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Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo
La rencontre avec la musique, le jazz ?
Ma rencontre avec la musique a été difficile. Nous avons mis beaucoup de temps à nous aimer. Au début, car il y a toujours un début, un commencement, certains disent que le verbe a démarré toute chose, d’autres lui préfèrent l’émotion, moi c’était un ciel menaçant, puisque ma bouche a crié non et appelé non pas au secours mais au couteau, un couteau de boucher comme chez Bataille. Un couteau pour tuer la musique dont je ne voulais rien savoir. Bataille pour livrer bataille. Contre qui ? Mes parents. Roman familial… Ils avaient planté la statue de mon arrière-grand-père au milieu du salon et voulaient que je me prosterne. Paul Stuart, c’est son nom, avait chanté à l’Opéra de Paris (ténor), mis en scène Wagner et d’autres, avant de disparaître en 1914. Et de réapparaître en totem familial. Un exemple à suivre la tête basse. Jamais ! ai-je crié le couteau à la bouche. Crié comme crie la colère de Mingus : assez de cette foutue fourberie de courbettes et crachats, et fourbus dodelinements de cafard vautré dans la poussière… C’est Jacques Réda qui l’écrit. Et puis comme la musique est plus forte que tout, elle a pris mon mal en patience. Et les traits d’un ami. Nous avions une quinzaine d’année. Il apprenait la trompette au Conservatoire. Il m’a traîné et bientôt entraîné tous les dimanches matin aux Concerts Colonne. Et chez les disquaires. Le jazz est entré chez moi aussitôt. En même temps que l’orchestre symphonique. Satchmo fut le premier vite venu dissiper le voile qui me retenait de faire un bonheur !
Pratique d’un instrument ?
Je joue avec les mots mais d’un instrument : non ! Les notes de musique qui entrent par mon oreille ne ressortent jamais de mon corps comme notes de musique, mais comme lettres, mots, couleurs, traits. J’écris. Je dessine. Je peins. Je dis souvent que mon verbe est peindrécrire mais je ne musique pas. A mon grand regret. Ne serait-ce qu’en regard enamouré des filles m’écoutant jouer ou du piano ou du saxo… J’en ai rêvé, les yeux clos, les imaginant étourdies par les effets de perspective tournante qu’aurait pu produire mon swing jubilant ! Ma démarche chaloupée et métaphysique métamorphosée en ronde de nuit de rêve, je l’ai écrite mille et une fois, comme tout récemment dans Les cinq morts de Paul Michel qui vient de paraître aux éditions Lamiroy : Et son riff fini, il se rasseyait comme « Prez » sur une chaise où il ronflait perdu dans ses pensées : « La douceur, vous connaissez ? La douceur d’un léger coup de houppette que la jeune femme se donne lorsqu’elle fait sa toilette… » Et boom, il se relevait du brouillard, et il lançait ses cent kilos de miel dans l’air enfumé qui vibrait doux maintenant, impalpable. Et le miel coulait entre les cuisses des filles qui tournaient comme mille petites roues dans le boîtier d’une montre. Tic tac tic tac…
Souvenirs forts de concert de jazz ?
Illouz ! Antoine Illouz. Trompette. New Morning. Paris. Il pleuvait des cordes. J’aurais préféré des cuivres mais c’était des cordes. J’étais plein d’alcool, de musique et d’ivresse des profondeurs. J’avais plongé loin, très loin avec Illouz, fils de Betzy Jolas et surtout petit fils d’Eugène Jolas, l’éditeur de la revue Transition qui avait fait paraître Finnegans wake de Joyce. Le concert fini, je marchais dans la nuit sous la pluie. Tour Saint-Jacques. Où la légende dit que Pascal y aurait renouvelé ses expériences du Puy de Dôme sur la pesanteur. Le Pascal du pari : « Dieu est, ou il n’est pas. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? » Quoi de plus (free) jazz que Finnegans wake ? Où tout est éclaté, la langue, le temps, l’histoire, l’ordre, etc... J’y étais. Je le vivais dans l’œil du cyclone Pascal+Joyce+ Jolas+Illouz. J’ai commencé par jeter mon parapluie qui a disparu dans la nuit d’un vol de nuit. Puis, j’ai arraché un à un les arbustes qui bornaient la Tour Saint-Jacques. En les faisant tournoyer au-dessus de ma tête comme un lanceur de marteau lance la pièce au plus loin. Oui, tout était permis. Même l’existence de Dieu. Pile ou face ? Qui sait ? Pour ma part, je n’ai jamais su de quel côté étaient retombés ces arbustes ?
