Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Bouleversements
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 25 mai 2025.

oOo

Ah ces fameux poètes

Mais que dis-je ?

Allez, je reprends

Ah ces poètes fameux

Qu’on ramasse à la petite cuillère

Le moment venu

 

On les apprécie ainsi,

Vannés puis hachés menus

Passés à la moulinette des ans

Amplement conchiés de leur vivant

 

Sur la grand-place de la cathédrale de Fribourg

Artisans et commerçants comme depuis toujours

Jacassent et gesticulent au milieu de la foule des chalands et des badauds

 

De poète dans la foule point

Hormis moi qui passe inaperçu

Mais moi, on ne me ramassera pas à la petite cuillère

Ni à la louche ni à rien de tout

Sur mes lèvres, on peut lire :

Je vous emmerde tous !

*

A la foudre, depuis longtemps

Je préfère le foudre de paix

Semaine après semaine

Ouillé comme il convient

 

Tout à mon ivresse

J’y prends des bains de vin vieux

 

Foudre de guerre parfois

Le féminin s’enlise dans de mauvaises manières

Mais la féminité de quelques déités charnelles

Ecarte toute ambiguïté

C’est le sexe, parfois, qui est ambigu,

Pas la sexualité

Ainsi de foudre en foudre

Fais l’éloge de tout ce qui est et se fait

En matière de charmes !

*

Les yeux vineux de la bête blonde ne trompent personne

Je lui assène un bon coup de machette sur la tête

Et la voilà qui se métamorphose en sucre d’orge

 

Himmler avait parfois de ces airs doucereux

Propres aux pâtisseries viennoises

Ce gros con déclara un jour, avec l’accord de son gros menteur de mentor,

Que la Bourgogne baignait dans la vinasse

C’est que ce buveur de bière comptait bien annexer

La Comté au profit de Tyroliens du Sud

Devant eux-mêmes être expulsés du Sud-Tyrol

Par l’Italie fasciste

 

Dôle devait s’appeler Brixen

Besançon Bozen

Et Pontarlier Mals

Ça ne s’est pas fait finalement

Car Hitler avait conditionné la chose

A sa victoire sur l’Angleterre

Ah merci, messieurs les Anglais

On vous doit une fière chandelle par ici !

 

Ah les revers de l’histoire !

Ce sont finalement de bons Allemands

Qui furent expulsés de Silésie et de Prusse orientale

Par de braves Polonais et de gentils Russes

Pas mécontents de leurs méfaits

 

Constantinople devint pour notre malheur Istanbul

Königsberg Kaliningrad

J’en passe et des meilleurs

Sans que personne ne trouvât jamais à y redire

Les Comtois ont eu chaud !

 

Et ce gros con de Roosevelt

Qui voulait regrouper Alsace, Lorraine, Luxembourg et Wallonie

Sous un même drapeau

Vous trouvez que c’est mieux ?

A quand un Canada et un Groenland

Etatsunien ?

Taiwan communiste chinoise

Et l’Ukraine pacifiée-russifiée ?

 

Jean-Michel Guyot

19 mai 2025

 

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Bouleversements par Catherine Andrieu

Il y a des poèmes qui surgissent non pas pour bercer ou consoler, mais pour secouer, déranger, réveiller. Bouleversements de Jean-Michel Guyot appartient à cette veine-là : une parole qui refuse la tiédeur, qui mêle gouaille et lucidité, qui navigue entre l’intime et le politique sans jamais perdre son cap.

Dès les premiers vers, Guyot s’attaque à la figure du poète — non pas l’icône célébrée, mais le vivant broyé, moqué, ignoré. Sur la place de Fribourg, parmi les artisans et les badauds, le poète passe inaperçu, et c’est peut-être tant mieux : il refuse d’être ramassé à la petite cuillère, refuse l’éloge posthume. Il est vivant, irrévérencieux, capable de dire sans détour : « Je vous emmerde tous ! » Cette provocation n’est pas gratuite : elle signale un positionnement, un regard critique, une liberté intérieure inaliénable.

Mais ce qui frappe dans ce texte, c’est l’ampleur du spectre abordé. Du foudre de paix (le vin, l’ivresse, le plaisir sensuel) au foudre de guerre (l’Histoire, les conflits, les annexions manquées), Guyot fait tenir dans un même souffle le trivial et le tragique, l’érotisme et la géopolitique. On passe d’une machette assénée à une bête blonde à l’évocation d’Himmler, des ambitions hitlériennes, des revers historiques qui ont modelé l’Europe. Tout cela sans lourdeur, avec une ironie mordante et une intelligence vive, comme si le poème refusait de céder à la plainte ou au désespoir.

À travers ces glissements de ton, c’est toute une vision du monde qui se dessine : un monde d’injustices, de renversements absurdes, de jeux de pouvoir où les peuples sont déplacés comme des pions. Mais au milieu de cette vaste comédie, le poète reste debout. Il lève son verre, non pour oublier, mais pour se rappeler, pour interroger, pour refuser la résignation.

Bouleversements est ainsi un texte de veilleur : une poésie lucide, tendue, qui refuse les silences convenus et qui ose nommer les choses. Guyot y déploie une écriture dense, nerveuse, où la mémoire du vin, du sexe, de l’histoire et de la parole s’entrelacent, rappelant que la poésie n’est pas un luxe, mais une nécessité — une manière d’habiter le monde debout, contre vents et marées.


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -