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Choix de poèmes (Patrick Cintas)
"Río" - Acte IV, scène 1 et 2

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 Article publié le 27 avril 2025.

oOo

Ça siffle dans le tunnel

L’acier en frémit comme chair.

Voyez la primevère :

Elle change de couleur.

Réapparition du peintre :

La fente s’élargit

Sous l’effet de son pinceau.

RÍO

Tenant une blanca (guitare flamenca)

Que l’intrigue m’intrigue !

Et que la fin m’explique !

Le Maure n’est pas mort.

(je ne sais plus comment)

Sidi Yahia aux trois visages.

Fruits de l’arbre vénéré.

Nous avons nous aussi

Emprunté le fleuve des haleurs.

Mais pour quel voyage ?

Pour quelle invention ?

Quel désert sous les neiges ?

Pas de fils à donner au Monde.

Pas de malheur à recommencer.

Nos jambes nues se croisent

Dans l’infini ou la profondeur

De cette eau qui vient de moi.

Que l’acte n’en soit pas un !

Que la triste figure en impose !

Qui veut sauver l’autre se sauve.

Belle fuite des lignes sans blanc.

Quel désert connaît la perspective ?

Voici le Nord de mon pays !

Le vin, les chevaux, la laine

Noire de suie, les aiguillages

Sans fin, jusqu’à la mer la fin.

Qui survit à sa douleur d’être

Ce qu’il n’est pas ? Voici la terre

Du scarabée : en rond les années !

Haler comme trouver : et encore :

Qui dit présent est déjà mort.

Río caresse la blanca.

Que la feuille s’enfeuille

Comme je m’endeuille !

Je ne sais plus qui tu es, qui tu aimes,

Ni qui te désire plus que moi-même.

Les choses se refusent au roman / les lieux

Perdent leurs dits / les jours cherchent la nuit

 : et la trouvent !

Que la feuille aille à la baille comme jadis !

Dunes rasées de frais / l’estuaire des mouettes

Dans un sens et/ou dans l’autre / je savais que

Je savais / qui ne sait pas ce que l’enfant trouve

Sous son lit ?

Un son comme derrière le moucharabieh.

Le texte se peuple. Ce sont les feuilles

Qui reviennent. La mémoire alimentée

Par les différences de potentiel. Images

Extraites des musées. Savate des paresseux

Sur les vernis. La lumière est celle des fenêtres.

Qui aime ce que personne n’aime ? Croise

L’impossible, le salue, le regarde s’éloigner,

A faim soudain, comme devant la mer,

Feuilles des algues maintenant. Peur ?

Non. Pas même curieux. Ni prêt à

Recommencer. Rien sur la langue. Mort

Pour de bon. La rose et le rossignol.

Une voix : « Sors de ce théâtre ! »

Oui, oui ! J’ai sursauté. Un peu surpris par l’interruption. Je ne m’attendais pas à un pareil conseil. De la part de qui ? Hé !

Río recule par rapport aux coulisses.

La fosse lui interdit d’aller plus loin.

Il cherche l’équilibre, manivelles des bras.

Hé !

Mais personne ne répond.

Río retrouve le calme en se pinçant.

Il se pince plusieurs fois,

Comme s’il faisait nuit.

Hé !

Rien.

Pas là.

Ni jamais

Ni peut-être.

Simple ou

Double.

Allez savoir !

(allumant une cigarette)

Je ne suis pas si vieux.

Je l’ai été à votre mort.

Mais je ne le suis plus.

Pas jeune non plus.

Ni l’un ni l’autre.

Qui n’est pas

N’est pas là.

J’en ris !

J’ai eu peur.

Ou pas.

Le temps

N’est plus

Ce qu’il était.

La mémoire

Est désertée.

Feuilles brisées

Comme l’herbe

Des canicules.

On y met le feu !

Tout ceci dans un roulement de tambours.

La procession s’annonce par des pétards.