Quels sont vos musiciens de jazz et albums de jazz préférés ?
Les voix. Les voix de femmes ! C’est ça le jazz pour moi : c’est décharger de tête (pour reprendre l’expression de Sade) en écoutant une voix dénuder son corps ! Et ainsi déclos, c’est parti, go to the bed (pour reprendre l’expression de Pepys) elles et moi sous les draps où nous dansons un air aérien à quatre temps issu du French Quarter, un temps par côté, autrement dit du Vieux Carré comme il se nomme encore à la Nouvelle-Orléans. Berceau des origines qui était à un ou deux blocks des 44 lieux de plaisirs répertoriés dans Storyville, dont il ne reste plus rien, aujourd’hui. Sinon un souvenir situé à trois blocks de là, de l’autre côté de Canal Street, au 1233 de la Perdido Street où habitait Satchmo quand il était enfant !
Des préférées ? Toutes ! Toutes les voix de satin (Satin Doll : I’ll give it a whirl…) et tous les albums à colorier la vie en blues.
La place de la musique, du jazz, dans votre vie ?
Le jazz occupe une place centrale dans ma vie. Je me répète tous les jours la formule de Panassié : Le jazz-hot ce n’est pas de l’art mais une nouvelle façon de vivre. Une façon d’être ce que je suis : Jacques Cauda. Car mon nom vient du jazz. Je ne suis pas né Jacques Cauda. J’ai improvisé, interprété, (une interprétation prise au sens d’effectuation) le nom composé de Jacques Réda, auteur de L’improviste, lecture du jazz. Jacques, qui vient aussi du Fataliste de Diderot, et Cauda d’un montage Réda/Raide/Rédeux. Rédeux en picard signifie curieux, bizarre. Raide se tient droit et ferme. Quant à Cauda, je le pris à L’Age d’homme. On se souvient de la fin du roman placée sous le signe trépident du jazz, n’est-ce pas. Leiris y montre une figure priapique et vénérée : l’onaniste dieu Cauda. In cauda venenum ! Du venin, deux syllabes et un final en « a » comme Réda ! Adopté ! Cauda ou le bizarre tendu comme une queue ! Da Capo al Coda !
Que représente la musique, le jazz pour vous ?
Je sais que pour beaucoup la musique est un baume. Un refuge. Une paix. Pour ma part j’y vois une lutte. La lutte de Jacob, c’est-à-dire Jacques, avec l’ange ? Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? Et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face-à-face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. Genèse, 32. Idem. Après avoir tourbillonné au pied de la Tour Saint-Jacques et lancé des arbustes dans la nuit, je suis rentré chez moi sur une jambe. Une seule. Et depuis, je marche avec une canne… Oui, je sais la vérité paraît souvent invraisemblable… Mais c’est ainsi. J’ai vu, je vois et je verrai toujours la musique en un face-à-face. Et le jazz dans le bleu du ciel. Et, en belle compagnie, comme celle de Duke Ellington qui écrivit une musique de scène pour Le diable boiteux, un roman de Lesage recréé sous la bannière du TNP par Jean Vilar en 1960.
Quels musiciens de jazz actuels suivez-vous tout particulièrement ?
Beaucoup. Déjà toutes celles et tous ceux que j’ai portraiturés… Et ils sont légion.
La place du jazz dans vos livres, vos peintures ? Albert Ayler...
Excentrique, étrange, irréel. […] structuré comme un solo d’Albert Ayler ou Ornette Coleman ou Pharoah Sanders. Jazz. Il est écrit sur les harmoniques. Vertical, pointé vers le soleil, à la manière d’un nouage indéfini du langage sur lui-même tournant dans une structure en spirale ! C’est extrait de la quatrième de couverture de Comilédie, le roman le plus jazz que j’ai écrit, paru chez Tinbad en 2017. Trente ans après son écriture… Un roman free. Ultra free ! Follement free ! Né avec une anche de saxo dans la bouche. Une anche pour une hanche, puisque c’est un roman qui déboite. Le lecteur comme l’auteur. Ses deux parrains en jazzologie sont 1) Joyce : “steploajazzyma, the jigjagged page, jazzfancy, jazzophoney…” in FW 2) Céline et ses points de suspension syncopés et syncopant…
Comment présenter ce livre d’artiste, "J’AZZ" ?
