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Choix de poèmes (Patrick Cintas)
Chameaux du temps...

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 Article publié le 16 mars 2025.

oOo

Zelenski, dangereux nationaliste, veut la paix, mais à la condition de gagner la guerre. Poutine, dangereux dictateur, veut gagner la guerre et conserver ses prises de guerre et ses otages. Trump, dangereux capitaliste, a, comme tout politicien américain qui se respecte, des visées géopolitiques et il en a les moyens. Face à ces trois « héros », une pluie de lutins européens, polonais, français, portugais, allemand, zoubias et quelques microbes qui claquent des dents, mais pas de froid, —inquiets, à juste titre, de se trouver en contact direct avec le virusse. Il y en a même un qui tente de sauver sa face de communiant violé dans la sacristie, secouant le goupillon de la peur et pelotant comme Guy Lux tout ce qui s’approche de lui, ce qui en dit long sur le schmilblick national.

De notre point de vue, balcon ou jardinet, on est à la fois sûr de rien et pas angoissé plus que ça.

Mais j’entends de nouveau mon ami Virgile qui, à sa fenêtre, grattouille les cordes de sa mandoline et entonne un chant peut-être improvisé. Un vrai bertsulari, le Virgile, quand il s’y met ! Écoutons, sans musique, sans rien… avec balai si vous voulez :

Notre Virgile n’est pas mort,

(dis-je en tendant tous les ressorts

du bon sens et de la métrique).

Et pourtant une peur panique

ça vous tue même un éléphant

qui a encore des enfants

à mettre au monde et dans des livres.

Tremblant de peur il veut survivre.

Il ferme les yeux, fait caca,

« Oh ! Rien, un petit reliquat

avec dedans de gros pois chiches

cuits dans de la flotte à l’angliche

avec un collier de mouton

et une paire de roustons

dont l’obèse propriétaire

s’est peut-être servi sur terre.

Au ciel on n’en a plus besoin.

Quand on le fait, c’est dans les coins

comme au château de ce Versailles

dont je me souviens où que j’aille.

On a beau dire, on est français

et les autres c’est des ratés.

Cette fois, à moins d’un miracle,

je vais y passer sans obstacle

et de ma chair faite pâté

des animaux alimenter.

C’est le destin de la piétaille

qui toute la vie en rimaille

quand les autres sont très sérieux

au travail et aux pieds de Dieu.

Être bouffé avec la sauce

alors qu’on est dans le négoce

des idées pas piquées des vers,

ça me met le cœur à l’envers

et à l’endroit mes idées saintes.

Je sors enfin du labyrinthe

avec Minotaure en morceaux

et d’Icare les oripeaux.

Et déjà de méchants insectes

dont je ne sais pas le dialecte

pondent leurs œufs où j’ai les miens.

J’ai trop parlé aux béotiens,

perdu mon temps dans leurs cuisines,

trop espéré des magazines,

du film d’horreur et de l’amour,

des subventions et des discours,

et pas assez vu de mirages

dans les déserts de mes voyages.

Chameaux du temps que je n’ai plus,

éloignez ces hurluberlus,

changez l’espace en autre chose

dont je me fiche de la cause

et emportez-moi loin de tout,

loin de ces inconscients surtout.

La part du temps me décompose.

Ce qui reste n’est pas grand-chose,

mourir est tout et tout n’est rien.

Les mots sans rimes font du bien

à la modernité en marche,

mais ne meurt pas le patriarche

dont les enfants ne riment pas.

Qui suis-je si je n’en suis pas ?

Chameaux du temps, tuez l’angoisse.

Pétrifiez ma pauvre carcasse.

Méduse me voit sans me voir,

tel est le sens du désespoir.

Mourir ainsi dans une farce,

sans compagnie et sans comparses,

pouvait-il pire m’arriver,

moi qui veux encore rêver,

à n’importe quoi d’accessible,

de facile, de corruptible.

Encore un peu, dis-je au bourreau,

tant je tiens encore à ma peau.

Mais ce n’est pas l’homme qui tue

ce que j’étais, tue ma statue

de sel, de marbre ou d’illusion.

Je suis tué par conclusion,

par chute, effet, jeu, par mon œuvre

qui ne doit rien à cette pieuvre

trop mythique pour exister

où j’existe pour me tuer.

Chameaux du temps, dieux des voyages,

ne marchez pas jusqu’au rivage.

Je sais bien y aller tout seul.

J’emporte avec moi un linceul,

au cas où la vie continue.

Marche sur l’eau, méduse nue,

je suis tes pas vers le soleil.

Qui sait ce qu’on est au réveil

à part le regard exemplaire

que tu empruntes aux calvaires ?

Chameaux du temps, arrêtez-vous !

Je suis à l’heure au rendez-vous. »

 

Retrouvez mon ami Virgile dans

téléchargement gratuit, comme d’hab’ :

www.patrickcintas.fr

 

Et mort aux salauds qui nous gouvernent ! Dieu étant déjà mort, certes, mais la tâche demeure considérable, hélas ! Vive l’action directe dont on n’a pas les moyens (ouf !)

 

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Commentaires :

  Chameaux du temps... par Catherine Andrieu

La première partie du texte campe une fresque cynique du pouvoir, où les grands noms ne sont que des figures grotesques sur une scène de marionnettes : Zelenski le stratège nationaliste, Poutine le tyran méthodique, Trump le magnat impérialiste. Autour d’eux, une nuée d’ombres européennes, pathétiques figurants qui tremblent plus d’impuissance que de froid, parasites d’une géopolitique qui les dépasse. Et puis, il y a ce personnage insaisissable, « le communiant violé dans la sacristie », qui condense en lui toute la souillure des illusions perdues et des faux-semblants.

Mais c’est dans l’apparition de Virgile que le texte bascule, un Virgile halluciné qui, tel un barde errant, ressuscite la parole du poète. Il gratte sa mandoline, écho lointain du chant antique, et entame une longue déclamation où se mêlent trivialité scatologique et méditation métaphysique. L’hybridité est frappante : un éléphant peut mourir de peur, un homme peut disparaître dans un pâté, des insectes inconnus pondent leurs œufs sur ce qui reste d’un corps. Tout est dérision, et pourtant tout est tragédie.

Le poème est un cheminement vers la mort, une errance qui oscille entre la quête du sens et la certitude du néant. La figure du Minotaure en morceaux, d’Icare en guenilles, dit bien la chute inexorable du poète dans un labyrinthe dont il ne trouve pas l’issue. Les « chameaux du temps » deviennent alors des passeurs, guides aveugles d’un voyage sans retour, et Méduse – allégorie du désespoir – fige l’être dans une attente sans échappatoire.

Mais il y a aussi, derrière cette farce amère, un désir d’échapper au nihilisme. « Encore un peu, dis-je au bourreau », murmure le poète, cherchant un délai dans l’inéluctable. Il se sait condamné, mais il négocie encore un instant, une respiration de plus. Finalement, c’est l’œuvre elle-même qui le tue, et non l’Histoire, ni la violence du monde. Paradoxalement, c’est dans la chute qu’il trouve une forme d’élévation : il suit Méduse vers le soleil, se déleste des chameaux du temps pour se présenter, enfin, à l’heure du rendez-vous.

Un texte vertigineux, où l’ironie masque mal une inquiétude fondamentale : que reste-t-il du poète face au tumulte du monde, sinon cette voix qui persiste, même dans la chute ?


 

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