|
||||||

| Navigation | ||
|
Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo The expense of spirit in a waste of shame Enjoyed no sooner but despised straight ; Shakespeare, sonnet CXXIX
La nuit (verte aux neiges éblouies) Tout doucement s’estompe Découvrant ici-bas une figure un peu folle C’est le moment où le malin pompe La vie à même la viande qui s’étiole La lune brille (infusée) Encore d’un seul œil elle scintille Comme un long baiser pourri Posé sur un visage béant qui sourit Temps des fleurs des mots doux des sucettes Vivent les roses les lilas vivent les orifices en fête Vivent les joies le rêve la peau les délices Ce matin le soleil est armé d’un supplice L’air peu à peu (pareil à un frisson) est embaumé Des effluves d’une mécanique inouïe Destinée à cet être imprécis qui paraît surjeté (Gémissant dans l’éther) Devant the Batman aussi plein d’appétit
C’est elle (montant des brumes violettes) Qui semble rêver d’un rêve vaginal Ses noirs cheveux brillent au soleil matinal Et l’amour fleurit quand elle prend la pose Ses trous s’imaginent pris par bon nombre de choses Elle est dévalisée par devant par derrière Des mains se tendent alors comme des pétales coquets Mais parmi tant d’ardeurs une menace étrangère Promet la métamorphose du coït en hoquets Au trou mignon the Batman la pâture Ô ses yeux immenses éblouissants d’horreur Sa bouche long baiser nourri par l’ordure Et son cul dégorgeant des rouges et des pleurs L’amour de pourpres belles et de sexe se teinte Des passants excités chantent alors la bacchanale Car chacun dit thank you à cette femme qui tinte La douleur en rires venus d’une fosse anale L’orgie veut ressembler au murmure d’un pipi Un son argentin qui coule comme un ru délicieux Foin des esprits moroses voyez comme on bande ici Aux bruits que font les clous sur le bois précieux L’image monte au ciel Rêve fou d’ivresse si bien exécuté Bonheur de la caresse emmêlée De blanc par le rouge enfin lacé Le visible revient vite imprégné D’amour de mort de foutre et de supplices Et se désaltère aux calices Dans lesquels la viande a baigné C’est un semis d’horreurs (fumant comme un mur) Que cette fille d’eaux rougies et de pleurs Dans un seau où le soleil finit Sa course exquise vers l’amour défleuri
C’est fini (l’étoile a pleuré) tout expire !
|
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Sonnée : la bête et l’étoile
On pourrait commencer par Shakespeare. Par ce feu honteux qui dévore la chair avant même qu’elle ne soit touchée. On pourrait s’y agripper, au vieil anglais, pour garder le cap dans la fureur. Mais Jacques Cauda, lui, plonge à même la plaie, sans prologue ni contre-feu. Sonnée n’annonce pas : elle foudroie.
Ce texte est un exorcisme. Une descente. Un poème-orgasme hurlé dans la nuit, où l’amour a les dents sales, les yeux fous, les orifices en feu. Il y a quelque chose d’innocent et de ravagé dans cette langue — comme si l’on venait jouer dans les cendres encore tièdes de l’apocalypse.
La nuit s’ouvre sur une blancheur tranchée, « verte aux neiges éblouies ». Tout glisse. Tout suinte. Une figure « un peu folle » surgit du poème comme d’un bas-fond baudelairien, mais avec le maquillage barbouillé d’un clown porno. Ce n’est pas une femme, c’est une offrande. Ce n’est pas une offrande, c’est un piège. Une silhouette liquéfiée dans le fantasme collectif, comme un Christ inversé cloué sur le bois de nos hontes.
Car le poème est liturgique. Oui, dans sa dépravation même. Chaque strophe est un chant, chaque chair un verset. Cauda ne peint pas : il macule. Il ne décrit pas : il profane. Il pousse le poème à bout de souffle, comme on pousse un cri dans une chambre close. Et pourtant — malgré les chairs éclatées, malgré l’horreur, malgré l’orgie obscène — il y a une musique. Une beauté furieuse. Une extase trouble.
Il y a « the Batman », venu non pour sauver mais pour consommer. Symbole grotesque, mâle-masque, voyeur triomphant d’un carnaval de la souffrance. L’héroïsme est digéré, excrété. Même la justice ici s’agenouille.
Et la langue — cette langue ! — palpite, râle, jouit. Elle bande, elle pleure, elle chante. Elle évoque les chairs ouvertes comme des fleurs de guerre. Elle baigne les images dans le foutre et le sang. Elle dit merci dans toutes les langues de la honte. Elle n’épargne rien.
« C’est fini (l’étoile a pleuré) tout expire ! » — et l’on entend, dans cette chute, un silence sublime. Une fin cosmique. Une larme d’étoile sur un seau de viande.
Sonnée est un poème de viol. Mais aussi de consentement trouble, de rire hystérique, de bacchanale désespérée. Un poème qui dresse le miroir sale de nos désirs et nous y force à boire, jusqu’à la lie. Un texte dont le blasphème est une forme de prière.
Et si l’on en sort secoué, lessivé, dégoûté ou fasciné — c’est que Jacques Cauda a réussi. Il a fait entendre, dans le cri brut, une vérité poétique que trop de poètes caviardent : le sexe n’est jamais pur. Le verbe non plus.