans la boîte du genou, une autre dans la boîte crânienne. La clientèle ? On se déshabille tout nu pour en découdre, pour se dérouiller le braquemart, pour faire la bête à trois dos, pour baiser à la sauvette, pour faire la chosette avec deux doigts, deux brins de cour… »

J’avais mon paquet de caporal, ma fiole de rogomme et je filais mon nœud dans des contrées fabuleuses.

On boit sa soif, on mord sa faim, disait Émile Adolphe Gustave Verhaeren. Pour ma part, je l’ingurgite à longs traits, à la régalade, ma fièvre inextinguible, tout en lui gardant une poire d’angoisse et d’étranguillon et un désespoir ; je la déchiquette à pleines dents, ma fringale, comme une omelette soufflée d’une douzaine d’œufs, tout en lui gardant un en-cas fourré de malice.

« T’as soif ? Bois la mer et recrache les poissons. T’as faim ? Mange ta main et garde l’autre pour demain. »

Toujours à tortiller une mèche de cheveux, son mouchoir, sa pensée, à tortiller des hanches… Une vraie tortilleuse. Je ne savais quasiment rien d’elle, ma muse, à peine réglée, étourdissait ma faim, mes douleurs avec des baisers et des caresses, étranglait ma soif à sa source dans les buissons. Elle me laissait vivre en décousu, mais essuyait mes pleurs, mes transpirations, ma morve et ma bave de sa manche. Mignonne, allons voir si la rose…

Avec leurs manèges, avec leurs manières, avec leurs manigances, avec leurs manies, avec leurs menées, avec leurs magouilles les femmes nous usent avant l’âge.

Un kiosque à musique de briques et de fer forgé tourmenté par des plantes grimpantes, un toboggan qui nous écorchait le cul et nous plantait dans un tas de sable, une balançoire où les filles montraient leur culotte. Ah ! le pompon du vire-vire de chevaux de bois !

Je montais les escaliers deux à deux, les descendais quatre à quatre, je glissais trois étages sur la rampe… La pipelette était au cirage des marches et au pourchas des aragnes. Elle portait des jarretières… « Tu finiras par te briser le cou ! » Pour quelqu’une qui ne mettait pas le nez dehors, elle en savait long sur le voisinage. Celle-là, ventrebleu, quand elle t’attrapait… Non seulement, elle en cassait de belles sur les locataires, mais elle t‘en apprenait de lamentables qui couraient sur toi-même et sur les tiens. « Ce n’est pas pour dire… Gardez ça pour vous… Deux agentes m’ont interrogée sur les allées et venues du soi-disant musicien célibataire du bout du quatrième. Elles ont parlé d’un triangle et d’une tringle… Trop propre, trop poli pour être honnête, ce coco qui bidouille la nuit et dort plus qu’à moitié le jour… De tout ça, j’en ai pris l’épouvante, la peur bleue… La trouille, quoi ! »

Un miroir où glissaient et se reflétaient des escortes de canards et deux cygnes… Un miroir où glissent et se reflètent des escortes de canards et deux cygnes… Tout soudain, je voyais entrer dans mon rêve ma mère l’oie et mon père le jars, et toute la basse-cour. Le chemin de ronde ronceux, la baraque à claires-voies pour les besoins, une longue vasque de pierre et la rangée de robinets geignants, la bicoque du gardien…

« Rapetissez-vous, gibiers de potence, sinon vous ne passerez pas par-dessous le grillage… Tom Pouce est si petit qu’il roupille dans une coquille vide de cagouille1, d’huître, de bigorneau, dans les salières, dans les narines, dans les oreilles, dans la fleur de la Belle au bois dormant. Il fait les cent pas sous le dé à coudre, pirouette dans le trou de l’aiguille, danse sur les fils de la brodeuse de canevas, il gesticule comme un ver de vase sous ma loupe. »

« Il est si petit que ça ? »

« Il faut le croire. »

Sautez, gambez garnements, des moutons, à cloche-pied, à pieds joints, à la corde, jouez à la marelle, à chat-perché, à cache-cache, à cligne-musette, aux dés, aux osselets, aux cubes, aux quilles, aux dames, aux dominos, à la mourre, au quinquenove, prenez le Diable, les croissants de lune, la charrue, les bœufs et les escargots par les cornes dans les vers de Prévert, sinon demain, dans la fraîcheur matinière, vous serez encore là, étourdis comme le premier coup d’angélus, couillons comme des fondeurs de cloches qui manquent de métal.

