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Choix de poèmes (Patrick Cintas)
"Río" - Acte IV, scène 1 et 2
![]() oOo Ça siffle dans le tunnel L’acier en frémit comme chair. Voyez la primevère : Elle change de couleur. Réapparition du peintre : La fente s’élargit Sous l’effet de son pinceau. RÍO Tenant une blanca (guitare flamenca) Que l’intrigue m’intrigue ! Et que la fin m’explique ! Le Maure n’est pas mort. (je ne sais plus comment) Sidi Yahia aux trois visages. Fruits de l’arbre vénéré. Nous avons nous aussi Emprunté le fleuve des haleurs. Mais pour quel voyage ? Pour quelle invention ? Quel désert sous les neiges ? Pas de fils à donner au Monde. Pas de malheur à recommencer. Nos jambes nues se croisent Dans l’infini ou la profondeur De cette eau qui vient de moi. Que l’acte n’en soit pas un ! Que la triste figure en impose ! Qui veut sauver l’autre se sauve. Belle fuite des lignes sans blanc. Quel désert connaît la perspective ? Voici le Nord de mon pays ! Le vin, les chevaux, la laine Noire de suie, les aiguillages Sans fin, jusqu’à la mer la fin. Qui survit à sa douleur d’être Ce qu’il n’est pas ? Voici la terre Du scarabée : en rond les années ! Haler comme trouver : et encore : Qui dit présent est déjà mort. Río caresse la blanca. Que la feuille s’enfeuille Comme je m’endeuille ! Je ne sais plus qui tu es, qui tu aimes, Ni qui te désire plus que moi-même. Les choses se refusent au roman / les lieux Perdent leurs dits / les jours cherchent la nuit : et la trouvent ! Que la feuille aille à la baille comme jadis ! Dunes rasées de frais / l’estuaire des mouettes Dans un sens et/ou dans l’autre / je savais que Je savais / qui ne sait pas ce que l’enfant trouve Sous son lit ? Un son comme derrière le moucharabieh. Le texte se peuple. Ce sont les feuilles Qui reviennent. La mémoire alimentée Par les différences de potentiel. Images Extraites des musées. Savate des paresseux Sur les vernis. La lumière est celle des fenêtres. Qui aime ce que personne n’aime ? Croise L’impossible, le salue, le regarde s’éloigner, A faim soudain, comme devant la mer, Feuilles des algues maintenant. Peur ? Non. Pas même curieux. Ni prêt à Recommencer. Rien sur la langue. Mort Pour de bon. La rose et le rossignol. Une voix : « Sors de ce théâtre ! » Oui, oui ! J’ai sursauté. Un peu surpris par l’interruption. Je ne m’attendais pas à un pareil conseil. De la part de qui ? Hé ! Río recule par rapport aux coulisses. La fosse lui interdit d’aller plus loin. Il cherche l’équilibre, manivelles des bras. Hé ! Mais personne ne répond. Río retrouve le calme en se pinçant. Il se pince plusieurs fois, Comme s’il faisait nuit. Hé ! Rien. Pas là. Ni jamais Ni peut-être. Simple ou Double. Allez savoir ! (allumant une cigarette) Je ne suis pas si vieux. Je l’ai été à votre mort. Mais je ne le suis plus. Pas jeune non plus. Ni l’un ni l’autre. Qui n’est pas N’est pas là. J’en ris ! J’ai eu peur. Ou pas. Le temps N’est plus Ce qu’il était. La mémoire Est désertée. Feuilles brisées Comme l’herbe Des canicules. On y met le feu ! Tout ceci dans un roulement de tambours. La procession s’annonce par des pétards. Puis apparaissent, accourant, les enfants. Ils se chamaillent pour un bout de trottoir. Les uns ont les poches pleines de bonbons. Les autres exhibent leurs pelotes de cire chaude. Des femmes arrivent en criant, secouant des bras chargés de voiles. Nombrils nus. Río s’enfonce dans cette nouvelle foule. Son effort est applaudi, mais il ne réussit pas À traverser les corps entremêlés. Une lueur envahit l’horizon de la scène. Ça sent la vapeur d’eau et son métal. On rit dans les coulisses. On y joue comme des enfants. « Le train arrive ! » dit le chef de gare sans se presser. « Il est à l’heure, » et le sycophante s’en étonne : Ce n’est plus un arrêt technique ? Je n’y comprends plus rien. (il relit la dépêche) L’INCIDENT A EU LIEU A