Puis apparaissent, accourant, les enfants.

Ils se chamaillent pour un bout de trottoir.

Les uns ont les poches pleines de bonbons.

Les autres exhibent leurs pelotes de cire chaude.

Des femmes arrivent en criant, secouant des bras chargés de voiles.

Nombrils nus.

Río s’enfonce dans cette nouvelle foule.

Son effort est applaudi, mais il ne réussit pas

À traverser les corps entremêlés.

Une lueur envahit l’horizon de la scène.

Ça sent la vapeur d’eau et son métal.

On rit dans les coulisses.

On y joue comme des enfants.

« Le train arrive ! » dit le chef de gare sans se presser.

« Il est à l’heure, » et le sycophante s’en étonne :

Ce n’est plus un arrêt technique ?

Je n’y comprends plus rien.

(il relit la dépêche)

L’INCIDENT A EU LIEU A HAUTEUR DU PASSAGE 124.

LE CORPS A ÉTÉ PROJETÉ SUR LE TOIT.

L’EXPRESS EST A L’HEURE.

PAS D’ARRÊT TECHNIQUE.

LE CHEF DE GARE

Vous voyez que j’ai raison.

LE SYCOPHANTE

Mais tout à l’heure… vous aviez tort…

LE CHEF DE GARE

Vous n‘aviez pas raison !

(impatient)

Profitons de la fête !

Ce n’est pas tous les jours.

Il y a du vin et des roscos !

Et pourquoi pas des femmes !

LE SYCOPHANTE

Des femmes ? Brrr…

Il y a un monde fou sur la scène.

Des statues émergent, fleuries et larmoyantes.

Les tambours rythment les rondes.

Des chaînes frappent les murs blancs.

L’asphalte noircit les pieds nus, chauffe la corde des semelles.

Le sycophante arrache des chemises.

On entend gémir le sifflet de la locomotive,

Mais on ne voit plus le train ni le tunnel.

Río ressemble aux autres, nu jusqu’à la ceinture.

Des seins se collent à lui.

Une affiche publicitaire est emportée par le vent

Qui vient de se lever avec l’annonce du crépuscule du soir.

« Qui veut jouer ! » dit la télé.

« J’ai déjà joué ! » s’écrit Río.

« Jouons encore ! » propose la voix des ondes.

« Sors d’ici ! » conseille la valise qui s’est ouverte sous le choc des hanches.

L’homme qui la tenait veut la soustraire au piétinement,

Mais les enfants en répandent les effets, foulards,

Chemises, feuilles sans reliure, cheveux d’antan noués aux médailles,

Fils des marionnettes, ressorts des carnets, photographies en vrac…

« Tout ce que je possède ! » et ajoute : « Ce qui me sera arraché ! »

Río gueule mais sa voix se mélange au chahut.

« Sors d’ici ! Ne reste pas ! Ce n’est pas ta maison ! Rien ne t’est donné ! »

Mais personne ne dit comment on s’en sort.

Tout le monde est d’accord.

