|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo The last Hillbilly est un redneck vu de l’intérieur, regard caméra il nous explique, assis sur une chaise, qu’un redneck du Kentucky peut être assimilé à un électeur trumpiste. Quand s’arrêtent les mines du Kentucky ne restent que des hommes et des femmes et des enfants et des chômeurs qui n’ont rien d’autre à faire que de regarder de grands paysages de campagne vide. Ou de chasser le cerf. Première image très petite sur fond noir, un carré d’image, où un homme voix off raconte une sorte de légende où les cerfs venaient au fleuve ne parvenaient pas à boire mouraient. Comme une annonce du sort du Hillbilly. Une prolepse mythique. Certains se battent, certains tuent ou se tuent. Les enfants s’ennuient dans le peu à peu des jours, avec la lenteur de la caméra s’ennuyant elle-même. Ils se racontent des histoires, conduisent des tracteurs, invectivent le monde entier dans la nuit, s’inventent des métiers de rêve, ne savent pas. Les femmes sont souvent obèses, elles attrapent le malheur à plein corps. Les hommes palabrent sur la future extension de la maison, des arbres des rondins, mais la maison s’étendra-t-elle. Les campagnes sont majestueuses comme dans des cartes postales un peu pâlies, comme un home movie de couleurs non saturées qui décrit le réalisme du monde cru. Avec des têtes de cerfs empaillées dont on enlève soigneusement la poussière avec un chiffon. Tout commence en voix off, voix mi-chantant mi-incantatoire du last Hillbilly qui présente son histoire amorce le film incante le film. Comme une légende très ancienne, une poésie de l’enlisement, de la non-existence, d’une communauté blanche oubliée. Des Blancs qui finalement avec tous leurs ancêtres mineurs pourraient rejoindre des minorités. Des Blancs vieux, même les enfants paraissent vieux, portant tout le poids de la mine arrêtée sur leur corps. Hurlante en haut de la colline mais ne répond que l’écho et ne répondent plus les coyotes. Dans l’âpreté de la solitude qu’une musique noise écrit de source sûre. Mais le personnage du film n‘est pas n‘importe quel Hillbilly, il est poète à ses heures, donc le portrait sociétal et ethnologique vire au portrait intimiste, dans les vastes espaces naturels américains plus banals que jamais même dans leur vastitude. Entre plaine et fleuve où les corps se baignent tout habillés, la vie s’accroche. Les enfants dans l’eau jouent comme tous les enfants du monde. N’était que tout habillés souvent. Déclin lyrique où le documentaire parfois flirte avec l’autofiction, les personnages jouent-ils ne jouent-ils pas, les herbes et les fleuves jouent-ils ou ne jouent-ils pas. Un homme alcoolique énonce un poème avant de se taire. Construits et déconstruits les clichés dans le même mouvement, mais la poésie. Dans les Appalaches l’homme blanc comme dernier survivant, comme devenu indien. Des feux de bois nocturnes, de grands feux de bois avec enfants assis en cercle autour, un cowboy à moto traçant parmi vaches brunes, un western peut-être, sauvage, ne se résolvant pas à changer de siècle, à oublier ce charbon qui a amené le train vers l’ouest. L’Amérique peu à peu se fabrique un passé blanc, des Blancs en voie de disparition, des westerns (fusil que tient la jeune fille) sans plus d’Indiens à abattre, juste l’ennui. |
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Le chant voilé des poussières blanches
Il y a, dans ce poème, l’odeur lente de la cendre quand elle ne veut plus s’éteindre, un poème-fleuve en guenilles, qui marche dans la glaise, face caméra, sans lever la tête. Anne Barbusse ne filme pas, elle dévoile. Non pas le film, mais ce qu’un poème peut révéler dans l’ombre du film, par l’ombre du film, à travers le grain du récit, rugueux, infime, réel. C’est un poème ethnographe qui pose la voix sur la bande-son du silence. Pas un silence vide, un silence qui a des poumons, une mémoire, et des cerfs morts dans la gorge.
Elle écrit la figure mythique, non pas du Hillbilly en tant que cliché social, mais de la voix, celle qui entame l’incantation, celle qui “amorce le film”, qui “incante le film”, comme une prière païenne au dieu sans visage de la désolation. Ce n’est pas un homme qu’on regarde : c’est ce qu’il reste d’un monde qui ne sait plus s’effacer proprement. Il faut un chiffon, alors, pour ôter la poussière des têtes empaillées. Il faut ce regard exact, impitoyable et tendre, celui qui dit : voici l’enlisement.
Anne Barbusse nomme ce qu’on tait, ce qu’on oublie d’écrire : que parfois, la poésie se terre dans des paysages qui n’en veulent pas. Elle se cache dans les replis des femmes “obèses”, les gestes vides des enfants, la parole avortée de l’homme alcoolique. Elle est là, tenue vivante par une syntaxe haletante, discontinue, qui saute d’un mot à l’autre comme on saute d’un caillou à l’autre pour ne pas tomber dans le fleuve. Mais parfois on tombe. Et là encore, on reste habillé.
Elle dresse un théâtre d’effondrements : non pas dramatiques, mais tenaces, insidieux, saturés d’ennui et de poussière. Elle travaille le cliché non pour l’illustrer mais pour le percer, en faire suinter ce qui résiste. “La maison s’étendra-t-elle ?” — cette question, suspendue, n’attend pas de réponse. Elle est le poème. Ce n’est pas l’Amérique que nous visitons, mais la langue qui tente de la cerner, sans l’enjoliver, sans la réduire. Ce sont des mots qui bâtissent la maison qui ne s’étend pas. Ce sont des voix qui hurlent en haut de la colline et n’obtiennent en retour que l’écho — ou bien rien.
Un poème, ici, devient l’équivalent d’un regard. Non un regard qui juge, mais qui sait. Qui voit que même les enfants “paraissent vieux”, que les Blancs peuvent aussi être “minorités”, et que l’indien est devenu métaphore d’un effacement plus large, plus blanc, plus flou. Le réel est là, brut, mais la voix poétique l’habille d’un doute — jouent-ils ? ne jouent-ils pas ? vivent-ils ? font-ils semblant ? et le fleuve, lui, regarde.
La poésie d’Anne Barbusse ne dit pas je, elle dit ils, elles, là-bas, le carré d’image, le chiffon, la lenteur. Elle compose avec des rebuts, des restes, des hésitations. Elle élève un chant discret, entre chronique sociologique et murmure rituel. Et dans ce chant : un western à rebours, un monde qui s’efface en couleurs délavées, un fusil tenu par une jeune fille qui n’a plus d’Indiens à viser, seulement le vide.
C’est un poème de disparition. Et pourtant, il reste.
Lecture du tableau de bord. https://youtu.be/3o3WgtaW2jw?si=4zAYKHpgAh5XMi0d
Lecture du tableau de bord. https://youtu.be/vJYkN7q_tAU?si=K9gytxxGGix7Mu_7