HAUTEUR DU PASSAGE 124. LE CORPS A ÉTÉ PROJETÉ SUR LE TOIT. L’EXPRESS EST A L’HEURE. PAS D’ARRÊT TECHNIQUE. LE CHEF DE GARE Vous voyez que j’ai raison. LE SYCOPHANTE Mais tout à l’heure… vous aviez tort… LE CHEF DE GARE Vous n‘aviez pas raison ! (impatient) Profitons de la fête ! Ce n’est pas tous les jours. Il y a du vin et des roscos ! Et pourquoi pas des femmes ! LE SYCOPHANTE Des femmes ? Brrr… Il y a un monde fou sur la scène. Des statues émergent, fleuries et larmoyantes. Les tambours rythment les rondes. Des chaînes frappent les murs blancs. L’asphalte noircit les pieds nus, chauffe la corde des semelles. Le sycophante arrache des chemises. On entend gémir le sifflet de la locomotive, Mais on ne voit plus le train ni le tunnel. Río ressemble aux autres, nu jusqu’à la ceinture. Des seins se collent à lui. Une affiche publicitaire est emportée par le vent Qui vient de se lever avec l’annonce du crépuscule du soir. « Qui veut jouer ! » dit la télé. « J’ai déjà joué ! » s’écrit Río. « Jouons encore ! » propose la voix des ondes. « Sors d’ici ! » conseille la valise qui s’est ouverte sous le choc des hanches. L’homme qui la tenait veut la soustraire au piétinement, Mais les enfants en répandent les effets, foulards, Chemises, feuilles sans reliure, cheveux d’antan noués aux médailles, Fils des marionnettes, ressorts des carnets, photographies en vrac… « Tout ce que je possède ! » et ajoute : « Ce qui me sera arraché ! » Río gueule mais sa voix se mélange au chahut. « Sors d’ici ! Ne reste pas ! Ce n’est pas ta maison ! Rien ne t’est donné ! » Mais personne ne dit comment on s’en sort. Tout le monde est d’accord. « Sors d’ici ! Ce théâtre n’est pas un jeu. L’écriture est universelle. Ta langue n’en sait rien. Retourne dans ton village, là-haut où personne ne s’attend à te revoir. La maison de ton père est encore debout. Il suffit de pousser la porte et d’entrer. Il n’y a personne dedans, ni dehors. La rue est devenue étrangère, mais la source est la même. Bois de cette eau et oublie que tu as voyagé avec… elle. Elle t’a dérouté, avoue-le. Dis-le à cette poussière qui n’a pas changé, poussière du désert tombée du ciel avec la pluie. Le scarabée a encore un sens. Sur le seuil les scorpions attendent le soleil. La trame des tissus redevient herbe des sentiers derrière le troupeau en attente lui aussi. Tu seras seul enfin, sujet des noirs et des blancs raturés de ciel et de sang. Je te le dis : sors d’ici ! Tu vas disparaître dans les noms. Les rues ne te reconnaîtront pas. Les façades ne renverront pas ton image de verre dépoli. Les conversations meurent avec toi aux terrasses. Sors d’ici ! Quitte à tuer le temps, sors d’ici ! Cesse de te comporter en personnage, ce que tu n’es pas. Arrête de prévoir le prochain accident narratif. Ne te mets pas en position de dénouement. Sors la tête haute et les pieds sous toi ! Prends le chemin qui se donne à la vue, entre la mer qui moutonne et la terre qui verdit. Une poignée de sable ou de coquillages dans les yeux, marche sous les frondaisons en feu. Le lit est taillé dans la roche pure de la tradition. Remonte jusqu’à la pente des animaux agiles et muets. Reconnais les lieux et nomme-les. L’écriture est universelle. L’écriture est universelle ! Seule ta langue est un don. Elle te reconnaîtra, mais ne reste pas parmi eux, avec elle à ton bras, yeux clignotant de passés. Que la fille de ta fille passe son chemin de bourrique chargée de bras à l’ouvrage des choses qui s’acquièrent. (ici le sycophante étreint un enfant puis le lâche comme si c’était un oiseau) Qui veut que son enfant peigne le plafond des églises ? Qui rêve au lieu de travailler « pour que la vie continue » ? La langue patine son territoire jusqu’à la trame, au soleil Comme sous la lune, désigne et légifère, mais qui veut Que son propre enfant soit l’auteur du linteau à venir ? La maison ne se conçoit pas sans