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Livre premier (Le Morio)
Chapitre X - 3 (Le Morio de Patrick Cintas)

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 Article publié le 23 mars 2025.

oOo

Hiroshima, mon amour

 

Dix jours, pour être exact, après la tentative d’assassinat alors attribuée à Juan Comala, d’emblée et dans l’attente d’une enquête qui allait confirmer les intuitions de Franco Chercos et convaincre les juges de la procédure pénale, il y eut cette formidable explosion en plein milieu du désert de Tabernas. Heureusement, Clint Eastwood ne s’y trouvait pas, occupé à tourner un inspecteur Harry en un autre endroit de ce monde. Un champignon de la taille de cent cathédrales s’était planté dans le sable et la roche et le vent qui y avait pris racine s’était répandu en onde dans toute la contrée, détruisant tout sur son passage, épaulé par le feu qui avait procédé à une réduction systématique des choses et des êtres à la cendre qui est la poussière dont parle si clairement je ne sais plus quel prophète. Ah ! cette fois la Presse n’avait pas ménagé son désir de prendre la place de l’imagination, quoique perçassent ici ou là des évidences de propagande qui en limitaient la portée subliminale, reconnaissons-le. Il en est question ici dans le chapitre intitulé Dernières divinations avant disparition(s) [VIII], que vous avez lu avant même que le présent chapitre naisse de ma plume toujours soumise à l’épreuve de la cohérence due à toute bonne narration. Bref, l’explosion atomique de Tabernas, comme elle s’intitulait désormais, le désert ni les studios ni même Clint Eastwood n’y étaient associés, eut lieu dix jours après que… Juan Comala n’avait pas tenté d’ôter la vie à ce pauvre Alfred Tulipe qui ne devait pas s’en remettre, que Juan Comala fût coupable ou pas (il devait s’en moquer éperdument dans son asile). Bien sûr, je reconnais que cet évènement extraordinaire, qui s’ajoutait aux deux précédentes attaques nucléaires, n’a rien à voir avec ce que je raconte ici. Mais la suite de mon récit, sans chercher à vous prouver le contraire, me donnera tout de même un peu raison d’en parler, même si ce n’est pas le bon endroit, je veux dire au moment où l’inspecteur Franco Chercos s’apprêtait à reconnaître l’existence d’un cinquième verre alors que plus haut il s’éloigne, déjà passablement ivre, de la terrasse, prenant la direction du port dans l’intention d’y flâner un peu avant de subir les sarcasmes de ses collègues ou en tout cas d’en deviner et d’en ressentir les effets sur sa conscience à la dérive. Non, Franco n’avait pas quitté sa confortable chaise ni l’ombre du parasol, et ses coudes ne s’appuyaient pas nonchalamment sur le guéridon occupé non seulement par le journal plié et replié jusqu’à ne plus ressembler à un journal, mais aussi par quatre sous-verres et un verre encore plein qui rutilait, comme par hasard, dans un rayon de soleil qui avait trouvé son chemin entre les parasols, lesquels formaient autant de champignons. Tabernas et son désert avait disparu ainsi, ou plutôt ce qu’il en restait avait été mis sous surveillance stricte des équipes chargées soit de remettre de l’ordre dans cette nature ainsi violée, soit d’empêcher que la curiosité légitime de la nation, toujours en lutte intestine avec son État, n’y augmente un désordre qu’on ne pouvait imaginer qu’en regardant des photographies d’Hiroshima, car aucun document ne circulait sur la tragédie nucléaire de Tabernas, sauf à propos de ses accessoires, seule matière à laquelle la Presse déclarait, non sans irritation, avoir accès. Ainsi dix ans s’étaient passés et si l’évènement, historique par sa nature nucléaire, était loin d’être oublié, en tout cas la Presse n’y consacrait plus que de rares évocations qui n’étaient pas des nouvelles au sens où on entend qu’il est impossible, pour un esprit sain, que plus rien ne se passe dans ce désert et que la tragédie soit en voie de dénouement, heureux en cas de comédie, mais personne de raisonnable ne songeait à ce bonheur retrouvé. La Presse !