Il s’est présenté comme une évidence. J’ai appris que Bernard Dumerchez créait une nouvelle collection, Les petits papiers. Je l’ai appelé, je lui ai dit : jazz ! Voilà… C’était fait. J’ai privilégié trois portraits dessinés : John Coltrane, Billie Holiday et Éric Dolphy. Billie y trône comme punctum mundi, comme figure placée au centre du milieu d’autour… comme une reine… J’ai écrit d’un souffle sans repentir les deux textes qui accompagnent mes dessins. Il ne restait plus qu’à apostropher mon titre, en disant « je » et « jazz » dans le même mouvement : j’azz !
Noir comme noir voici le jazz C’est le charbon qui Joue sur le pré Un air de je m’en vais Vite tournez l’écaille solitaire Surtout avec la chanteuse qui pleure Elle a des pieds d’araignée Qui marchent en avancée majeure
La musique, le jazz a-t-il un impact, une influence sur votre écriture ? Si oui, laquelle ? Écoutez-vous de la musique en écrivant, en peignant ? Comment voyez-vous la relation entre jazz et littérature ? Jazz et peinture ?
Je n’écoute pas de musique en écrivant, ni en peignant. En revanche, la musique baroque, Bach, Vivaldi, Haendel, Couperin, Purcell, Rameau, Lully, et tant d’autres, et le jazz ont une influence évidente sur moi, sur mon corps en train d’écrire et de peindre. À une nuance près, la musique, la peinture et l’écriture, qui ne sont pas faites pour se rencontrer sinon dans un alibi culturel sans intérêt, se mélangent les unes les autres si et seulement si mon désir les porte jusqu’à mon corps et vice et versa. Si le jazz n’est qu’un référent culturel, nous restons sur un terrain sociologique stérile pour moi. Ma peinture, par exemple, qui est figurative, regarde du côté de la peinture, et nullement du côté d’un mimétisme supposé avec la musique. Je remarque d’ailleurs que les toiles, les dessins, qui veulent faire jazz sont souvent assez médiocres. Et pareillement, lorsque j’écris dans une langue pulsée, mon corps qui se souvient du jazz se souvient aussi de cette phrase de Deleuze : le signifiant musical renvoie à un signifié qui n’a pas de signifiant verbal précis.
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Commentaires :
Ce texte respire, il souffle, il halète, il s’emballe. Il danse sur la ligne comme un funambule ivre, entre mots et musiques, entre pulsations et silences. Il ne parle pas du jazz, il le joue. Chaque phrase syncopée est une note qui fuse, éclate et s’évapore dans l’air comme une volute de Miles Davis, tantôt brûlante, tantôt suspendue.
C’est un combat d’abord, un refus hurlé à la face du destin familial figé dans le marbre. Une colère qui tranche, qui coupe comme le couteau bataillien, un désir de déchirer l’héritage imposé pour faire naître son propre cri, sa propre note bleue. Un refus du totem pour la liberté du riff. La musique ici n’est pas une simple mélodie, c’est une guerre d’indépendance.
Puis vient la bascule. La rencontre initiatique, presque mystique, avec le jazz, ce spectre insaisissable qui s’infiltre et qui prend le corps en otage. On glisse du refus à l’acceptation, mais une acceptation sauvage, libre, éruptive. Le jazz n’est pas un baume mais une révélation, un chaos organisé où le moi se défait pour mieux se recomposer dans l’éclat d’une trompette, d’un solo fiévreux, d’un cri déchirant.
Le texte est une improvisation maîtrisée, un jam littéraire où s’entrechoquent Réda, Mingus, Joyce, Céline et Pascal. La pensée divague mais jamais ne se perd, elle s’égare dans des ruelles sombres pour mieux retomber sur ses pieds en une pirouette vertigineuse. Et puis il y a cette nuit de pluie, ce moment illuminé par le vertige du son, où tout se confond : la pesanteur, Dieu, le destin, le jazz et la folie. La musique comme un défi, un pari pascalien où l’on ne sait jamais si l’on finira par marcher droit ou claudiquer jusqu’à la fin des temps.
Et puis ce nom, Cauda, qui se forge comme une note improvisée, née du jazz lui-même, dans un mouvement de réinvention totale. Le jazz n’est plus seulement un genre musical, il est une posture existentielle, une manière d’habiter le monde, de l’arracher à son inertie pour le faire vibrer d’un souffle fiévreux.
Ce texte ne se contente pas de parler de jazz : il l’incarne, il le fait résonner dans le rythme heurté de ses phrases, dans ses ruptures, dans ses emballements et ses douceurs soudaines. Il est un solo écrit d’un souffle, un riff littéraire qui s’étire et se replie, qui explose et s’apaise, comme un standard réinventé à chaque mesure.