Mi amigo Lucas / Mon ami Lucas par Catherine Andrieu
Le théâtre translucide de Lucas
Il glisse dans les phrases comme il glisse sur le trottoir : de biais. Avec l’élégance maladroite de ceux qu’on n’entend pas entrer. Lucas n’occupe pas l’espace — il le rature. Il est une soustraction dans le monde, un effacement actif, presque militant. Son corps est flou, sa voix chuchotée, son geste toujours latéral. Et pourtant, il est là, plus que quiconque. Il habite le plein du vide. Le réel s’organise autour de lui comme une résistance passive.
Fernando Sorrentino écrit Lucas comme on observe un insecte docile sous une lumière trop blanche : avec minutie, presque cruauté, mais jamais sans compassion. Le texte est un vivier de microdérèglements. Chaque mot est exact, chaque phrase résonne d’un trouble. Car si Lucas semble tout subir — la femme acide, le fils dédaigneux, le patron tonitruant — il est aussi celui par qui le désordre arrive. Son royaume, c’est l’autobus. Lieu commun, lieu clos, lieu théâtral : là, il devient marionnettiste invisible, distillant son sabbat de gênes, de gestes décalés, de manières trop lentes ou trop vives.
On rit d’abord. Puis le rire devient inconfort, comme devant un miroir faussé. Ce que Sorrentino nous donne à lire n’est pas seulement une caricature — c’est une énigme anthropologique. Qui est Lucas ? Un homme brisé ? Un fantôme social ? Ou bien le révélateur de notre hypocrisie collective ? Celui qui, en se retirant, met en lumière nos crispations, nos intolérances, nos désirs de contrôle.
Il y a quelque chose de kafkaïen dans cette mécanique de l’effacement. Mais ici, la noirceur est légère. Le désespoir fait des cabrioles. La tristesse se maquille en comique de situation. On entend presque les petits couinements d’un monde trop plein, trop pressé, qui ne sait plus quoi faire de ceux qui prennent leur temps — même pour payer.
Lucas n’est pas un homme. C’est une fable. Une stratégie. Une ironie tendre. Une façon de survivre en devenant imperceptible et, dans ce presque rien, d’imposer un vacarme. Il n’a pas de clés : il attend sur le seuil. Il ne frappe pas à la porte : il attend qu’on la lui ouvre. Et si personne ne vient, il ne part pas. Il demeure. Comme un poème trop précis pour être oublié.
Mi amigo Lucas / Mon ami Lucas par Lalande patrick
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Le théâtre translucide de Lucas
Il glisse dans les phrases comme il glisse sur le trottoir : de biais. Avec l’élégance maladroite de ceux qu’on n’entend pas entrer. Lucas n’occupe pas l’espace — il le rature. Il est une soustraction dans le monde, un effacement actif, presque militant. Son corps est flou, sa voix chuchotée, son geste toujours latéral. Et pourtant, il est là, plus que quiconque. Il habite le plein du vide. Le réel s’organise autour de lui comme une résistance passive.
Fernando Sorrentino écrit Lucas comme on observe un insecte docile sous une lumière trop blanche : avec minutie, presque cruauté, mais jamais sans compassion. Le texte est un vivier de microdérèglements. Chaque mot est exact, chaque phrase résonne d’un trouble. Car si Lucas semble tout subir — la femme acide, le fils dédaigneux, le patron tonitruant — il est aussi celui par qui le désordre arrive. Son royaume, c’est l’autobus. Lieu commun, lieu clos, lieu théâtral : là, il devient marionnettiste invisible, distillant son sabbat de gênes, de gestes décalés, de manières trop lentes ou trop vives.
On rit d’abord. Puis le rire devient inconfort, comme devant un miroir faussé. Ce que Sorrentino nous donne à lire n’est pas seulement une caricature — c’est une énigme anthropologique. Qui est Lucas ? Un homme brisé ? Un fantôme social ? Ou bien le révélateur de notre hypocrisie collective ? Celui qui, en se retirant, met en lumière nos crispations, nos intolérances, nos désirs de contrôle.
Il y a quelque chose de kafkaïen dans cette mécanique de l’effacement. Mais ici, la noirceur est légère. Le désespoir fait des cabrioles. La tristesse se maquille en comique de situation. On entend presque les petits couinements d’un monde trop plein, trop pressé, qui ne sait plus quoi faire de ceux qui prennent leur temps — même pour payer.
Lucas n’est pas un homme. C’est une fable. Une stratégie. Une ironie tendre. Une façon de survivre en devenant imperceptible et, dans ce presque rien, d’imposer un vacarme. Il n’a pas de clés : il attend sur le seuil. Il ne frappe pas à la porte : il attend qu’on la lui ouvre. Et si personne ne vient, il ne part pas. Il demeure. Comme un poème trop précis pour être oublié.
Lecture dans le silence. https://youtu.be/SYpc3phIAHM?si=6odM_kCl7wVoHnew