« Sors d’ici ! Ce théâtre n’est pas un jeu. L’écriture est universelle. Ta langue n’en sait rien. Retourne dans ton village, là-haut où personne ne s’attend à te revoir. La maison de ton père est encore debout. Il suffit de pousser la porte et d’entrer. Il n’y a personne dedans, ni dehors. La rue est devenue étrangère, mais la source est la même. Bois de cette eau et oublie que tu as voyagé avec… elle. Elle t’a dérouté, avoue-le. Dis-le à cette poussière qui n’a pas changé, poussière du désert tombée du ciel avec la pluie. Le scarabée a encore un sens. Sur le seuil les scorpions attendent le soleil. La trame des tissus redevient herbe des sentiers derrière le troupeau en attente lui aussi. Tu seras seul enfin, sujet des noirs et des blancs raturés de ciel et de sang. Je te le dis : sors d’ici ! Tu vas disparaître dans les noms. Les rues ne te reconnaîtront pas. Les façades ne renverront pas ton image de verre dépoli. Les conversations meurent avec toi aux terrasses. Sors d’ici ! Quitte à tuer le temps, sors d’ici ! Cesse de te comporter en personnage, ce que tu n’es pas. Arrête de prévoir le prochain accident narratif. Ne te mets pas en position de dénouement. Sors la tête haute et les pieds sous toi ! Prends le chemin qui se donne à la vue, entre la mer qui moutonne et la terre qui verdit. Une poignée de sable ou de coquillages dans les yeux, marche sous les frondaisons en feu. Le lit est taillé dans la roche pure de la tradition. Remonte jusqu’à la pente des animaux agiles et muets. Reconnais les lieux et nomme-les. L’écriture est universelle. L’écriture est universelle ! Seule ta langue est un don. Elle te reconnaîtra, mais ne reste pas parmi eux, avec elle à ton bras, yeux clignotant de passés. Que la fille de ta fille passe son chemin de bourrique chargée de bras à l’ouvrage des choses qui s’acquièrent.

(ici le sycophante étreint un enfant puis le lâche comme si c’était un oiseau)

Qui veut que son enfant peigne le plafond des églises ?

Qui rêve au lieu de travailler « pour que la vie continue » ?

La langue patine son territoire jusqu’à la trame, au soleil

Comme sous la lune, désigne et légifère, mais qui veut

Que son propre enfant soit l’auteur du linteau à venir ?

La maison ne se conçoit pas sans ses murs ni son toit.

Que ce qui a commencé continue ! Et que l’interrupteur

Cesse d’appartenir à la famille qui a nourri son enfance !

Voilà ce qu’ils colportent, assommants de chansons et

De pas comptés, à l’apprentissage destinant leurs proies

Faciles, enfants des éjaculations et de la soumission.

Qui veut autre chose qu’un rôle à jouer contre argent

Et reconnaissance ? Mais c’est joué d’avance, l’enfant

De l’enfant sera un enfant ou ne sera pas, que la langue

Le veuille ou non ! Qui rêve de coucher ailleurs que chez soi ?

Ne la laisse pas emprunter à ta place ! Elle possède ce que

Tu ne connais pas. Tôt ou tard pratiquera le simulacre.

Ne te laisse pas conduire sur la place ! Tourne le dos

Au kiosque ! Ne partage pas la bière ni le commentaire !

Sors d’ici avant qu’il ne soit plus possible d’en parler !

(déchirant les enveloppes des lettres anonymes)

Conseil d’ami. J’entre par devant. Et je sors

Par la porte. Ils savent tout ! De l’enfance,

De ce qui reste une fois passée, de la terre

Empruntée à la banque, de l’attente en soi,

Du désir de nommer les choses, d’apprendre

À les écrire en religion, au seuil des morts.

(sournois)

Conseil d’ami, l’ami. Même si je suis obscur

Comme le calligraphe rendu fou par le signe.

Sors et ne reviens pas. Ne te retourne pas.

Ne vois pas la rue ni les rails. La montagne

N’est jamais loin. De là-haut (souviens-toi)

La mer est un fleuve et le fleuve la pluie

Des berges où croît l’enfance des saints.

Que d’histoire ! Que de coplas ! Joues

Ridées des femmes dans l’ombre nue

Des cuisines. En sortant ne ris pas de

Toi-même. Ne traverse aucun miroir

Métaphorique. Ne bois pas un coup

À l’invite. Mais ne cours pas au quai.

Prends le temps de rejouer pour jouer.

Conseil d’ami, je te le dis ! Elle finira en

Enfer avec les autres, ceux qui veulent

De toi et t’en veulent. Ses parfums

Te suivront pendant longtemps, car

Tu l’aimas. Mais que l’enfant revienne

D’où il commence à mourir ! Maison

De pierre et de vents. Entre les maisons

Ces deux fenêtres et cette porte, rideau

De perles, caquètent les poules voisines.