Entre des massifs fleuris, nous allions à Guignol assister à la bastonnade des gendarmes sous les cris et les encouragements des mioches, presque tous de mon école.

Hi, hi, hi, hi-hane, mon âne, hi-hane pour avoir du bran, du sainfoin, des chardons, des châtaignes.

Robert Louis Stevenson raconte son voyage, la traversée des Cévennes, en automne 1878, à pied, avec une ânesse prénommée Modestine. Une histoire que j’ai goulûment ânonnée, des soirs et des soirs, jusqu’à l’épuisement sans avoir la force d’éteindre la lampe de chevet. Mon livre… Je me souviens de la jaquette, de ses coupants signets, de ses mauvais caractères, de ses édelweiss.

Buridan avec son bonnet d’âne, mon âne avec le bonnet de Buridan. Buridan cause à son triste bonnet de nuit à longues oreilles : j’ai la pépie et la faim-val ; la faim-valle et la pépie. Que faire, boire et manger ou manger et boire ? Boire ou manger ? Manger ou boire ? La tourie2 ou le tian3 ? La huguenote4 ou l’alcarraza5 ? Buridan, réveille-toi ! Buridan, ton âne mange ! Buridan, ton âne boit ! Buridan, ton âne mange et boit ! Buridan, ton âne boit et mange ! La bête a toujours raison.

Du Rendez-vous des Voleurs au Lapin Agile, en passant par le Cabaret des Assassins, le Lapin à Gill… Un singe, un corbeau, des souris blanches, son chien et l’âne Lolo, Potier le jour, animateur la nuit, chanteur à la guitare, cette figure de Montmartre, un peu avant 1900, reprend le lieu et lui donne une dimension artistique.

Frédé, ton âne parle ? « Comme tous les ânes… » Là, qu’est-ce qu’il a dit ? « Et moi aussi je suis peintre. » Et toi, Frédé, que dis-tu ? « Moi, je te le dis, je n’ai plus rien à dire. » Alors, dis-le et n’en parlons plus ! Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique.

En voici bien d’une autre, Paul Arène !

Quand le maire et le balayeur en chef de Sisteron chantent à la monture de l’ânier Nazaire, le Gloria in excelsis Deo, il leur répond par des pétarades.

À la porte où l’on tinte la clochette, au guichet où l’on appelle, dans la cour où l’on corne, sur le champ où l’on bat la berloque, partout l’on donne la soupe, le quignon, le quart de rouge, la bonne blague d’herbe à Nicot, de quoi renifler, mâcher, s’enfumer, se gargariser, les gueux y vont, se présentent en file, à la suite les uns des autres, en rang d’oignons, à la queue-leu-leu… Je reconnais des gens que je croyais sous six empans de terre.

Nous cadenassions les vélos à la grille du square.

Attends ! Attends, me disait ma mère, attends, j’ai deux courses à faire, le temps que tu suces ta glace…

Tant que j’attends, je ne pars pas. T’as été longue… 

« J’ai rencontré une charrette, l’ancienne buraliste, son époux et ses deux petits-enfants. Et vas-y que je t’en mette plein la vue. J’ai dit que tu sautais une classe et que tu voulais écrire des poèmes. »

Une plombe que je poireaute, que je pile de l’ail, que je me fais des tartines de Richepin et de Fombeure.

