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Quelque part entre vivre et écrire – de Jean-Michel Guyot – éditions Le chasseur abstrait
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 Article publié le 27 avril 2025.

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Quelque part entre vivre et écrire, le souffle cherche sa voix. Une voix nue, désarmée, obstinée. Celle de Jean-Michel Guyot. Non pas pour dire, mais pour creuser. Non pas pour combler, mais pour délier. C’est dans ce suspens, dans cette brèche brûlante du langage, que s’ouvre une parole sans droit, une parole qui ne revendique rien — sinon le droit de continuer à respirer. Dans ce texte, il n’y a pas d’appui. Pas de thèse, pas de thématique, pas de certitude. Juste la tension d’un pas, la trace d’une déambulation. Écrire ici, c’est comme marcher seul dans un bois sans nom, avec pour seule boussole la fracture du silence. Une marche de souffle, dans un air rare, parfois irrespirable, et pourtant vital.

 

La parole poétique, nous dit l’auteur, « n’a cure des conséquences fastes ou néfastes inhérentes au Dit » ; elle n’est pas là pour faire œuvre, mais pour frayer l’espace de sa propre naissance. À chaque phrase, c’est le monde qu’il faut recommencer. Le monde comme possibilité, non comme possession. Et c’est pourquoi l’écriture ne console pas. Elle creuse. Elle brûle même. Mais d’un feu qui éclaire les tréfonds. « L’image alors est la figure du silence », murmure l’auteur — et il y a dans cette formulation quelque chose de l’épiphanie négative, de l’icône retournée. Ce que nous contemplons ici, c’est le moment où la parole, suspendue, devient presque visible. Non comme un sens à délivrer, mais comme une énigme à éprouver.

 

Le texte de Guyot est tout entier pris dans cette tension entre apparition et effacement. La figure s’éloigne, et c’est dans cet éloignement même qu’elle prend corps. L’écriture se donne alors comme la trace d’une absence, comme le seul lieu où ce qui fut perçu — aimé, désiré, perdu — peut encore advenir. Non pas être possédé, mais approché autrement : dans l’entre-deux de la mémoire et du fantasme. Il y a là une très haute pudeur. « La voie moyenne, appelons-la littérature », écrit-il. Une littérature qui n’apaise pas, qui ne recolle rien, mais qui préserve la distance comme le seul lieu habitable de l’intime. On ne possède pas la figure aimée, on l’écrit. Et en l’écrivant, on maintient ouverte la blessure vive de la rencontre manquée.

 

Mais l’écriture n’est pas pour autant une oraison funèbre. Elle est aussi un appel. Non pas un cri, mais un souffle prolongé. Elle appelle le lecteur. Non pour le séduire, mais pour le faire entrer dans le cercle fragile d’une communauté invisible. Une communauté sans lien, sans pacte, sans fusion. Une communauté qui ne sait pas qu’elle en est une. Et c’est précisément en cela qu’elle est précieuse. Elle ne repose sur aucun socle identitaire, mais sur une fréquence. Une vibration. Une résonance. Quand un lecteur, quelque part, se sent mystérieusement ému, touché, travaillé par une phrase, alors quelque chose se noue. Non un lien, mais un écho. Et cet écho, parce qu’il est sans réciprocité, demeure libre.

 

Écrire pour un lecteur qu’on ne connaîtra jamais. Lire un auteur qui ignore tout de vous. Et pourtant, être en résonance. Voilà la plus haute forme de la relation. Celle qui ne s’appuie sur rien d’autre que sur une phrase, un rythme, une image qui fait basculer en soi un souvenir, une angoisse, une joie, une présence enfouie. On referme alors le livre comme on quitte une pièce obscure. On emporte avec soi une lumière invisible. Ce que le texte a éveillé en nous, nul ne peut le dire. Et c’est bien ainsi.

 

Le cœur du livre bat là, dans cette respiration double : écrire sans attendre, lire sans possession. L’écriture, pour Guyot, n’est ni une quête de vérité, ni une pratique de la beauté. Elle est un désœuvrement. Une veille. Une patience. L’auteur ne cherche pas à conclure. Il ne cherche pas même à transmettre. Il reste, dans sa langue, aux abords d’un feu qui ne veut ni brûler ni éclairer. Un feu qui consume doucement, comme le fait la pensée quand elle devient mémoire vive. Il ne s’agit pas d’écrire pour dire quelque chose. Il s’agit d’écrire pour ne pas taire ce qui brûle. Le désœuvrement est alors cette manière active d’habiter le silence. De le rendre fécond, sans jamais le saturer. « L’écriture affirme la séparation, l’exacerbe, en se faisant acte de communication majeur », dit l’auteur — et c’est toute une éthique qui s’énonce là.

 

Chaque page de ce livre est traversée par une nécessité. Une austérité parfois, une fulgurance souvent. Guyot écrit dans l’ombre portée de Blanchot, de Bataille. Non pour leur rendre hommage, mais pour leur répondre. Il prolonge, décale, questionne. Il marche à leurs côtés, non dans leurs pas. C’est une écriture de l’écart. Une écriture qui ne cherche pas à combler, mais à accompagner. Et dans cet accompagnement discret, elle touche à l’universel.

 

On sort de ce livre comme on revient d’un lieu qu’on croyait connaître, mais qui nous a, cette fois, dérobé ses repères. Rien ne nous a été donné. Mais tout a été déplacé. Ce déplacement, cette mise en route, cette respiration retrouvée — voilà ce que laisse, comme une empreinte invisible, Quelque part entre vivre et écrire. On n’en sort ni heureux ni triste. On en sort traversé. Et plus lucide. Et plus vivant.

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Commentaires :

  Quelque part entre vivre et écrire – de Jean-Michel Guyot – éditions Le chasseur abstrait par Lalande patrick

Lecture et musique électro acoustique. https://youtu.be/V3sihB6eavw?si=B69gpUCVU9Z9Zy7q


 

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