(fait des passes sur la foule mais ne l’abolit pas)

Un jour tu me remercieras, Río.

Tu penseras à moi, le mouchard

En question, irascible et têtu,

Malgré l’Histoire et ses langues.

Tu boiras le vin en souvenir de moi.

Tu nourriras d’autres projets, vieux

Jusqu’à l’os, passible de solitude,

Éreinté par les faits mais disponible,

Ami des hauteurs animales, sec

Comme le lit où poussent les roseaux.

Cherche le chant de l’oiseau en rut.

Toujours plus haut et malade de sang.

Tes genoux atrocement mis à l’épreuve

De la pente. Là-haut retrouver le sens

De la chute. Merci au cafard le temps

De s’en souvenir ! Comme en prière

Les vieux jours ! Extrait depuis longtemps,

Heureusement ! Point de tirades

À cette hauteur ! Conservateur

À tout prix. Langue morte d’avoir

Vécu. Et de son vivant elle tuait !

Au diable les sémiologues ! Enfer

Reconnu à temps, n’est-ce pas ?

Heureusement que j’étais là, ami

Et ennemi à la fois, la nuit comme

Le jour, en rêve et pourtant réel.

Suis mon conseil et va voir ailleurs

Si j’y suis ! Mais qui ne veut pas

Conseiller de s’en tenir au travail

Qui entretient l’Histoire et les histoires ?

Au plafond des monuments, linteaux

Des têtes mortes, ces traces de soi

Envisagées dès l’enfance, ou pas plus

Tard que l’adolescence qui inspira

L’éphébophile, mécène des lois

Futures. Qui veut que son enfant

Se donne aux signes des temps ?

(caresse un doux visage)

À la poubelle leurs mélodrames !

Aux chiottes leurs tragi-comédies !

Piètine la chanson et la rime atroce !

Rien ne sera universel au music-hall.

Conseil d’ami : retourne d’où tu viens.

Laisse-la à la mort ou dans sa cuisine.

Abandonne la pratique des verres

Et des conversations imitées de la télé.

La transparence est au soleil, là-haut.

Iguanes et tarentules des buissons

Sans feuilles. L’ocre n’est pas un rêve

De couleur. Creuse dans les fentes

Pour le savoir. L’eau pourvoira.

Avec le plâtre des joints et la chaux

Des surfaces. Ceci appartient à qui

Veut le prendre au lieu de laisser

La parole et le droit aux ânes de bat !

Tue si c’est nécessaire, mais tue

Sur scène ! Avant de prendre le vent.

Qui veut et qui ne veut pas ? Ami

Je suis, argus en sus. Et je te conseille

De foutre le camp avant qu’il ne soit

Trop tard ! Oublie la val, la valise !

La trace de tes pas ne s’est pas

Effacée depuis : reconnais que j’ai

Raison, rien qu’à l’odeur des pierres

Qui savent tout de ce que tu as été.

Plus d’eau pour les ricochets, ici.

À peine la poussière de l’universel.

Que l’écriture soit la seule ! Que

Ta langue s’en souvienne toujours !

Le calligraphe fou devient illisible

Tôt ou tard, certes : mais c’est ici

Que la maison a un sens ou n’en a

Pas. Oublie la val, la valise ! L’ami

Te conseille de sortir d’ici en tueur

De temps et de planètes. Ces autres

Ciels n’ont jamais existé que dans

La conscience collective : prends

L’argent et va-t’en ! Ne reste pas

Pour jouer ou pour jouir. Telle est

Ma chanson, Río. Sans ce refrain

Je n’en suis plus l’auteur. Sors d’ici

Sans mémoire. Retrouve l’endroit

Et prépare-toi à mourir de joie !


La foule se fige,

Comme si cette sentence était attendue.

Río revient devant, bras croisés.

Il dit :

Il n’y a rien dans cette valise !