Dépègue-toi, deux heures pour te reficeler… J’ai eu tout le loisir de mener ma cagne à l’ébat, de tringler la bignole sur les roses, de rouler la Fornarina dans la farine, tout le loisir de perdre agréablement mon temps à lire les gros titres des journaux de la veille, à revenir sur des nouvelles en trois lignes à la manière de Félix Fénéon, à me torturer sur le gril et sous la grille des mots-croisés, à passer en revue les décédés couchés dans la rubrique nécrologique hebdomadaire de la commune, près du poêle à charbon de l’arrière-café de l’angle de la rue et de notre impasse, tout le loisir de me griser et de m’embarrasser les bronches aux parties de belote et de rami, tout le loisir de taquiner à la franquette, mais de la bonne manière, les tracassières qui jasent comme des caillettes, qui rouscaillent comme des pies borgnes dénichées, qui déblatèrent comme des pies-grièches, des craouilles, des craouillères, des craouillasses6… L’arroseuse municipale les retrousse, les rencogne, les poussent dans les boutiques.

J’ai eu tout mon temps, et un peu plus, pour retrouver le jardin public de mon enfance.

Nous avons tout de même une bonne soixantaine de bornes à avaler et surtout ces lieues étroites et cahotantes avant d’apercevoir la maison de berger. Ma trapanelle7, chargée comme six mules, est de plus en plus gourmande et capricieuse sous le capot. Je ne prends plus la route sans son jerrycan de carburant, ni ses bidons d’huile et d’eau. Malgré tout, tant bien que mal, je calme ses toux et tempère ses détonations.

Sous peu, elle roulera sur les jantes… Je préfère ne pas y penser. C’est qu’elle en a des tours du monde au compteur, la vieille guimbarde !

 

Robert VITTON, 2025

 

Notes

 

1 - Cagouille : escargot.

2 - Tourie : bonbonne entourée de paille, d’osier.

3 - Tian : en Provence, plat de cuisson en terre cuite vernissée.

4 - Huguenote : marmite de terre.

5 - Alcarraza  : récipient en terre cuite, caractérisé par sa porosité, utilisé pour refroidir l’eau, le vin…

6 - Craouilles, craouillères, craouillasses : pies-grièches.

7 - Trapanelle : dans le sud de la France, voiture ou autres véhicules très usagés.

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La langue de Vitton :

La langue de ce texte est une matière vivante, une onde mouvante où chaque mot semble sculpté dans l’épaisseur du temps. Elle est charnelle et vibrante, enracinée dans le parler populaire mais traversée d’élans lyriques, oscillant entre gouaille et poésie, entre l’oralité brute et l’élégance des images. Elle ne se contente pas de raconter : elle recrée, elle façonne un monde où chaque phrase semble extraite d’un tableau animé, où le verbe devient mouvement, rythme, respiration.

C’est une langue qui danse, qui tournoie comme un manège ancien, tour à tour espiègle et mélancolique, rieuse et grave, toujours en tension entre l’enfance et la mémoire, entre la fraîcheur et la patine du temps. On y entend l’écho des parlers d’antan, la cadence des places publiques, la musique des squares où résonnent les comptines et les cris des gamins. Chaque expression est une empreinte, chaque tournure une fulgurance, chaque image un éclat du réel transfiguré.

Mais sous cette apparente légèreté, sous cette vitalité presque théâtrale du langage, affleure une profondeur mélancolique. La langue, ici, est un écrin de souvenirs, un réceptacle où se mêlent le goût du passé et la lucidité du présent. Elle est un miroir, déformant parfois, mais toujours lumineux, qui capte l’évanescence du temps et la restitue avec une tendresse piquante, une ironie douce-amère.

C’est une langue qui ne se laisse pas enfermer. Elle est libre, mouvante, généreuse, elle se déploie comme une ramure aux mille branches, captant au passage la lumière et l’ombre, le murmure et le cri. Elle possède cette musicalité organique des récits qu’on écoute sans chercher à interrompre, ces voix qui roulent et ricochent, qui enveloppent et transportent. C’est une langue qui vit, qui respire, qui nous emmène loin tout en nous ramenant à l’intime, au familier, à cette terre d’enfance où chaque mot porte encore l’empreinte du premier émerveillement.


 

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