ses murs ni son toit. Que ce qui a commencé continue ! Et que l’interrupteur Cesse d’appartenir à la famille qui a nourri son enfance ! Voilà ce qu’ils colportent, assommants de chansons et De pas comptés, à l’apprentissage destinant leurs proies Faciles, enfants des éjaculations et de la soumission. Qui veut autre chose qu’un rôle à jouer contre argent Et reconnaissance ? Mais c’est joué d’avance, l’enfant De l’enfant sera un enfant ou ne sera pas, que la langue Le veuille ou non ! Qui rêve de coucher ailleurs que chez soi ? Ne la laisse pas emprunter à ta place ! Elle possède ce que Tu ne connais pas. Tôt ou tard pratiquera le simulacre. Ne te laisse pas conduire sur la place ! Tourne le dos Au kiosque ! Ne partage pas la bière ni le commentaire ! Sors d’ici avant qu’il ne soit plus possible d’en parler ! (déchirant les enveloppes des lettres anonymes) Conseil d’ami. J’entre par devant. Et je sors Par la porte. Ils savent tout ! De l’enfance, De ce qui reste une fois passée, de la terre Empruntée à la banque, de l’attente en soi, Du désir de nommer les choses, d’apprendre À les écrire en religion, au seuil des morts. (sournois) Conseil d’ami, l’ami. Même si je suis obscur Comme le calligraphe rendu fou par le signe. Sors et ne reviens pas. Ne te retourne pas. Ne vois pas la rue ni les rails. La montagne N’est jamais loin. De là-haut (souviens-toi) La mer est un fleuve et le fleuve la pluie Des berges où croît l’enfance des saints. Que d’histoire ! Que de coplas ! Joues Ridées des femmes dans l’ombre nue Des cuisines. En sortant ne ris pas de Toi-même. Ne traverse aucun miroir Métaphorique. Ne bois pas un coup À l’invite. Mais ne cours pas au quai. Prends le temps de rejouer pour jouer. Conseil d’ami, je te le dis ! Elle finira en Enfer avec les autres, ceux qui veulent De toi et t’en veulent. Ses parfums Te suivront pendant longtemps, car Tu l’aimas. Mais que l’enfant revienne D’où il commence à mourir ! Maison De pierre et de vents. Entre les maisons Ces deux fenêtres et cette porte, rideau De perles, caquètent les poules voisines. (fait des passes sur la foule mais ne l’abolit pas) Un jour tu me remercieras, Río. Tu penseras à moi, le mouchard En question, irascible et têtu, Malgré l’Histoire et ses langues. Tu boiras le vin en souvenir de moi. Tu nourriras d’autres projets, vieux Jusqu’à l’os, passible de solitude, Éreinté par les faits mais disponible, Ami des hauteurs animales, sec Comme le lit où poussent les roseaux. Cherche le chant de l’oiseau en rut. Toujours plus haut et malade de sang. Tes genoux atrocement mis à l’épreuve De la pente. Là-haut retrouver le sens De la chute. Merci au cafard le temps De s’en souvenir ! Comme en prière Les vieux jours ! Extrait depuis longtemps, Heureusement ! Point de tirades À cette hauteur ! Conservateur À tout prix. Langue morte d’avoir Vécu. Et de son vivant elle tuait ! Au diable les sémiologues ! Enfer Reconnu à temps, n’est-ce pas ? Heureusement que j’étais là, ami Et ennemi à la fois, la nuit comme Le jour, en rêve et pourtant réel. Suis mon conseil et va voir ailleurs Si j’y suis ! Mais qui ne veut pas Conseiller de s’en tenir au travail Qui entretient l’Histoire et les histoires ? Au plafond des monuments, linteaux Des têtes mortes, ces traces de soi Envisagées dès l’enfance, ou pas plus Tard que l’adolescence qui inspira L’éphébophile, mécène des lois Futures. Qui veut que son enfant Se donne aux signes des temps ? (caresse un doux visage) À la poubelle leurs mélodrames ! Aux chiottes leurs tragi-comédies ! Piètine la chanson et la rime atroce ! Rien ne sera universel au music-hall. Conseil d’ami : retourne d’où tu viens. Laisse-la à la mort ou dans sa cuisine. Abandonne la pratique des verres Et des conversations imitées de la télé. La transparence est au soleil, là-haut. Iguanes et tarentules des buissons Sans feuilles. L’ocre n’est pas un rêve De