L’autre m’a raconté des histoires !

Il arrive avec sa valise et me ment

Car il ne veut pas que je peigne

Le plafond de son église.

LE SYCOPHANTE

On connaît la chanson…

RÍO

Sortir d’ici ! Laisser tomber !

Marcher sans savoir où

On met les pieds ! Pauvre

De sens comme d’argent !

Alors que l’enfance n’en est

Plus une. Et qu’on aime encore.

Quelle attente est moins « atroce » ?

(soupir comme le Maure)

Je suis bien ici. Avec eux et sans eux.

La même langue pour seul univers.

Parlant une fois par jour de ce qui

Appartient au jour et quant à la nuit

Elle arrive bien assez tôt !

(dansant avec les autres)

Ce qui a vécu a vécu et ce qui

S’est oublié ne nourrit plus

L’imagination.

(satisfait)

Que pense le chef de gare de ce couplet… ?

LE CHEF DE GARE

Oh, moi, vous savez…

LE SYCOPHANTE

Ironique

Tant qu’il y aura des trains…

LE CHEF DE GARE

Mélancolique

Moquez-vous tant que vous voulez…

Vous verrez bien un jour…

Tout le monde finit par voir… (je souligne)

LE SYCOPHANTE

Presque épouvanté

Mais il ne peut pas rester là !

Il faut qu’il sorte d’ici ! Sous peine…

LE CHEF DE GARE

Chut ! Il écoute…

LE SYCOPHANTE

S’il pouvait entendre ce que j’ai à lui dire…

Moi qui sais… (un temps) Je sais pour l’incident

Du passage à niveau… le corps projeté sur le toit…

Ce qui explique cet arrêt technique…

LE CHEF DE GARE

La dernière dépêche ne le dit pas…

LE SYCOPHANTE

Elle ne dit plus ce qu’elle a dit…

RÍO

S’avançant

On parle de moi… ?

LE CHEF DE GARE

Pas du tout ! Nous ne parlons pas. Nous sommes.

RÍO

J’attendais… Elle est dans le train,

Mais à cause de l’arrêt technique

Elle ne peut pas descendre sur le quai.

LE CHEF DE GARE

Un arrêt technique ? Quel arrêt technique… ?

LE SYCOPHANTE

Il n’invente rien…

LE CHEF DE GARE

Vous avez un billet… ?

RÍO

Non… puisque j’attends…

LE SYCOPHANTE

…ce qui n’arrivera pas.

RÍO

Vous dites… ?

LE SYCOPHANTE

Rien. Je pensais tout haut. À autre chose.

LE CHEF DE GARE

Il pense beaucoup en ce moment.

Et quelquefois ça lui échappe… heu…

Par la bouche… Enfin… je crois…

RÍO

Aucune langue n’est universelle.

Mais la tentation chinoise a de l’avenir.

Je travaille sur le sujet en ce moment.

LE SYCOPHANTE

À qui appartient cette valise… ouverte… ?

L’HOMME

Qui arrive en courant malgré la foule

À moi ! Elle est à moi !

Empêchez-les de me voler !

(ralentissement)

Oh… Ça n’a pas beaucoup de valeur…

Mais c’est tout ce que possède Río.

RÍO

Satisfait et se frottant les mains

Voyons de quoi il s’agit…

LE SYCOPHANTE

Ami ! Conseil ! Sortez d’ici !

RÍO

Pas avant d’avoir jeté un œil sur ce… contenu !

 

Il plonge sa main droite dedans.

(dit le sycophante quelque peu effrayé par cet aveuglement)

Elle ressort aussitôt, empoignant une clé.

Tout le monde recule devant cet éclat métallique.

RÍO

Épouvanté, mais sans reculer

La clé d’Athol !

LE CHEF DE GARE

Innocent

Qu’est-ce qu’elle vient faire là… ?

