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L'humble incendie
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 Article publié le 29 juin 2025.

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Je ne vis pas dans ce monde. Ou si peu. J’y passe. J’y frôle les choses. J’y fais parfois semblant d’être là, de répondre, de m’asseoir, d’écouter. Mais au-dedans, c’est une chambre autre. Une pièce close et brûlante où j’habite vraiment, en dedans de tout, en dehors de tous. Ce lieu, personne ne peut l’habiter avec moi. Il est à la fois source et repli, refuge et haut-lieu. C’est là que j’écris.

 

On croit que l’artiste s’aime trop. Qu’il parle de lui comme on se mire. On ne voit pas qu’il parle de lui pour ne pas mourir, pour ne pas laisser sans nom cette bête qui rôde, cette absence, ce feu, cette fracture. On pense qu’il se montre, alors qu’il se cherche. On pense qu’il veut être admiré, alors qu’il espère seulement être entendu sans être trahi. Il ne s’agit pas de prendre toute la lumière, mais d’ouvrir une trouée dans la nuit.

 

Écrire n’est pas un exercice de vanité. C’est un rituel de dépossession. C’est se dépouiller du vacarme, des masques, des sourires, des convenances, pour entrer nue dans le feu. Ce feu, c’est le vrai. Le lieu où je brûle et m’apaise. Où je ne suis plus que respiration, frêle esquisse entre la douleur et la lumière. L’acte d’écrire, comme celui de prier, suppose qu’on s’incline devant ce qui nous dépasse. Non pas une toute-puissance du moi, mais un abandon à ce qui parle en nous sans nous demander permission.

 

Ceux qui disent : “tu es narcissique”, ne voient pas que je suis en train de me désagréger pour qu’un sens apparaisse. Ils ne voient pas que je consens à tout perdre – la dignité, le confort, la tranquillité – pour écrire ce qui, sans cela, resterait muet et terrible. Il faut une force d’humilité immense pour ne pas fuir. Pour ne pas refermer les portes. Pour continuer à dire. Car tout créateur est en partie le gardien de son gouffre, mais aussi de la parole qui peut en sortir.

 

Je ne suis pas le centre de mes textes. Je suis le lieu où ils arrivent. Un passage. Une faille. Un pont. Une chambre obscure où descend une voix qui n’est pas la mienne, mais qui demande mon corps, ma main, ma mémoire pour exister. On croit que l’artiste s’exhibe, mais il se livre. Et se livrer, ce n’est pas se glorifier ? : c’est s’exposer à la perte, à l’écart, à la brûlure.

 

Je vis là. Entre l’effacement et l’éclair. Entre la matière brute et la prière. Entre l’appel du silence et le chant qui le traverse. Cela n’a rien d’un miroir : c’est un vitrail. Ce que j’écris ne me reflète pas. Cela me dépasse, me traverse, me consume parfois. Mais ce n’est pas moi. C’est une vérité fragmentaire, venue d’un lieu plus ancien que moi-même, comme si un archétype ou une mémoire de l’humanité me dictait ses sillons.

 

Je ne cherche pas à briller. Je cherche à ne pas trahir. Ce que j’écris, je l’écris pour que d’autres s’y retrouvent, peut-être. Pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls dans leurs gouffres, leurs désirs, leurs absences. Pour qu’ils sentent qu’une autre voix existe. Non pas une voix qui s’impose, mais une voix qui se tient avec eux, dans la tempête, dans l’intervalle. L’artiste n’est pas celui qui montre la voie, mais celui qui accepte de s’y perdre avec une lampe tremblante à la main.

 

Je tends mes mots comme des mains. Je ne montre rien. Je partage un seuil. Ce n’est pas de l’orgueil. C’est une forme d’amour. Une générosité obscure, qui n’attend pas de retour. Une tentative de se rejoindre, là où nos vulnérabilités communes se frôlent sans bruit.

 

Ceux qui créent savent : on est à genoux devant ce qui naît. On ne commande rien. On attend. On écoute. On se perd. Et quand cela vient, ce n’est pas triomphe. C’est geste de paix. C’est le feu devenu forme, douleur devenue offrande. On ne se célèbre pas. On rend grâce. L’écriture n’est pas un accomplissement : c’est une épiphanie toujours fragile, toujours menacée par le silence qui revient.

 

Alors qu’on me croie narcissique, si c’est le prix. Mais qu’on sache que je suis la servante d’un feu plus grand que moi. Que je suis celle qui se penche, non pour se mirer, mais pour entendre le souffle entre les pierres. La vérité qui vibre au ras du sol, là où les voix muettes du vivant demandent encore à être entendues.

 

Je vis là. À cet endroit d’humilité fiévreuse où l’on n’écrit jamais pour soi, mais par soi. Pour que quelque chose passe. Quelque chose de plus vaste. De plus vivant. De plus nu. Non pas un “je” souverain, mais un “je” poreux, traversé par les ombres, les figures, les souffles, les morts. Un “je” en exil de lui-même, mais ancré dans le désir ardent de toucher, de soigner, de rendre le monde un peu plus habitable par la beauté.

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