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![]() oOo A tes mots me heurte Comme les vagues au rocher Tout là-bas A l’extrême pointe De la jetée
Parole érode S’érodant Emporte dans l’à-peu-près Des rythmes marins Quelque matière en suspens Dans les paroles adverses Du rocher
Et travaille la vague le rocher Indécision ultime Echange de matière organo-verbale Eau copule du jugement Ordalie aquatique Veut avoir le dernier mot Que le rocher, seul, est en droit de proférer
Tous les pores de la peau du nageur sont en alerte Dans les eaux basses qui montent sournoisement
Vagues clapotent contre ses chairs Lesquelles deviennent aqueuses
Tous muscles tendus tendant Vers une extase de pierre Que les eaux arrêtent-malmènent Broyant l’écume, chahutant les corps Ballotés par les flots
Nageur reflue dans l’élément liquide Régresse au point de se faire eau de toutes parts Il est temps de regagner la rive avant qu’il ne soit trop tard La salure minéralise son ardeur Rend salubre l’espérance d’une écume contenue Qu’il retrouvera en toute quiétude Allongé dans le sable blond Sous un soleil ardent Les deux pieds Dans l’eau
Intertidale extase Frissons d’écumes
Jean-Michel Guyot 15 mars 2023
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Il est des poèmes qui n’attendent pas que l’on vienne à eux : ils frappent, s’imposent, nous précipitent dans leur souffle. Thomas, de Jean-Michel Guyot, est de ceux qui heurtent — à la manière de la vague sur le rocher, avec cette force inexorable qui n’érode pas seulement la pierre mais les certitudes. Ce n’est pas tant un poème qu’un rituel d’immersion, une lente progression vers les zones troubles de l’être, là où le verbe devient fluide, où la parole elle-même cède à l’érosion.
Le poète nous place à l’extrême pointe de la jetée, ce lieu-limite où l’homme, seul, affronte les éléments. À la violence des mots répond celle des marées : “Parole érode / S’érodant”, double flux de dépossession où la langue perd autant qu’elle attaque. Nous ne sommes pas dans le royaume de la clarté, mais dans une zone interstitielle, organo-verbale, où la chair et le langage s’affrontent, s’interpénètrent, se dissolvent. Le rocher n’est plus un simple motif marin : il devient le lieu de l’altérité radicale, le récepteur muet mais souverain des attaques verbales — le seul, peut-être, en droit de proférer le dernier mot.
La mer, elle, n’a rien d’apaisante. Elle est ordalie, tribunal liquide où se joue l’ultime épreuve : celle de la rencontre. Une “copule du jugement”, dit le poète, avec une audace lexicale qui mêle les sphères du désir et du sacré. Le corps du nageur, livré aux éléments, s’abandonne peu à peu, se décompose dans l’eau, jusqu’à perdre ses contours humains : “Il est temps de regagner la rive avant qu’il ne soit trop tard”. L’extase pressentie menace de devenir disparition.
Mais la conclusion n’est pas tragique. Elle offre, dans le reflux, une rédemption solaire. Revenu au sable blond, le corps minéralisé par le sel retrouve sa plénitude, une forme de paix — presque mystique — dans cet état d’intertidale extase. Là, entre deux cycles, entre deux battements d’eau, le poème s’achève, laissant en suspens ce frisson d’écume qui n’appartient ni à la mer, ni au corps, mais à ce lieu rare et fragile où les éléments se confondent.
Thomas est une œuvre où le langage s’exhausse à la hauteur des forces naturelles qu’il convoque. Jean-Michel Guyot y signe un poème d’une tension rare, où l’abandon se double toujours d’une lucidité, et où l’homme, perdu dans l’élément, renaît dans la parole.