LE SYCOPHANTE

Où va la poésie ? Il y a loin

Entre l’ancien et le nouveau,

Mais je ne vois pas la différence

De potentiel. L’attraction n’est

Pas universelle. C’est en Enfer

Qu’il faut chercher le Paradis.

Mais qui dit clé dit serrure !

Et qui dit serrure dit…

LE CHEF DE GARE

Allègre

Serrurier !

RÍO

Contemplant la clé

Moi j’aurais dit porte mais je ne suis pas poète.

LE SYCOPHANTE

Mettons porte mais qui dit porte dit… ?

LE CHEF DE GARE

Moins enthousiaste

On entre ou on sort ! Va et vient des interrupteurs

Qui annule toute idée de série. Et à force à force

On éjacule sur le paillasson. Je connais ça depuis

Que je suis ce que je suis devenu. Des enfants à

La clé…

RÍO

Jouant avec la clé, dans l’air

Le moment est mal choisi pour en rire !

(grande inquiétude avant la douleur inévitable)

Qui sait ce que la poésie doit au théâtre… ?

Qui sait ce que le théâtre doit à l’idée de clé ?

(impatient)

Voyons le reste. Elle n’a pas emporté que la clé.

Elle y a enfermé le nécessaire. Peut-être un mot

Destiné à m’éclairer. (il éparpille les effets sans

se soucier de ce qu’ils représentent) Rien pour moi !

LE CHEF DE GARE

Perplexe

À part cette clé… (on voit l’Homme s’agiter

en marge de cette scène / le chef de gare

lui fait signe de s’approcher ou de retourner

d’où il vient) Nous autres hommes… (il fait

la liaison) et elles décident de voyager sans

Nous : celui-ci croit encore (il désigne Río)

Qu’elle ne partait pas sans lui : mais les faits

Lui donnent tort : la valise est restée sur le

Quai… n’est-ce pas, monsieur… ? (l’Homme

revient après avoir tenté de retourner d’où

il venait) Ne me contredisez pas maintenant

Que la clé est entre nos mains… la police

Exigera d’entrer en possession de cet objet

Qu’elle n’a pas oublié d’emporter avec elle.

RÍO

Exhibant la valise vide

Nous n’en saurons pas plus, police ou pas !

L’HOMME

Sentencieux

Sortez d’ici, Río ! Le théâtre n’est pas fait pour vous !

LE SYCOPHANTE

Ajoutant

Pas plus que la poésie…

LE CHEF DE GARE

C’est dans le journal… On en parle… dans le journal !

À défaut d’en écrire quelque chose. Chinois ou arabe.

Andalou ou lettres mortes. Partout des nouvelles en

Vrac. Ou organisées selon la théorie à la mode. Sortons

D’ici ! Vous, moi, eux ! Sortons de ce qui n’est même

Plus un labyrinthe : nous errons dans les rayonnages !

Qui veut quoi et qu’est-ce qui ne veut plus de moi ?

Laissons nos métiers à la jeunesse. Retournons en

Enfance. La petite fille dans le regard du vieux singe

Et le petit garçon dans les rêves de Tarzan. Si j’écris

C’est pour ne pas écrire.

LE SYCOPHANTE

Militant

Bien dit !

RÍO

Triste

Pour une fois… Mais sans poésie et sans théâtre

Pour la dire : refaire la valise et partir avec alors

Qu’on n’avait pas prévu de voyager sans elle…

LE CHEF DE GARE

Les passages à niveaux en savent long sur le sujet…

(brusque)

Attention à la poussière, mon vieux ! Vous embarquez

Celle du quai. Secouez ce linge avant de le remettre

À sa place… enfin… à la place qu’elle lui a donnée

Avant de…

RÍO

Rageur, à l’Homme

C’est par où, la sortie… ?

L’HOMME

D’un côté comme de l’autre…

LE CHEF DE GARE

Étonné

Ça n’a pas de sens… On en sort ou pas, voilà

Tout : et quand je dis tout je ne dis pas tout.

