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La part animale dans l'art
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 Article publié le 8 juin 2025.

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Paname en colère

Je le confesse sans détour : les animaux ont toujours habité mon imaginaire.

Non comme de simples figures d’ornement, ni comme de jolies silhouettes déposées au bord de mes jours — mais comme des présences pleines, vibrantes, essentielles, dont les yeux savent lire plus loin que les mots. Ce regard animal, je le porte en moi comme une cicatrice lumineuse, une fêlure qui me rappelle que l’humain ne se tient jamais seul, jamais au sommet.

Et l’art, ce miroir fêlé où l’humain se regarde, n’a jamais su, jamais pu, jamais voulu, écarter cette part animale, ce battement sauvage qui pulse derrière les ors des cadres et des galeries.

Là où l’humain peint, grave, sculpte, il convoque, même à son insu, l’écho de la bête, son souffle derrière l’épaule, son ombre glissant sur la toile.

 

Je marche à travers les siècles d’art comme on traverse une forêt.

Les branches ploient sous le poids des signes : au détour d’un buisson, un faune surgit, ailleurs un loup se tapit sous les traits d’un roi, plus loin encore, des oiseaux constellent les marges des manuscrits enluminés.

Pourquoi l’homme a-t-il tant eu besoin de peupler ses images d’animaux ? Parce qu’au fond, il ne sait pas dire autrement ce qui lui échappe. Parce qu’il ne sait pas se penser sans ces autres, sans ces bêtes qui glissent sous la surface, sans ces alter ego velus, plumeux, écailleux, qui portent pour lui l’excès, le sacré, la peur, l’amour.

L’animal n’est pas une métaphore commode : il est le nom de l’incommensurable, de ce qui échappe au contrôle, au langage, à l’ordre établi.

Chaque fresque, chaque miniature, chaque tableau où il apparaît porte cette fissure : par où le mystère entre.

 

Je me souviens avoir longuement contemplé, adolescente, la gravure du rhinocéros de Dürer.

J’en connaissais les inexactitudes, les erreurs anatomiques, mais qu’importe : il y avait là une fascination qui n’était pas celle du savoir, mais celle du vertige.

Cet animal venu d’ailleurs, ce corps étranger, portait l’ailleurs en lui.

Il était la promesse d’un monde plus vaste que le mien, un monde d’écailles, de cuir épais, de cornes acérées, et déjà, je pressentais que ce monde-là me tenait lieu de refuge, de vérité, de respiration.

L’art ne cherche pas l’exactitude, il cherche l’intensité.

Et le rhinocéros de Dürer, dans ses disproportions mêmes, disait la stupeur, l’éblouissement, l’irruption d’un réel plus grand, plus fort, plus terrible.

 

Plus tard, j’ai découvert les performances de Joseph Beuys, ses trois jours passés avec un coyote, et ce fut comme une secousse.

L’animal cessait d’être symbole, il redevenait partenaire, présence réelle, altérité insoumise.

C’était une rencontre, une collision de mondes, un geste d’ouverture radicale.

Et moi, à travers l’art, je retrouvais ce que je savais confusément : que l’animal n’est pas un décor, qu’il est une force, un défi, une question posée à l’humain, une question sans réponse.

Dans l’enclos de la galerie, Beuys et le coyote réinventaient un territoire commun, un espace où l’humain n’était plus maître mais invité.

C’était là, déjà, le pressentiment de notre fragilité : nous ne sommes pas au centre, nous sommes en périphérie, toujours à négocier, à composer, à dialoguer.

 

Dans les bestiaires médiévaux, chaque animal portait un sens.

Le lion était courage, l’agneau innocence, le serpent duplicité.

Mais moi, je refuse ces assignations trop nettes.

Je veux les zones troubles, les ambiguïtés, les visages à double fond.

Je veux croire qu’un serpent peut être caresse, qu’un agneau peut porter en lui une ruse, qu’un lion peut s’effondrer de fatigue.

Parce qu’au fond, l’animal m’enseigne l’épaisseur du vivant.

Il me rappelle que tout est plus complexe que ce que je projette, que les frontières sont poreuses, que l’homme, malgré son orgueil, n’est qu’un animal parmi les autres — et que dans cet entrelacs, il y a la beauté.

La beauté de ce qui déborde, de ce qui échappe, de ce qui ne se laisse pas réduire à un signe.

 

Quand je regarde une peinture, une sculpture, une photographie d’animal, ce que je cherche n’est pas seulement l’image, mais le souffle derrière l’image.

Je veux sentir le poil, l’odeur, l’inquiétude, le frémissement.

Je veux retrouver la palpitation de mon propre cœur.

Car l’animal dans l’art n’est pas seulement une figure, c’est un rappel à la vie, à la matière, au tremblé du monde.

Il est la mémoire de ce que nous avons perdu, de ce que nous perdons sans cesse, à mesure que nous nous éloignons du sensible, à mesure que nous construisons des murs entre nous et le reste du vivant.

Regarder un animal peint, c’est se souvenir de sa propre chair, de sa propre vulnérabilité, de sa propre finitude.

 

Je me surprends parfois à caresser du regard les chevaux peints de Géricault, les taureaux furieux de Picasso, les chiens dévorants de Bacon.

Je les regarde comme on regarde une bête blessée, un frère en lutte, une part de soi-même à peine reconnue.

Et chaque fois, je me redis qu’il y a là quelque chose de plus vaste que moi, quelque chose qui me dépasse, qui me relie et m’arrache tout à la fois.

L’art animalier, lorsqu’il touche juste, n’est jamais apaisant : il est déchirure, urgence, cri.

Il me rappelle qu’aimer les animaux, ce n’est pas les idéaliser, c’est accepter d’entrer dans un rapport de vertige, de tension, d’inconfort.

 

Oui, les animaux sont importants pour moi.

Non pas parce qu’ils me consolent, mais parce qu’ils m’inquiètent, m’obligent, me déplacent.

Parce qu’ils me rappellent sans cesse que je ne suis pas seule, que je ne suis pas entière, que je ne suis pas souveraine.

L’art me l’enseigne, encore et encore : peindre, sculpter, écrire un animal, c’est dire l’indomptable, l’irréductible, c’est inscrire dans la matière même de l’œuvre ce qui échappe, ce qui fuit, ce qui brûle.

C’est se tenir à la lisière, dans l’entre-deux, dans le tremblement.

 

Il n’y a pas d’humanité sans animalité, il n’y a pas d’art sans cette part animale.

Et moi, qui écris ces lignes, je sais qu’à chaque mot posé, il y a, derrière, un souffle, un frôlement, une ombre de loup, un éclat d’aile, un regard fauve.

Je leur dois tout. À eux, les animaux.

Ceux de l’art, ceux du réel.

Ceux qui courent encore dans mes rêves et m’enseignent, sans le dire, à être plus vivante.

Non pas plus parfaite, non pas plus pure — mais plus ouverte, plus sensible, plus prête à entendre, à recevoir, à être touchée.

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Commentaires :

  La part animale dans l’art par Lalande patrick


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  La part animale dans l’art par Lalande patrick

Lecture dans le silence. Extrait. https://youtu.be/icdU9-vWXpo?si=eojrlLGe8TfhjxPp


  La part animale dans l’art par Lalande patrick

Lecture dans le silence. Extrait. https://youtu.be/ZVQnlWm8AbU?si=hCfOTwfMFcOeC4s-


 

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