couleur. Creuse dans les fentes Pour le savoir. L’eau pourvoira. Avec le plâtre des joints et la chaux Des surfaces. Ceci appartient à qui Veut le prendre au lieu de laisser La parole et le droit aux ânes de bat ! Tue si c’est nécessaire, mais tue Sur scène ! Avant de prendre le vent. Qui veut et qui ne veut pas ? Ami Je suis, argus en sus. Et je te conseille De foutre le camp avant qu’il ne soit Trop tard ! Oublie la val, la valise ! La trace de tes pas ne s’est pas Effacée depuis : reconnais que j’ai Raison, rien qu’à l’odeur des pierres Qui savent tout de ce que tu as été. Plus d’eau pour les ricochets, ici. À peine la poussière de l’universel. Que l’écriture soit la seule ! Que Ta langue s’en souvienne toujours ! Le calligraphe fou devient illisible Tôt ou tard, certes : mais c’est ici Que la maison a un sens ou n’en a Pas. Oublie la val, la valise ! L’ami Te conseille de sortir d’ici en tueur De temps et de planètes. Ces autres Ciels n’ont jamais existé que dans La conscience collective : prends L’argent et va-t’en ! Ne reste pas Pour jouer ou pour jouir. Telle est Ma chanson, Río. Sans ce refrain Je n’en suis plus l’auteur. Sors d’ici Sans mémoire. Retrouve l’endroit Et prépare-toi à mourir de joie ! La foule se fige, Comme si cette sentence était attendue. Río revient devant, bras croisés. Il dit : Il n’y a rien dans cette valise ! L’autre m’a raconté des histoires ! Il arrive avec sa valise et me ment Car il ne veut pas que je peigne Le plafond de son église. LE SYCOPHANTE On connaît la chanson… RÍO Sortir d’ici ! Laisser tomber ! Marcher sans savoir où On met les pieds ! Pauvre De sens comme d’argent ! Alors que l’enfance n’en est Plus une. Et qu’on aime encore. Quelle attente est moins « atroce » ? (soupir comme le Maure) Je suis bien ici. Avec eux et sans eux. La même langue pour seul univers. Parlant une fois par jour de ce qui Appartient au jour et quant à la nuit Elle arrive bien assez tôt ! (dansant avec les autres) Ce qui a vécu a vécu et ce qui S’est oublié ne nourrit plus L’imagination. (satisfait) Que pense le chef de gare de ce couplet… ? LE CHEF DE GARE Oh, moi, vous savez… LE SYCOPHANTE Ironique Tant qu’il y aura des trains… LE CHEF DE GARE Mélancolique Moquez-vous tant que vous voulez… Vous verrez bien un jour… Tout le monde finit par voir… (je souligne) LE SYCOPHANTE Presque épouvanté Mais il ne peut pas rester là ! Il faut qu’il sorte d’ici ! Sous peine… LE CHEF DE GARE Chut ! Il écoute… LE SYCOPHANTE S’il pouvait entendre ce que j’ai à lui dire… Moi qui sais… (un temps) Je sais pour l’incident Du passage à niveau… le corps projeté sur le toit… Ce qui explique cet arrêt technique… LE CHEF DE GARE La dernière dépêche ne le dit pas… LE SYCOPHANTE Elle ne dit plus ce qu’elle a dit… RÍO S’avançant On parle de moi… ? LE CHEF DE GARE Pas du tout ! Nous ne parlons pas. Nous sommes. RÍO J’attendais… Elle est dans le train, Mais à cause de l’arrêt technique Elle ne peut pas descendre sur le quai. LE CHEF DE GARE Un arrêt technique ? Quel arrêt technique… ? LE SYCOPHANTE Il n’invente rien… LE CHEF DE GARE Vous avez un billet… ? RÍO Non… puisque j’attends… LE SYCOPHANTE …ce qui n’arrivera pas. RÍO Vous dites… ? LE SYCOPHANTE Rien. Je pensais tout haut. À autre chose. LE CHEF DE GARE Il pense beaucoup en ce moment. Et quelquefois ça lui échappe… heu… Par la bouche… Enfin… je crois… RÍO Aucune langue n’est universelle. Mais la tentation chinoise a de l’avenir. Je travaille sur le sujet en ce moment. LE SYCOPHANTE À qui appartient cette valise… ouverte… ? L’HOMME Qui arrive en courant malgré la foule À moi ! Elle est à moi ! Empêchez-les de me voler ! (ralentissement) Oh… Ça n’a pas beaucoup de valeur… Mais c’est tout ce que possède Río. RÍO Satisfait et se frottant les mains Voyons de quoi il s’agit… LE SYCOPHANTE Ami ! Conseil ! Sortez d’ici ! RÍO Pas avant d’avoir jeté un œil sur ce… contenu !