LE SYCOPHANTE

Cela va de soi ! Sinon le sens revient au galop !

Nous avons tous vécu ça dans notre jeunesse.

Il ne s’agit pas de recommencer ! La douleur

De savoir vous coupe la chique. Et de ne rien

Savoir, ou imparfaitement, ça vous rend dingue !

Dommage pour la poésie ! Et tant pis pour la

Représentation. On ira se coucher avant la fin.

Et une fois ensommeillé on pensera à autre chose.

Une nuit sans conclusion, ça vous dit, ami Río ?

RÍO

Je veux sortir d’ici ! Je ne veux pas savoir.

Ni d’où je viens, ni comment je vais ailleurs.

Être moi n’a pas de sens. J’écris pour écrire.

En attendant de ne plus écrire, vous comprenez ?

LE SYCOPHANTE

Désolé, mains pendantes

Non, nous ne comprenons pas. Et on s’en moque.

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Commentaires :

  "Río" - Acte IV, scène 1 et 2 par Catherine Andrieu

Sortir d’ici, ou rester parmi les cendres

Il siffle, ce tunnel, il siffle et tremble comme un corps surpris par la lame, tandis que sur les murs blanchis de suie se détache, maigre et insoumise, la silhouette de Río. Il tient dans ses bras une guitare – mais ce n’est pas pour chanter qu’il est là. Ce qu’il serre contre lui, c’est l’énigme même du lieu, cette scène où tout appelle à fuir et où pourtant il reste, se débat, s’attarde.

Río ne cherche pas à comprendre. Il tâtonne. Sous ses doigts, la valise entrouverte recrache de vieux papiers, de vagues souvenirs, une clé – mais rien qui ressemble à une réponse. Ce théâtre n’est pas son théâtre. Ce n’est pas non plus celui de la fête, même si les enfants se pressent en riant, même si la procession éclate en clameurs, même si les tambours battent comme des cœurs affolés.

Tout ici est d’un autre ordre : un ordre brisé, chaotique, où l’ancien et le nouveau se disputent sans jamais se reconnaître. Où la langue elle-même n’est plus ce qui sauve, mais ce qui égare. « Qui veut sauver l’autre se sauve », dit Río. Mais qui sauve encore ? Qui croit encore à la porte ouverte, à la sortie promise ?

Dans ce tumulte de poussière et de suie, où l’asphalte noircit les pieds nus, où les chemises arrachées flottent comme des oriflammes éteintes, l’écriture est le dernier refuge. Elle n’est pas la clef d’un avenir ; elle est la trace même de la perte. « Je veux sortir d’ici ! » s’écrie Río, et pourtant il danse encore, il attend encore, il guette encore cette femme invisible, ce train qui n’arrive pas, ce miracle impossible.

Il n’y a pas d’issue. Ou plutôt : l’issue n’est qu’un mirage parmi d’autres. Les injonctions s’empilent – « sors d’ici », « retourne dans ton village », « oublie » – mais Río reste là, comme suspendu dans cet entre-deux qui est moins un passage qu’un effondrement du passage. Il reste, parce qu’il sait, dans sa chair, que sortir n’efface rien. Parce qu’il a compris que l’écriture n’est pas une échappée belle, mais une lente traversée du désert.

Et alors que le sycophante, le chef de gare, l’homme sans nom bruissent autour de lui d’interdits et de conseils, Río, têtu comme la pierre, oppose la seule réponse qui vaille : écrire encore, écrire même sans croire, écrire pour n’avoir plus rien à écrire.

Sous la poussière, au bord du quai désert, il ne reste rien d’autre que la ténacité silencieuse d’un homme qui sait que la vraie sortie n’est pas celle des jambes, mais celle du cœur.

Et c’est ainsi que Río, tel un dernier scarabée sous la pluie oubliée, rejoint la procession invisible des êtres qui auront tout traversé sans jamais déposer les armes de leur langue.


 

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