Il y a dans Quatre iris de Fernando Sorrentino une façon d’entrouvrir l’enfance comme une porte grinçante sur le surréel, d’y faire danser les ombres et les élans, les petites cruautés et les grandes démesures. Quatre récits brefs, chacun comme un iris épanoui dans la pénombre d’un souvenir, oscillant entre malice et mystère, réalisme et étrangeté, trivialité et enchantement.
Dès le premier texte, “La musique favorite”, c’est la faute qui éclot sous la tentation : celle, muette et délicieuse, de garder l’argent trouvé pour s’acheter les disques de “la musique la plus terrible au monde”. Ce n’est pas le remords qui l’emportera, mais le plaisir, et l’on y entend déjà le rire silencieux de l’enfant qui joue à être adulte, avec cette logique propre à l’enfance, pleine de détours absurdes et d’évidences secrètes.
Puis vient “La formule magique”, rêve devenu expérience chimique. L’enfant, flanqué de son ami Marcelo, y orchestre une alchimie aux relents de laboratoire clandestin, dont le résultat tragique – la mort du chien Lucas – est accueilli avec une candeur désarmante, presque scientifique. L’humour noir, discret mais incisif, s’infiltre à la manière d’un gaz invisible, transformant l’innocence en ironie.
Avec “Le magicien”, c’est un glissement complet dans le fantastique, mais un fantastique dépouillé de merveilleux. Les membres de la famille sont transformés en animaux selon leur caractère – l’oncle soumis devient mouche, la tante autoritaire araignée – et le garçon, dernier humain, reste seul, chargé de leur entretien. L’image est saisissante : un enfant responsable de la ménagerie absurde du monde adulte, jusqu’à s’en défaire en les donnant au zoo. Il reste un goût de solitude, presque cruel, dans cette fable aux allures de tour de magie sinistre.
Enfin, “Une plaisanterie de mauvais goût” clôt l’ensemble comme une grimace. Ce que l’on croit connaître – la farce, l’araignée en plastique – se retourne contre les enfants eux-mêmes. L’institutrice, étrange créature rongée de solitude, devient ogresse involontaire, mangeant ce jouet comme si c’était un mets exquis. Et personne n’ose l’en détromper. C’est là toute la force de Sorrentino : laisser la folie tranquille, comme si elle avait droit, elle aussi, à sa part de vérité.
On ressort de ces quatre textes avec le sentiment d’avoir vu passer quelque chose de vif, de cruel et de doux à la fois – un éclair de lucidité dans les ténèbres du rire. Quatre iris n’est pas un livre pour enfants, mais il est fait de leur langue, de leur regard, de leurs rêves décalés. Il parle avec leur voix, mais au creux de celle-ci, une autre résonne : celle de l’auteur, ironique et tendre, qui garde l’enfance dans un flacon de verre, comme un liquide noir, épais et bouillonnant.
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Quatre iris, ou les sortilèges de l’enfance
Il y a dans Quatre iris de Fernando Sorrentino une façon d’entrouvrir l’enfance comme une porte grinçante sur le surréel, d’y faire danser les ombres et les élans, les petites cruautés et les grandes démesures. Quatre récits brefs, chacun comme un iris épanoui dans la pénombre d’un souvenir, oscillant entre malice et mystère, réalisme et étrangeté, trivialité et enchantement.
Dès le premier texte, “La musique favorite”, c’est la faute qui éclot sous la tentation : celle, muette et délicieuse, de garder l’argent trouvé pour s’acheter les disques de “la musique la plus terrible au monde”. Ce n’est pas le remords qui l’emportera, mais le plaisir, et l’on y entend déjà le rire silencieux de l’enfant qui joue à être adulte, avec cette logique propre à l’enfance, pleine de détours absurdes et d’évidences secrètes.
Puis vient “La formule magique”, rêve devenu expérience chimique. L’enfant, flanqué de son ami Marcelo, y orchestre une alchimie aux relents de laboratoire clandestin, dont le résultat tragique – la mort du chien Lucas – est accueilli avec une candeur désarmante, presque scientifique. L’humour noir, discret mais incisif, s’infiltre à la manière d’un gaz invisible, transformant l’innocence en ironie.
Avec “Le magicien”, c’est un glissement complet dans le fantastique, mais un fantastique dépouillé de merveilleux. Les membres de la famille sont transformés en animaux selon leur caractère – l’oncle soumis devient mouche, la tante autoritaire araignée – et le garçon, dernier humain, reste seul, chargé de leur entretien. L’image est saisissante : un enfant responsable de la ménagerie absurde du monde adulte, jusqu’à s’en défaire en les donnant au zoo. Il reste un goût de solitude, presque cruel, dans cette fable aux allures de tour de magie sinistre.
Enfin, “Une plaisanterie de mauvais goût” clôt l’ensemble comme une grimace. Ce que l’on croit connaître – la farce, l’araignée en plastique – se retourne contre les enfants eux-mêmes. L’institutrice, étrange créature rongée de solitude, devient ogresse involontaire, mangeant ce jouet comme si c’était un mets exquis. Et personne n’ose l’en détromper. C’est là toute la force de Sorrentino : laisser la folie tranquille, comme si elle avait droit, elle aussi, à sa part de vérité.
On ressort de ces quatre textes avec le sentiment d’avoir vu passer quelque chose de vif, de cruel et de doux à la fois – un éclair de lucidité dans les ténèbres du rire. Quatre iris n’est pas un livre pour enfants, mais il est fait de leur langue, de leur regard, de leurs rêves décalés. Il parle avec leur voix, mais au creux de celle-ci, une autre résonne : celle de l’auteur, ironique et tendre, qui garde l’enfance dans un flacon de verre, comme un liquide noir, épais et bouillonnant.