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1- Le caramentran
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 Article publié le 23 mars 2025.

oOo

Le bouchon à la rigolade,

Je me traite de tous les noms.

Dans le refrain de ma ballade,

Je tire un boulet de canon,

Je suis mûr pour le cabanon.

 

Le troufignon bordé de nouilles,

Les yeux d’écarlate et d’anchois,

Dans ma bedaine des grenouilles,

Ne suis-je un Provençal de choix,

Un qui sait ce qu’un pois chiche oit ?

 

Pour une gibecière plate

Un bougre plante son couteau

De table entre mes omoplates,

- C’est une farce de tréteaux,

J’y tiens un rôlet à manteau.

 

Suis-je un sac de nœuds et d’embrouilles,

Un plaisantin à bout portant,

La cinquième roue des citrouilles,

Un vieux coucou qui perd son temps,

Un dimercre encore au mitan ?

 

J’ai appris à lire à écrire

Et à compter sur mes vingt doigts,

À manier la poêle à frire,

À rouscailler en mon patois,

À chanter Manon sur les toits…

 

Jamais gêné aux entournures,

Des aragnes dans le plafond,

Je pense aux miens aïeux qui n’eurent

Qu’oignons, fèves, pois, pain sec, fonds

D’estagnon2, escafes3, chiffons.

 

À l’an neu,f le temps des étrennes,

Que de morveux à ma merci !

À la Pentecôte, à la traîne,

Sur mes détours, mes raccourcis,

Je patrocine sans souci.

 

Quand la Faim sur mon bide danse,

Avec ses croquenots mordants,

Elle s’en tape des cadences

De mon dentier, de mes aidants,

Des fourchettes du père Adam.

 

Je mets en vers tous mes délires,

La musique en fait des chansons,

Je salis ceux qui me salirent,

Je me retrouve en caleçon.

Les gars, tirez-en des leçons !

 

J’ai traversé mille disettes,

N’en suis-je pas revenu sain

Et sauf avec, dans ma musette,

La chandelle d’un pauvre saint

Et le stylet d’un assassin ?

 

Ô mes aminches morts aux pluches,

Hachés comme chair à pâté,

Je vous dessale des merluches4,

Pour vous, pour vous j’aurai chanté

L’Amour, la Mort, la Liberté !

 

C’est une troupe parnassienne

Qui braille dans tous ses états,

Sous vos curieuses persiennes.

Ho, Ho, Ho ! je suis dans le tas !

C’est pas d’la soup’ c’est du rata…

 

Paste-merde5, coquefredouille,

Nervi coureur de guilledou,

Pêcheur, chasseur toujours bredouille,

Coquard, pistachier6, frottadou,

Je mêle l’amer et le doux.

 

 

Je suis du pays des restanques,

Des criques et des îles d’or,

Des forcenés de la pétanque…

Parfois, pichon, je me rendors

Dans la fraîcheur d’un corridor.

 

Je mérienne7, dans la lavande,

Les marteaux piqueurs se sont tus.

Comme cette infecte buvande,

Je suis sans force et sans vertu,

Poussé dans des rêves, battu.

 

Je m’entiche d’une cagole,

D’une masque, d’un carnaval8,

En bandoulière, une espingole.

Je cours les mers, les monts, les vals,

Aurai-je au moins un vrai rival ?

 

Je suis un abîme de science,

Une espèce de vis sans fin

Qui prend tous les maux en patience,

Les chauds, les froids, les soifs, les faims,

Pour en savoir le fort, le fin.

 

Qu’ai-je à partir en barigoule,

À finir en eau de boudin

Dans les rumeurs de ma pagoule9

Dégingandé comme un gandin

Avec ma gourde et mon gourdin ?

 

Dans mon estome qui tiraille,

Ceux-là ne manquent pas de bras.

Peut-être en léchant la muraille

Deviendrai-je gris gros et gras

Comme dans les égouts les rats ?

 

Cent ans bannière, autant civière,

Ceci retient les pauvres gens

De se jeter à la rivière,

De zigouiller tous les régents,

Tous les bourreaux d’or et d’argent.

 

Que l’on me noie, que l’on me brûle,

Gars, ce n’est qu’une fois par an !

Le martinet et la férule

Ont martyrisé nos parents.

J’ai un métier : caramentran !

 

Comme vous y allez, damotes10,

Que craignez-vous sur le retour,

Que l’on vous défrise la motte,

Que l’on arrache vos atours,

Que l’on vous joue des sales tours ?

 

Qu’est-ce que ma plume crachote ?

Ce n’est vraiment pas le moment,

J’ai des chichis pour mes chochottes

Et j’entourloupe mes tourments

En les fourrant dans un roman !

 

Quand je n’ai plus qu’une boulette

D’esprit, j’en ai encore trop, 

Vieux cueilleurs de farigoulette11,

Pour vos pitoyables héros

Toujours à pots, à pets, à rots !