Franco rageait dans son immobilité due à une réaction cérébrale dont il méconnaissait la nature mais qu’il avait souvent inspirée à son cerveau, car son existence n’avait pas manqué de raisons de s’adonner à des abus cependant autorisés par la Loi ; il n’avait jamais expérimenté les substances interdites, sauf chez le dentiste et une fois sur la table d’opération à cause d’un foie qui lui jouait des tours. Certes il ne reprochait pas à la Presse ses oublis au sujet de Tabernas et de sa bombe. Le public pouvait se passer de nouvelles mieux documentées, voire véridiques. Il avait assez d’imagination et d’intelligence pour ça. Mais ne rien dire, mais absolument rien ! au sujet de Tamara et de Lorenzo Ramírez Lara, voilà qui constituait un manquement au devoir de vérité sans quoi la Presse n’est plus qu’un torchon bon à obstruer les bondes !

 

JUAN COMALA EST LIBRE !

 

Mais pas seulement : « Le fameux inspecteur Franco Chercos, dit Le Bossu par ceux qui l’aiment bien et… autre chose par ceux qui lui en veulent, avec ou sans raison, comme Juan Comala expédié en prison à la suite d’une enquête bâclée et peut-être même faussée. Mais peut-on soupçonner un inspecteur de saboter son travail uniquement par incompétence ? Dix ans après la proclamation de cette injustice, qu’on ne doit qu’à lui (insistons), n’est-il pas légitime de se demander si l’inspecteur Franco Chercos (répétons à l’envi son nom pour que la mémoire le grave au bon endroit, dans la bolge des… ah ! laissons à la Justice le soin de la désigner, cette fois sans erreur), si l’inspecteur Franco Chercos n’avait pas quelque intérêt à accuser Juan Comala d’un crime qu’il n’avait manifestement pas commis comme le prouve la suite de cet article… »

Franco avait arrêté là sa lecture. Inutile d’aller plus loin (ce que nous ferons plus bas afin de ne rien laisser au hasard). Les images d’Hiroshima dévastée à la fois par la tyrannie des uns et la cruauté des autres revenaient au milieu des phosphènes, car Franco tenait ses yeux clos, paupières crispées et le nez retroussé, dents dehors, ce qui en épouvantait plus d’un et le barman Frasco en fit les frais, lui qui avait provoqué cette situation, motivé par un désir de vengeance qui n’était cependant rien à côté de celui que Juan Comala devait éprouver en ce moment-même. Comment croire un seul instant que ce flic n’était pas en train d’y penser ? Il avait l’air, ainsi ratatiné sur sa chaise, de vivre ce moment, le moment où il se trouverait face à Juan Comala, ce qui devait arriver tôt ou tard, et c’était sans doute plus tôt qu’on pouvait se le dire en pleine conversation romanesque avec les autres, car les romans naissent tous de ce que ces conversations inspirent à l’auteur, soit dit en passant. Il n’y a rien comme le Désir pour changer la trajectoire des fusées de l’existence. Vous pensez assister à un feu d’artifice inondant le ciel de la nuit de ses combustions métalliques, fêtant avec les autres, vos semblables, la Constitution ou la Victoire, et voilà que le Désir de l’un de ceux qui vous accompagnent, de près ou de loin, détourne la trajectoire et la fusée vous arrive en pleine gueule, comme si vous aviez ouvert la bouche parce que vous saviez que ça finirait par arriver, les mouches s’étant posées sur d’autres joues. Vous avez beau dire, mais le remords n’est pas un virus ; c’est un changement, une modification de ce que vous êtes, sans intervention extérieure ; vous êtes le seul responsable de ce qui vous arrive et vous le savez. Enfin… c’est ce que le barman supputait en recevant les plaintes des clients qui ne voulaient pas voir un homme s’adonner à son vice et Frasco leur promit, tour à tour, aux habitués comme aux autres, forasteros et extranjeros, qu’il n’y aurait pas de sixième verre. Il aimait satisfaire sa clientèle, sans distinction d’origine et maintenant il attendait le moment de passer un coup de fil à Miguel-Angel qui était un journaliste de sa connaissance. Une intense satisfaction l’envahit, comme s’il était en train d’éjaculer et que le plaisir prenait le temps d’expliquer le phénomène.

