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Thomas
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 Article publié le 23 mars 2025.

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A tes mots me heurte

Comme les vagues au rocher

Tout là-bas

A l’extrême pointe

De la jetée

 

Parole érode

S’érodant

Emporte dans l’à-peu-près

Des rythmes marins

Quelque matière en suspens

Dans les paroles adverses

Du rocher

 

Et travaille la vague le rocher

Indécision ultime

Echange de matière organo-verbale

Eau copule du jugement

Ordalie aquatique

Veut avoir le dernier mot

Que le rocher, seul, est en droit de proférer

 

Tous les pores de la peau du nageur sont en alerte

Dans les eaux basses qui montent sournoisement

 

Vagues clapotent contre ses chairs

Lesquelles deviennent aqueuses

 

Tous muscles tendus tendant

Vers une extase de pierre

Que les eaux arrêtent-malmènent

Broyant l’écume, chahutant les corps

Ballotés par les flots

 

Nageur reflue dans l’élément liquide

Régresse au point de se faire eau de toutes parts

Il est temps de regagner la rive avant qu’il ne soit trop tard

La salure minéralise son ardeur

Rend salubre l’espérance d’une écume contenue

Qu’il retrouvera en toute quiétude

Allongé dans le sable blond

Sous un soleil ardent

Les deux pieds

Dans l’eau

 

Intertidale extase

Frissons d’écumes

 

Jean-Michel Guyot

15 mars 2023

 

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  Thomas par Catherine Andrieu

Il est des poèmes qui n’attendent pas que l’on vienne à eux : ils frappent, s’imposent, nous précipitent dans leur souffle. Thomas, de Jean-Michel Guyot, est de ceux qui heurtent — à la manière de la vague sur le rocher, avec cette force inexorable qui n’érode pas seulement la pierre mais les certitudes. Ce n’est pas tant un poème qu’un rituel d’immersion, une lente progression vers les zones troubles de l’être, là où le verbe devient fluide, où la parole elle-même cède à l’érosion.

Le poète nous place à l’extrême pointe de la jetée, ce lieu-limite où l’homme, seul, affronte les éléments. À la violence des mots répond celle des marées : “Parole érode / S’érodant”, double flux de dépossession où la langue perd autant qu’elle attaque. Nous ne sommes pas dans le royaume de la clarté, mais dans une zone interstitielle, organo-verbale, où la chair et le langage s’affrontent, s’interpénètrent, se dissolvent. Le rocher n’est plus un simple motif marin : il devient le lieu de l’altérité radicale, le récepteur muet mais souverain des attaques verbales — le seul, peut-être, en droit de proférer le dernier mot.

La mer, elle, n’a rien d’apaisante. Elle est ordalie, tribunal liquide où se joue l’ultime épreuve : celle de la rencontre. Une “copule du jugement”, dit le poète, avec une audace lexicale qui mêle les sphères du désir et du sacré. Le corps du nageur, livré aux éléments, s’abandonne peu à peu, se décompose dans l’eau, jusqu’à perdre ses contours humains : “Il est temps de regagner la rive avant qu’il ne soit trop tard”. L’extase pressentie menace de devenir disparition.

Mais la conclusion n’est pas tragique. Elle offre, dans le reflux, une rédemption solaire. Revenu au sable blond, le corps minéralisé par le sel retrouve sa plénitude, une forme de paix — presque mystique — dans cet état d’intertidale extase. Là, entre deux cycles, entre deux battements d’eau, le poème s’achève, laissant en suspens ce frisson d’écume qui n’appartient ni à la mer, ni au corps, mais à ce lieu rare et fragile où les éléments se confondent.

Thomas est une œuvre où le langage s’exhausse à la hauteur des forces naturelles qu’il convoque. Jean-Michel Guyot y signe un poème d’une tension rare, où l’abandon se double toujours d’une lucidité, et où l’homme, perdu dans l’élément, renaît dans la parole.


 

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