Il plonge sa main droite dedans. (dit le sycophante quelque peu effrayé par cet aveuglement) Elle ressort aussitôt, empoignant une clé. Tout le monde recule devant cet éclat métallique. RÍO Épouvanté, mais sans reculer La clé d’Athol ! LE CHEF DE GARE Innocent Qu’est-ce qu’elle vient faire là… ? LE SYCOPHANTE Où va la poésie ? Il y a loin Entre l’ancien et le nouveau, Mais je ne vois pas la différence De potentiel. L’attraction n’est Pas universelle. C’est en Enfer Qu’il faut chercher le Paradis. Mais qui dit clé dit serrure ! Et qui dit serrure dit… LE CHEF DE GARE Allègre Serrurier ! RÍO Contemplant la clé Moi j’aurais dit porte mais je ne suis pas poète. LE SYCOPHANTE Mettons porte mais qui dit porte dit… ? LE CHEF DE GARE Moins enthousiaste On entre ou on sort ! Va et vient des interrupteurs Qui annule toute idée de série. Et à force à force On éjacule sur le paillasson. Je connais ça depuis Que je suis ce que je suis devenu. Des enfants à La clé… RÍO Jouant avec la clé, dans l’air Le moment est mal choisi pour en rire ! (grande inquiétude avant la douleur inévitable) Qui sait ce que la poésie doit au théâtre… ? Qui sait ce que le théâtre doit à l’idée de clé ? (impatient) Voyons le reste. Elle n’a pas emporté que la clé. Elle y a enfermé le nécessaire. Peut-être un mot Destiné à m’éclairer. (il éparpille les effets sans se soucier de ce qu’ils représentent) Rien pour moi ! LE CHEF DE GARE Perplexe À part cette clé… (on voit l’Homme s’agiter en marge de cette scène / le chef de gare lui fait signe de s’approcher ou de retourner d’où il vient) Nous autres hommes… (il fait la liaison) et elles décident de voyager sans Nous : celui-ci croit encore (il désigne Río) Qu’elle ne partait pas sans lui : mais les faits Lui donnent tort : la valise est restée sur le Quai… n’est-ce pas, monsieur… ? (l’Homme revient après avoir tenté de retourner d’où il venait) Ne me contredisez pas maintenant Que la clé est entre nos mains… la police Exigera d’entrer en possession de cet objet Qu’elle n’a pas oublié d’emporter avec elle. RÍO Exhibant la valise vide Nous n’en saurons pas plus, police ou pas ! L’HOMME Sentencieux Sortez d’ici, Río ! Le théâtre n’est pas fait pour vous ! LE SYCOPHANTE Ajoutant Pas plus que la poésie… LE CHEF DE GARE C’est dans le journal… On en parle… dans le journal ! À défaut d’en écrire quelque chose. Chinois ou arabe. Andalou ou lettres mortes. Partout des nouvelles en Vrac. Ou organisées selon la théorie à la mode. Sortons D’ici ! Vous, moi, eux ! Sortons de ce qui n’est même Plus un labyrinthe : nous errons dans les rayonnages ! Qui veut quoi et qu’est-ce qui ne veut plus de moi ? Laissons nos métiers à la jeunesse. Retournons en Enfance. La petite fille dans le regard du vieux singe Et le petit garçon dans les rêves de Tarzan. Si j’écris C’est pour ne pas écrire. LE SYCOPHANTE Militant Bien dit ! RÍO Triste Pour une fois… Mais sans poésie et sans théâtre Pour la dire : refaire la valise et partir avec alors Qu’on n’avait pas prévu de voyager sans elle… LE CHEF DE GARE Les passages à niveaux en savent long sur le sujet… (brusque) Attention à la poussière, mon vieux ! Vous embarquez Celle du quai. Secouez ce linge avant de le remettre À sa place… enfin… à la place qu’elle lui a donnée Avant de… RÍO Rageur, à l’Homme C’est par où, la sortie… ? L’HOMME D’un côté comme de l’autre… LE CHEF DE GARE Étonné Ça n’a pas de sens… On en sort ou pas, voilà Tout : et quand je dis tout je ne dis pas tout. LE