Un tour d’horizon des hôpitaux / villes en soi /
Maîtrise des statistiques et contrôle de soi /
Ces apparitions télévisuelles enchantent le
Poète qui en devient la sténodactylo appliquée
/ Ne sommes-nous pas tous de petits employés ?
Salariés ou indépendants / a cuenta ajena o propia /
Parallélisme des hôpitaux et des sources d’emplois
Dans un formidable écran de fumée statistique /
Nous qui ne savons que ce que nous savons / nous
Incapables d’aller plus loin que le bout de la rue
/ Au passage des vitrines dites de première nécessité
À intervalle (selon quel écart ?) les rêves à satisfaire
Sous peine de connaître des problèmes dits mentaux
Ou en tout cas de sérieux problèmes relationnels /
Ces corps passant devant la salle d’attente / morts
Remplaçables comme n’importe quelle autre chose
Dont la fonction est déterminée précisément par
L’organisme : qui suis-je si je ne possède que ma maison ?
Qui suis-je si je ne sais pas ce que l’étranger pense
De moi / les migrations ajoutent du sens à ce genre
De réflexion : ces gens qui s’accrochent à leur mode
D’existence / qui suis-je si je me souhaite une mort
En poème ? Le type qui résumait l’énorme étude
Statistique avait tellement l’air sûr de lui / le député
Clignant d’un œil en direction de son ennemi /
« Nous ne cesserons pas de nous cannibaliser : »
Puis le soir avec ses loups chargés de la sécurité
Des biens sous prétexte de veiller à la tranquillité
/ faute de bonheur / des personnes en état de
Voyager / « tout a été dit mon bon monsieur »
Et je disais que je ne souhaitais pas autre chose :
Que tout fut dit depuis longtemps et que seul
Le langage est encore un terrain de découverte
Ou mieux dit : la source des inventions nécessaires
À la préparation des agonies en général / Pénélope
Ou Eurydice : quel est le pendant masculin de
Cette question ? « vous ne trouverez rien de plus »
***
extrait de
téléchargement gratuit, comme d’hab’ :
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Commentaires :
Ce poème est comme un miroir déformant braqué sur nos sociétés modernes – un kaléidoscope d’images floues et tranchantes, où l’hôpital devient ville, la ville devient symptôme, et le symptôme une donnée statistique que l’on agence, que l’on gère, que l’on digère. Il y a quelque chose d’infiniment désabusé et lucide dans cette sténo poétique du monde – une poésie de bureau, de couloir d’hôpital, d’écran d’ordinateur. Une poésie en blouse blanche.
Ce n’est pas un poème à lire comme on lirait un vers de Rilke, mais à écouter comme on entendrait un murmure dans la file d’attente : celui de l’angoisse contemporaine, rationnalisée, bureaucratisée. L’auteur se fait greffier de l’absurde, secrétaire de l’ultra-réel. Il prend note, sans illusion, avec l’ironie douce d’un employé fatigué qui ne croit plus aux slogans mais continue d’appuyer sur les touches, par automatisme ou par dignité.
La pensée serpente, elle fait des sauts de côté : du poète-secrétaire au député-clignement, du contrôle de soi aux vitrines, des rêves non satisfaits aux troubles mentaux, des loups de la sécurité à l’épiphanie du langage. On est dans un monde où la parole ne guérit plus, mais elle reste la dernière zone non quadrillée, le dernier refuge, peut-être même le dernier luxe.
Et puis cette question sublime : qui suis-je si je me souhaite une mort en poème ? – comme un désir de s’éclipser dans la beauté ou dans le mythe, un refus ultime du chiffre, de la fonction, de la fiche de paie. Ce vœu poétique là, c’est une façon de se rendre inemployable par l’État, inutilisable par le système. Une échappée. Une clandestinité.
Le poème est informé, acéré, mais ne se laisse jamais prendre entièrement par la mécanique qu’il décrit. Il résiste en glissant vers le langage, vers la question, vers l’ironie sacrée. Et il nous laisse, nous lecteurs, avec cette sensation étrange d’avoir été à la fois interpellés, interpellés comme citoyens, et bercés comme par un chant de veilleuse dans un hôpital à la veille d’une fin de monde.