 

Ici, autour dans les parages

Et toujours à minuit sonnant,

Mes grains de plomb les découragent

Ces fantômes, ces revenants,

Ces gueux de carême-prenant

 

Je veux bien être la risée

Des abatteurs de quilles, mais

Pourquoi reprendre nos brisées ?

Nous en aurions pour jusqu’en mai,

Pour quatre mois après jamais !

 

Pas un traître mot, pas un qu’est-ce,

Pas un couac, pas un qu’es-aco,

Pas une larme sur ma caisse

De mort, pas un coquelicot,

Pas de quoi payer mon écot.

 

Tripes et boyaux en détresse,

Au désespoir, le bec salé,

De l’aigue, risque pas, ogresse,

Que j’en reboive ! désolé,

Tous mes vœux se sont envolés !

 

Mes bras, on dirait des cornières

Et mes pogne,s des sécateurs.

Mais, si je manque de manières,

Ne suis-je pas à la hauteur

Du siècle, en tant que raconteur ?

 

Ai-je regret de ma jeunesse,

De ses quatre cents coups tordus ?

Que je meure et que je renaisse,

On dira : C’était un madu12,

C’est la bicoque du pendu…

 

Je me coiffe à la Ravachole,

J’ai eu la fève du gâteau.

Vite, une reine, une pachole13 !

J’ajoute un trou à mon flûteau,

Je détrône le roi Pétaud.

 

Dans toutes ces vies de galère,

Il m’arrive d’être content,

D’y passer envies et colères,

De m’y refaire, tant et tant,

Et d’y aimer fan de petan !

 

 

Robert VITTON, 2016

 

Notes

1 - Caramentran : mannequin en habits burlesques que l’on noie ou brûle à la fin d’un carnaval provençal. Traiter quelqu’un de caramentran, c’est se moquer de sa mise ou de lui reprocher sa laideur et sa débauche.

2 - Estagnon : dans le midi de la France, bouteille en cuivre où l’on met de l’huile, de l’eau de fleur d’oranger.

3 - Escafe : soulier.

4 - Merluche : morue.

5 - Paste-merde : fouille-merde, amateur de commérages, de scandale.

6 - Pistachier : vieux satyre.

7 - Mérienner : siester.

8 - Carnaval : personne bizarrement vêtue.

9 - Pagoule : lieu isolé.

10 - Damote : femme qui prend des grands airs.

11 - Farigoulette : thym.

12 - Madu : fada, fou.

13 - Pachole : sexe de la femme.

 

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Commentaires :

  1- Le caramentran par Catherine Andrieu

Le chant haut en couleur de Robert Vitton

Il écrit comme on fend l’air d’un éclat franc, sans détour ni apprêt, avec l’ardeur de ceux qui savent que les mots ont le pouvoir de tenir tête à la vie. Dans Le caramentran, Robert Vitton fait entendre une voix singulière, nourrie d’expressions populaires, de trouvailles langagières, de rythmes anciens et d’une mémoire profondément enracinée dans la terre méridionale. Son verbe est un instrument de musique endiablé, un tam-tam de ruelle, une fanfare des collines.

Ici, tout est matière à poème : le quotidien comme l’Histoire, les maladresses de l’âme comme les blessures de l’enfance, la pauvreté digne des anciens comme les satires enlevées du temps présent. Le poète s’adresse à nous comme à de vieux compagnons de route, en un monologue tour à tour fantasque, caustique, attendri, profond. Il rit pour ne pas pleurer, il chante pour ne pas se taire.

Dans cette longue ballade aux accents picaresques, on croise la Provence de toujours — celle des escarpements, des figuiers, des pétanques sous les platanes, mais aussi celle des ombres, des manques, des silences hérités. L’auteur puise à la source des mots oubliés, ressuscite les tournures du patois, et les assemble en une fresque vivante où l’humour frôle l’émotion avec grâce.

Sous l’apparente légèreté des images, une mélancolie affleure, discrète mais tenace. Les figures évoquées — compagnons disparus, ancêtres affamés, silhouettes du passé — habitent les vers comme des ombres fidèles, témoins d’une existence traversée de luttes et de fidélités profondes. Le poète se fait alors témoin, conteur, survivant — celui qui marche au milieu des ruines avec, dans la poche, le chant d’un monde ancien.

L’écriture de Robert Vitton est un feu de joie, une poésie de plein vent, où le sens côtoie l’absurde, où le réel se déguise en farce pour mieux dévoiler sa vérité. Il y a chez lui cette puissance rare de transformer le désarroi en refrain, l’humilité en grandeur.

Qu’on l’écoute, ce poète des marges et du cœur. Il parle pour ceux que l’on n’écoute plus, il chante pour ceux que l’on oublie trop vite. Il mêle, avec panache, la mémoire populaire et l’esprit de liberté. Son chant est un hommage vibrant à la vie – et à ceux qui, dans l’adversité, ont su en garder la flamme.


  1- Le caramentran par Lalande patrick


  1- Le caramentran par Lalande patrick

Analyse de texte par Catherine Andrieu. https://youtube.com/shorts/9fbKt0Tj0tc?si=BXf6dSO-gukW4_I2


 

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