SYCOPHANTE Cela va de soi ! Sinon le sens revient au galop ! Nous avons tous vécu ça dans notre jeunesse. Il ne s’agit pas de recommencer ! La douleur De savoir vous coupe la chique. Et de ne rien Savoir, ou imparfaitement, ça vous rend dingue ! Dommage pour la poésie ! Et tant pis pour la Représentation. On ira se coucher avant la fin. Et une fois ensommeillé on pensera à autre chose. Une nuit sans conclusion, ça vous dit, ami Río ? RÍO Je veux sortir d’ici ! Je ne veux pas savoir. Ni d’où je viens, ni comment je vais ailleurs. Être moi n’a pas de sens. J’écris pour écrire. En attendant de ne plus écrire, vous comprenez ? LE SYCOPHANTE Désolé, mains pendantes Non, nous ne comprenons pas. Et on s’en moque. La "TRILOGIE ANDALOUSE" est in progress ICI |
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Sortir d’ici, ou rester parmi les cendres
Il siffle, ce tunnel, il siffle et tremble comme un corps surpris par la lame, tandis que sur les murs blanchis de suie se détache, maigre et insoumise, la silhouette de Río. Il tient dans ses bras une guitare – mais ce n’est pas pour chanter qu’il est là. Ce qu’il serre contre lui, c’est l’énigme même du lieu, cette scène où tout appelle à fuir et où pourtant il reste, se débat, s’attarde.
Río ne cherche pas à comprendre. Il tâtonne. Sous ses doigts, la valise entrouverte recrache de vieux papiers, de vagues souvenirs, une clé – mais rien qui ressemble à une réponse. Ce théâtre n’est pas son théâtre. Ce n’est pas non plus celui de la fête, même si les enfants se pressent en riant, même si la procession éclate en clameurs, même si les tambours battent comme des cœurs affolés.
Tout ici est d’un autre ordre : un ordre brisé, chaotique, où l’ancien et le nouveau se disputent sans jamais se reconnaître. Où la langue elle-même n’est plus ce qui sauve, mais ce qui égare. « Qui veut sauver l’autre se sauve », dit Río. Mais qui sauve encore ? Qui croit encore à la porte ouverte, à la sortie promise ?
Dans ce tumulte de poussière et de suie, où l’asphalte noircit les pieds nus, où les chemises arrachées flottent comme des oriflammes éteintes, l’écriture est le dernier refuge. Elle n’est pas la clef d’un avenir ; elle est la trace même de la perte. « Je veux sortir d’ici ! » s’écrie Río, et pourtant il danse encore, il attend encore, il guette encore cette femme invisible, ce train qui n’arrive pas, ce miracle impossible.
Il n’y a pas d’issue. Ou plutôt : l’issue n’est qu’un mirage parmi d’autres. Les injonctions s’empilent – « sors d’ici », « retourne dans ton village », « oublie » – mais Río reste là, comme suspendu dans cet entre-deux qui est moins un passage qu’un effondrement du passage. Il reste, parce qu’il sait, dans sa chair, que sortir n’efface rien. Parce qu’il a compris que l’écriture n’est pas une échappée belle, mais une lente traversée du désert.
Et alors que le sycophante, le chef de gare, l’homme sans nom bruissent autour de lui d’interdits et de conseils, Río, têtu comme la pierre, oppose la seule réponse qui vaille : écrire encore, écrire même sans croire, écrire pour n’avoir plus rien à écrire.
Sous la poussière, au bord du quai désert, il ne reste rien d’autre que la ténacité silencieuse d’un homme qui sait que la vraie sortie n’est pas celle des jambes, mais celle du cœur.
Et c’est ainsi que Río, tel un dernier scarabée sous la pluie oubliée, rejoint la procession invisible des êtres qui auront tout traversé sans jamais déposer les armes de leur langue.