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![]() oOo ça fait cinéma ça fait mouvement just watching the light change c’est très long ça a commencé dans les films noir et blanc les films dès le générique ça se poursuit c’est un travelling qui avance vers la gauche l’homme la femme marchent dans Memphis et avec Elvis en sortant du mystery train vers la gauche la caméra avance aussi vers la gauche duplique ce grand mouvement transversal sur la ville down by law générique vierge comme un documentaire à vif les façades en arrière-plan des maisons américaines les pauvres les riches pavillons proprets cut arrière-cours Blacks les palissades l’autre Amérique la rapiécée la toute bricolée de planches celle sur pilotis les bayous la voix rauque de Tom Waits sur les détritus la façon de filmer chaotique et persistante les ghettos les Blacks les Blancs toute l’Amérique en travelling comme si le travelling allait dévoiler la vérité du monde la vérité vue la vérité visionnée de Permanent vacation à Down by law ou Mistery train ça marche ainsi sur le bord du travelling ça ancre l’homme dans la ville ça poursuit le cinéma pur mouvement ce n’est pas explicatif ça déplie l’Amérique en noir et blanc l’Amérique les tombes dans cimetières puis ça reprend voitures de flics fouilles de Blacks la routine en noir et blanc la routine terrains vagues publicités géantes no parking les maison de bois puis de briques banlieues-ghettos banlieues cossues frontal puis contre-plongée les habitants regardent comme surpris par la caméra documentaire la caméra captatrice de réel brut avec Tom Waits à la musique (à Memphis la valise rouge portée par deux fans japonais derrière eux la ville sinistrée les hôtels miteux) puis ça déclame du Robert Frost ou Walt Whitman mais en italien mais en prison les Américains rigolent ne comprennent rien mais rigolent puis tous s’échappent dans le bayou comme dans un film américain s’extasient-ils le burlesque se double d’une bluette facile à la Keaton on avance dans la vie américaine à la fin un chemin très simplifié se sépare chacun de son côté baluchon compris façon Chaplin mais très solitaire très lonesome cowboy parodique travelling horizontal contre-plongée résistant à tout quatre Blacks pris dans le champ se détachent sur le monde avant générique noir sirènes de flics et aboiements très réels (en prison les travellings s’arrêtent alors on dessine sur les murs et on récite des poèmes en guise de cinéma) un DJ c’est toujours une façon prosaïque de mettre de l’art dans le réel la musique relève l’Amérique le comique italien déstructure l’anglais et trois innocents comme le monde I scream you scream and so on errer dans le bayou c’est comme décrypter les arbres les cabanes la vie humide et la responsabilité des vivants dans la liberté-survie les barques coulent toujours au terme de l’Amérique naturelle aucun passeur que du cinéma – a true story demandent-ils au tueur présumé – prison/bayou quelle image sera la plus cinématographique la plus réelle (un seul Italien un peu foolish réconcilie les mondes autour d’un lapin grillé) quand on atteint la route c’est la civilisation et la femme like in a book for children ailleurs c’est une façon très particulière de mettre du rouge à lèvres façon clown déréaliser le tragique et le vide dans un hôtel quartier black groom d’un autre âge coups de feu normal on est en Amérique on ne fait jamais exprès de tuer un épicier c’est à cause de l’alcool de la déprime de l’Amérique le film noir tâche de tresser trois histoires avec des douleurs noires trois chambres d’hôtel miteuses où Elvis trône sur les murs et dans les gorges étranglée la musique dans la misère et la vacuité de tout pèlerinage artistique de toute manière l’Italienne transporte le corps mort de son mari par avion achète trop de magazines quand on finit à l’hôtel avec les histoires des autres il est déjà trop tard le fantôme d’Elvis est une tricherie de cinéma mais les femmes que rêvent-elles avec le rouge à lèvres clownesque et l’Amérique qui chancelle à Memphis la musique est juste une façon de désamorcer la laideur la statue de la liberté ou Madonna c’est tout comme dans l’album photos l’absurdité digne d’un mauvais feuilleton comme une désertification des espaces des sirènes de flics des trains des voitures des départs des Japonais perdus à Memphis perdus dans toutes les villes des Japonais perdus des coups de revolver pour désintégrer les villes et les bars et demain accrochée sur un bâton on porte la valise rouge avec tous les terrains vagues comme destin et l’indulgence |
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Commentaires :
Il faut entrer à pas glissants dans ce poème, comme dans un travelling fluide et mal dégrossi, un lent mouvement de caméra qui n’épouse ni le temps ni les lieux, mais les traverse avec une espèce d’élégance accidentée. Anne Barbusse ne parle pas du cinéma, elle le respire. Elle ne décrit pas le film, elle y marche. Comme les silhouettes de Memphis qui avancent vers la gauche, elle s’abandonne à ce flux perpendiculaire, cette errance rythmée qui déplie, sans expliquer, la matière même du monde – ou plutôt son envers.
Le poème est un ruban d’images disjointes, raccordées par la seule persistance du regard. Celui de Jarmusch peut-être, ou celui de Tom Waits fumant dans le noir, ou celui d’une Japonaise au rouge à lèvres trop vif qui confond les icônes et les stations-service. On passe. On glisse. On heurte les marges. Ça fait cinéma ça fait mouvement. L’Amérique est là, pelée, râpée, sans maquillage, crevée sur le bas-côté de ses rêves. Et pourtant, elle avance.
Anne Barbusse emploie la langue comme une caméra : elle balaye, coupe, suspend. Son vers n’est pas un vers, c’est une séquence. Un flux brut où les mots se déroulent comme les rails rouillés d’un travelling improbable sur les failles du réel. Elle ne choisit pas un angle, elle les laisse tous affleurer, dans une syntaxe nonchalante mais exacte, où les plans s’enchaînent sans montage, ou plutôt avec ce montage intuitif et sans fard du documentaire, quand il se déclare impuissant à contenir la vérité mais continue de tourner malgré tout.
Dans ce cinéma-là, les noirs et les blancs se confondent sans s’unir, les hôtels sont miteux, les sirènes vrillent les nuits, et même le rouge à lèvres devient une manière de déréaliser le tragique et le vide. On pourrait croire à une esthétique du désastre, mais il s’agit d’autre chose. D’un art du tremblement. D’une manière d’habiter l’instable.
Car à travers les ghettos, les bayous, les terrains vagues, c’est une poétique du déplacement qui s’écrit. Une chronique de l’errance, du regard en décalage, de l’innocence aussi – trois innocents comme le monde – qui rappellent qu’il n’y a rien à comprendre, seulement à sentir. Ce n’est pas un film, c’est cinéma. Cette nuance fait toute la différence. Pas de fiction ici, mais une friction. Pas de héros, mais des silhouettes. Pas d’Amérique, mais des Amériques, juxtaposées, disjointes, traversées d’éclats et de bleus, où même le fantôme d’Elvis est une tricherie de cinéma.
Il faut lire ce poème comme on s’endort : sans s’accrocher au sens, mais en laissant les images nous traverser, en espérant que quelque chose reste – un accent, un déraillement, une valise rouge perdue dans un champ de ruines.
Et peut-être alors, au bord du travelling, entre deux coupures de plan, sentir que ce qui vacille dans Mystery Train, ce n’est pas seulement l’Amérique, mais notre manière de la voir.