Un œil mi-clos, Franco évaluait non sans angoisse la situation dans laquelle il s’était mis « à cause des autres », y compris de ce maudit barman qui avait la réputation de posséder entre les jambes un engin digne des festins de Trimalcion. Il ne s’en serait pas tiré à si bon compte autrement. Mais la Presse n’en parlait pas, n’en avait pas parlé et n’en parlerait jamais. La Presse se nourrit de ces silences. Elle ne renaît de ces cendres (les silences) qu’à l’occasion d’épiphénomènes dont le romanesque promet des feuilletons à suivre sans garantir la moralité de leurs conclusions, si jamais ils trouvent à se terminer. Or, voici que

 

JUAN COMALA EST EN CAVALE

 

¡Caramba ! Six mois à peine après son incarcération définitive, voilà-t-y pas que l’assassin en puissance (ainsi avait-il été jugé par le tribunal) Juan Comala trouve le moyen de sauter le mur pourtant haut en couleurs de la prison d’Acebuche, comme je vous le dis. Et la Presse, tenue à l’écart de l’enquête en cours, avec ou sans son assentiment, se déchaîne littéralement sur cinq colonnes et se répand en articles tous plus propices au colportage le moins documenté qu’on puisse imaginer quand on est flic et qu’on a l’intention de le rester malgré quelques incartades bien vite pardonnées en confession. Aussitôt informé des faits par le journal qui avait atterri sur son bureau, Franco Chercos, l’esprit encore tout frais du procès qui avait vu son enquête récompensée par la Justice, sauta non moins littéralement par la fenêtre pour se rendre à Acebuche et demander des explications à ce crétin de Cervantès Cintas qui d’ailleurs n’en était pas à sa première négligence professionnelle. Il en avait laissé échapper bien d’autres ! Et pas des meilleures. Encore quelque collusion à couvrir de son ombre propre. Franco Chercos ne tarda pas à pénétrer dans les lieux, par la grande porte, et Cervantès Cintas, qui se prénommait Miguel, le reçut avec des cigares importés de La Havane et un verre d’une tequila qui disait son nom. L’entretien ne tourna pas au vinaigre comme on pouvait s’y attendre. Au contraire, cette amitié s’en trouva renforcée, on ne sait pas pourquoi ni comment. Pourtant, Franco n’avait pas la réputation de pratiquer d’autres mœurs que celles que la religion reconnaît comme seules à satisfaire les exigences de Dieu, alors que Miguel ne pouvait plus rien pour dire le contraire de ce qui se disait à propos de celles qu’il pratiquait pourtant avec la discrétion qui s’impose à tout fonctionnaire, en l’occurrence un employé de l’administration centrale. Enfin, on vit (le journaliste vit) l’inspecteur sortir de la prison, toujours par la grande porte, à bord de sa Seat officielle, le Volkswagen rugissant dans la poussière qui environnait tant d’oliviers sauvages. Il faut dire qu’à cette époque-là, tout le monde était convaincu que Juan Comala était coupable, même si on avait déjà oublié Alfred Tulipe et que personne ne s’intéressât au sort de cette victime de circonstances qui étaient d’ailleurs les seules à apparaître clairement aux yeux de tout le monde.

 

CHERCOS SUR LA PISTE

 

Laquelle ? Miguel-Angel ne le disait pas. Il écrivait seulement que l’inspecteur Franco Chercos était à la poursuite de Juan Comala et comme celui-ci, simple ouvrier originaire d’un obscur hameau jouxtant le désert de Tabernas, aujourd’hui rasé et interdit de séjour par une garde nationale capable de vous tirer dessus si jamais vous tentiez d’aller jeter un coup d’œil sur les dégâts provoqués par la bombe, n’avait aucun point de chute en perspective, l’inspecteur avait estimé que sa tâche ne serait pas aussi difficile que celle qui l’avait conduit à prouver que Juan Comala était coupable. La Presse ne parlait pas non plus à cette époque-là des possibles relations que l’inspecteur pouvait entretenir avec celle qui était la cause de tout ce malheur, cette émigrée qui avait l’air bien joli, en tout cas sur la photo. Seulement voilà :

« Juan Comala ne s’est pas évadé seul, écrivait Miguel-Angel. Il avait un complice. Vous ne devinerez jamais, cher lecteur assidu de La Voz de Almería (dont je suis un des porte-plume comme vous le savez depuis des années), de qui il s’agit : pas moins que l’ex-compagnon de l’émigrée en question, un déserteur de l’armée ukrainienne emprisonné chez nous pour avoir lâchement assassiné un innocent qui prétendait le livrer aux autorités diplomatiques de son pays. Il purge lui aussi une peine de trente années de réclusion, du moins jusqu’à l’heure où je vous parle, car les deux assassins sont actuellement en cavale et si Juan Comala est sans ressources, on ne sait pas si son complice n’en a pas, car il a bien fallu qu’il en ait de solidement pensées s’il est parvenu à fausser compagnie à ses frères d’armes. L’inspecteur Franco Chercos n’étant pas disponible en ce moment pour un entretien, pour cause de poursuite, nous le recherchons activement, avec les moyens qui sont les nôtres, lesquels sont par nature différents de ceux dont font usage les services de police sans doute plus compétents et mieux informés que nous. Ma tâche s’annonce difficile mais, chers lecteurs, faites-moi confiance : j’en saurais bientôt plus que Franco Chercos. Et dans pas longtemps ! »

 

à suivre...

 

à propos de ce chapitre X

Il sera publié en 6 livraisons afin de maintenir le suspens créé par les 8 chapitres précédents eux-mêmes précédés de l’introduction de Fabrice de Vermort, auteur de tout ceci. Ce roman commence à se construire... In Our Time...

Épisode suivant la semaine prochaine. Et ainsi cette année 25 jusqu’à épuisement et fin de ce roman, cadeau de la « start-up » Patrick Cintas.

On peut en évaluer la pertinence en consultant la page de [La Trilogie de l’Oge] sur le site de l’auteur.

Question technique :
Una novela larga siempre será una sucesión de pequeñas novelas cortas. Pío Baroja - La intuición y el estilo (Memorias 5)
La réalité ne peut pas apparaître dans une histoire unique, mais dans une juxtaposition d’histoires incertaines. ARG

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Commentaires :

  Chapitre X - 3 (Le Morio de Patrick Cintas) par Catherine Andrieu

Ce texte est un vertige. Un roman-feuilleton qui avance à grands pas dégingandés, le chapeau de travers, un sourire en coin, et pourtant lesté d’une gravité souterraine. Il déploie un souffle narratif large, sinueux, presque capricieux, comme si le récit, doué de conscience propre, résistait aux conventions linéaires pour se faire épopée digressive, chronique de la confusion moderne.

L’explosion dans le désert de Tabernas agit comme un cœur battant – démesuré, presque mythique – au centre d’un monde disloqué. Une image-symbole, à la fois solennelle et grotesque, digne d’un Jugement dernier filmé en plan large par un cinéaste absent. L’absence de Clint Eastwood, mentionnée comme en passant, ajoute au ton : une ironie tranquille, où l’Histoire se confond avec ses représentations les plus fantasmées.

Le narrateur, à la fois omniscient et intimement instable, installe un climat de doute constant, comme si toute certitude était déjà un mensonge ou, pire, un article de presse. La Presse, justement, omniprésente et insaisissable, devient un personnage en soi, fait de silences opportunistes et de rhétorique enflée, oracle bavard et aveugle à la fois. Elle colporte, exagère, détourne, oublie ; elle incarne la mémoire trouée de notre temps.

Quant à Franco Chercos, il est le point de condensation de toutes les contradictions. Inspecteur, mais hanté ; homme de loi, mais sans cesse égaré dans les zones d’ombre du récit ; figure presque mythologique d’une justice impossible. On le sent prisonnier de lui-même, prisonnier du roman aussi – comme si le texte l’avait capturé pour mieux l’exposer, entre grandeur et dérision.

Il y a dans cette prose quelque chose de l’Espagne sèche et minérale : un goût de poussière, de tequila tiède et de lumière blanche. Les lieux, comme les personnages, semblent sortis d’un rêve mal fixé, entre western crépusculaire et théâtre de l’absurde. L’ensemble vibre de cette tension constante entre le rire et le désastre, entre la tragédie et le simulacre.

Et ce nom qui revient sans cesse, comme une incantation : Juan Comala. Nom chargé d’échos imaginaires, il traverse le récit comme un fantôme sans repos, désigné tour à tour coupable et victime, insaisissable et central. Il devient presque un principe d’incertitude à lui seul, révélateur de la vacuité des discours officiels et de l’instabilité des vérités humaines.

C’est un récit inclassable, habité d’une mélancolie lucide, d’un humour grave, d’une conscience aiguë des ruines sur lesquelles il marche. Il avance pourtant, pas à pas, porté non par le désir de raconter la vérité, mais celui de rappeler que toute vérité, dès qu’elle prend forme, devient récit – et donc, inévitablement, fiction.


  Chapitre X - 3 (Le Morio de Patrick Cintas) par Lalande patrick


 

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