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![]() oOo Les bals les plus réussis sont ceux dont on parle le plus sans y être allé. Salvador Dali
Je déguste ma partenaire Dans ses fouffes à falbalas, Moi, lunatique, elle, lunaire, Dès lors nous avons les pieds plats.
Deux sommes et n’avons qu’une ombre, Nous ne sommes qu’un en deux corps, Un accordéoniste encombre De ses rengaines les décors.
Je remonte ma cavalière En suivant ses pas hasardeux, L’autre, sa scie en bandoulière, Coupe le désespoir en deux.
Dis, mon antique Terpsichore, Depuis qu’ensemble nous allons D’un encore à un autre encore, Sais-tu qui paye les violons ?
Et cette garçonne amnésique, Le cœur et le cul au métier, Qui se dévergonde en musique Et se taille en quatre quartiers.
Quand je délie sa langue verte, Qu’elle m’écrase les arpions, Je reste là la gueule ouverte, L’œil hagard sur l’air des lampions.
Je reste là les pattes potes, Comme fendu par la moitié, En marmelade et en compote, Je bafouille à faire pitié.
Je reste là les joues violies, Le ventre creux, les bras ballants. J’engendre la mélancolie. L’accordéon me laisse en plant.
Je mordille ses lèvres mortes Et j’entortille ses cheveux, Les anges me prêtent main forte Et le diable passe aux aveux.
Des romantiques macchabées Qui se noyèrent dans l’étang… Et toutes ces ganaches bées Sur une valse à onze temps.
C’est toujours le même bastringle, Les peloteurs, les frottadous, Les virevousseurs ont la tringle Et des clins d’yeux mourants et doux.
J’ai sur la tronche une écumoire, Tiré par mon joyeux clébard, Des airs d’hier dans la mémoire. Chacun a son bal à jobards.
Je n’ai plus rien dans mon musette, Plus de quoi cirer son plancher, Ses diseurs sont dans la disette, Son poumon fatigue à cracher.
Avant que l’hiver me cartonne, Comme dit l’autre, je m’en vas Au vent vantard de mon automne Faire traîner mon canevas.
Parfois, je compte les étoiles Et loue la lune en plein midi, Puis, je prends mon fusil de toile Et tire voie tout ébaudi.
Ma vieille plume chansonnière, Je sors d’entendre un long sermon, Je peine à reprendre l’ornière Jusqu’au sommet du double mont.
Je vais, je vas vaille que vaille Dans mes ténèbres à tâtons ; Je me réjouis d’une trouvaille Et rentre ingambe sans bâton.
Le duo retrousse ses manches - La chanteuse et le musicien -, Sans jours fériés et sans dimanches, Pour y remettre encor du sien.
Ces deux jouent pour des clopinettes. Pour arrondir les fins de mois, Ils défont de la chansonnette, Au coin des rues, feignant l’émoi.
Je les revois au fond du bouge Où je rancarde mes dondons ; Elle n’a plus ses cheveux rouges, Lui, tapote le guéridon.
On se bouscule à la guinguette, - Les bons et les mauvais guincheurs, Les flans et les fines braguettes, Les méthodiques dénicheurs…
J’ai brûlé mes dernières douilles… Où sont ma cape et mon chapeau ? Je regagne mon trou bredouille, Je râle et rage dans ma peau.
Après la danse vient la panse ; On s’attablait pour le regain, On regardait à la dépense, Mais on casquait pour nos béguins.
J’ai tout de même eu des tueries Et la semaine à roupiller, Mes beaux draps à la laverie, Je me couchais tout habillé.
Où sont mes chercheurs de bagarre Que j’envoie gentiment valser Devant le buffet de la gare ? Presque tous ont dû dévisser.
Où sont toutes ces demoiselles Qui s’énamouraient d’un mari ? Si je ne déploie pas mes ailes Et ne m’envole, je suis pris.
Mais où sont mes fées félibriques - Robe longue et souliers de vair - Qui me pressentirent métrique2 Et m’arrachèrent tant de vers ?
Robert VITTON, 2021
Notes
1 - Lou baleti : le bal en Provence. 2 - Métrique : métricien.
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Dans le vertige des lampions éteints
Il est des bals où l’on ne danse qu’à rebours de la mémoire, dans la poussière soulevée par des pas jamais posés, là où le désir se dilue en volutes de musette et de soupirs éraillés. Robert Vitton, en troubadour égaré sur le parquet usé des années, nous convie à son Lou baleti, ce bal de Provence où les lampions, même éteints, continuent de jeter sur les silhouettes défaites des éclats de fête inassouvie.
Tout commence dans le frisson d’un accordéon fatigué, compagnon fidèle des exils intérieurs. À chaque page, c’est un balancement — de l’épaule à la hanche, du cœur à la panse — où les corps ne sont que l’alibi des âmes qui cherchent à s’étourdir. La cavalière a des airs de déesse déchue, « garçonne amnésique » taillant ses quartiers d’abandon dans les refrains d’hier. Lui, le danseur égaré, arpions écrasés et joues violies, tire encore sur le fil d’un espoir qui se défait à mesure que la nuit s’épaissit.
À travers cette sarabande mélancolique, le poète sculpte la solitude en gestes maladroits, en balbutiements de tendresse rugueuse. Sous la gouaille se devine l’éclat discret d’une détresse plus vaste, celle des amours effacées par le vent des années, des amis disparus avant la dernière danse, des « chercheurs de bagarre » désormais muets sous la dalle du temps.
Il y a chez Vitton une science du rythme cabossé, du vers qui claudique mais ne chute jamais. Sa poésie prend des allures de vieux bandonéons : l’air est connu, pourtant chaque note vacille comme si elle venait d’être inventée. Les figures du bal — ces « peloteurs », ces « virevousseurs » — ne sont plus que des ombres aimables, des fantômes à la tringle fatiguée, traînant leur désir sans y croire tout à fait.
Et lorsque la fête s’éteint, que les guinguettes se taisent, ne reste plus qu’un homme face à ses étoiles, comptant les constellations comme on égrène les regrets. Ce n’est pas le néant qui l’attend, mais cette douce errance, ce canevas qu’il traîne au vent d’un automne intérieur.
Il y a dans ce baleti un art subtil de dire la vie dans ce qu’elle a de plus trivial et de plus sublime. La faim et la soif d’aimer, l’éclat d’un regard échappé dans la lumière oblique, le froissement des robes disparues sous le voile du souvenir.
Ainsi le poème s’achève sans finir, dans une ultime révérence adressée à ces « fées félibriques » qui, jadis, arrachèrent au poète ses plus beaux vers. Elles ne sont plus là, mais sous la plume vibrante de Robert Vitton, elles continuent de danser, diaphanes et éclatantes, au milieu des bals silencieux où les lampions ne s’éteignent jamais tout à fait.
Lecture dans le silence. https://youtu.be/vogIRAMkYOM?si=UfaM6dK6P2FFD-MN