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Au grenier
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 Article publié le 8 juin 2025.

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Depuis belle lurette remisées qu’elles ont été au musée des Antiquités, autant dire au musée des Horreurs, les Muses n’en musardent pas moins dans de vieux greniers. Tout le monde ou presque a oublié jusqu’à « la cendre latine et la poussière grecque » ; les greniers se sentent bien seuls.

Enfant, j’adorais monter au grenier. Point de grains ni de graines au sol mais des pommes, des noix et des coings qui faisaient la joie des souris et des mulots. Mon petit bonheur à moi, c’était la poussière qui dansait, dense à souhait, dans la lumière douce que dispensait la petite lucarne qui donnait sur le ciel.

La poésie qui cultive les formes traditionnelles a de l’avenir. J’y entends beaucoup de ritournelles qui me laissent froid.

Un certain avenir, à défaut d’un avenir certain.

J’en veux pour preuve ces quelques instituteurs et autres fonctionnaires de l’esprit, tous attardés mentaux penchés sur leurs vieux cahiers d’écolier, papier jauni et encre encore violette, et qui riment doucement en respectant toutes les règles d’un art désuet mais que, de toute leur « âme », ils désirent encore honorer de leur présence comme on se balade dans un vieux cimetière abandonné, celui de Vézelay par exemple, envahi par les hautes herbes et les ronces.

Allez donc rimer ailleurs, vos rimailleries ne riment à rien.

Ah Rimbaud, Reimbald/Reimbold en allemand !

Dire qu’un poète français parmi les plus admirés s’appelle le rimailleur dans la langue de Goethe ! Mais c’est vrai, bien vite il s’en est allé ramer ailleurs.

Poétaillons, poètes en haillons… Faire fortune, la grande affaire ! Passer des bouges londoniens au désert d’Abyssinie, bof.

 

Jean-Michel Guyot

27 mai 2025

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  Au grenier par Catherine Andrieu

Le grenier des Muses

On croit toujours qu’elles sont mortes, les Muses, ensevelies sous les protocoles de versification, empaillées dans des dictionnaires de rimes, soumises à l’embaumement lettré d’un art trop bien rangé. On les croit enfuies, disparues dans l’antre poussiéreux d’une littérature qui a fait son temps. Pourtant, elles musardent encore — pas dans les salons, mais dans les combles. Là où s’accumulent les pommes ridées, les coings muets, les souvenirs en pelures d’enfance, et la lumière douce filtrée par la lucarne. Là où le silence est si plein qu’il finit par bruisser.

Dans ce texte qui se souvient en grimaçant, Jean-Michel Guyot descend — ou plutôt monte — au grenier de l’imaginaire. Un imaginaire qui n’a rien d’idéal ni de pur : il sent la poussière, il grouille de mulots, il parle le dialecte oublié des objets laissés pour compte. C’est là que loge encore la poésie, loin des certitudes pédagogiques et des vers corsetés par l’obsession de la règle. Car il y a, dans ce refus de l’ordre poétique ancien, une tendre ironie — non pas un rejet brutal, mais une mise à distance rêveuse, presque mélancolique. La poésie ancienne n’est pas insultée : elle est visitée comme un vieux cimetière envahi de ronces.

Ce « musée des Antiquités », où se nichent les restes d’une langue qu’on aurait voulu éternelle, est aussi un musée des Horreurs — non parce que l’ancien fait peur, mais parce qu’il hante, qu’il colle à la semelle comme une mémoire embarrassante. Les mots de Guyot grincent doucement. Et c’est cela, peut-être, l’acte poétique aujourd’hui : non pas redresser les ruines, mais en faire un théâtre fragile, habité d’ombres douces et de clartés obliques.

Le ton est libre, désinvolte, légèrement moqueur, et pourtant il y souffle un sérieux souterrain — celui d’un homme qui connaît les forces archaïques et sait que les mots ne se laissent pas réformer à coups de manuels. Sous la critique ironique des versificateurs publics — ces « fonctionnaires de l’esprit » encrés jusqu’à l’os — se cache une blessure plus vaste : celle d’une poésie désaccordée de son temps, qui cherche moins à se renouveler qu’à se réenchanter.

Et voilà que revient Rimbaud, le rimailleur des Allemands, l’évadé des dogmes. Son nom glisse dans la bouche allemande comme une gifle : Reimbold, grotesque reflet, désacralisation comique d’une figure qu’on encense sans lire. Mais l’auteur n’en fait pas un drame : il glisse dans cette étrangeté sonore une ironie bonhomme, un rire discret devant les mythologies littéraires qu’on entretient sans savoir. Rimbaud n’est pas convoqué pour être pleuré. Il est évoqué comme celui qui, justement, s’est tiré à temps.

Car c’est cela qu’il faut lire ici : un appel à ramer ailleurs. Et ce « ailleurs » n’a rien d’exotique. Il est là, tout près. Il se cache dans les greniers, dans la lumière oblique, dans la danse de la poussière, dans le silence habité de l’enfance. Il est dans ce qui échappe.

Avec son humour grave et son regard faussement détaché, Jean-Michel Guyot livre un texte qui se lit comme un poème qui ne dit pas son nom. Un texte d’alerte douce, une respiration lucide dans le vacarme des styles. Il nous invite à réapprendre à aimer la poussière — non comme ruine, mais comme mémoire vivante. À ne pas fuir les vieilles formes, mais à cesser d’y chercher le souffle. À musarder là où personne ne songe à regarder.

Là où les Muses, l’air de rien, continuent d’habiter.


 

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