Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
A propos de Mourir à Ibiza, Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, 2022
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 20 juillet 2025.

oOo

ils ont corps éphémères légers qui dansent avec les chansons et l’alcool et les clopes dans les discothèques des nuits d’été

ils ont corps hésitants entre amis amants ils essaient des baisers les désirs flottent entre les corps dansent entre les corps c‘est une chanson à Arles ou à Étretat ou à Ibiza ça chante ça danse c’est jeune et universel

ils ont des cheveux blonds ou bruns des maillots de bain pour le lac ou la mer ils prennent des trains des ferries des bus des camions ils avancent dans la vie à travers trois étés juste l’été le reste n’a pas d’image

ils ont 22, 25, 27 ans, ils voudraient ou ne voudraient pas avoir des enfants ils se baignent ils se promènent sur la côte celle d’où sautent les suicidés ils ont des envies de pleurer très passagères qui se noient dans la mer

ils prennent la mer ils prennent le large ils quittent Paris pour la Bretagne ils dansent sur les traces des hippies dont les tombes chantent Ibiza ils volent dans les maisons des riches ils plongent dans les piscines bleues des riches ils font du camping sauvage ils ne savent pas

ils se sont connus sur internet il faut du temps pour la vraie vie ils ont besoin de deux ans pour se connaître et s’embrasser que la barbe pousse pour faire l’amour ils se teignent tour à tour les cheveux en blond ils font de petits boulots ou sont gladiateurs ou boulanger ou comédienne ils ont dévidé les désirs sur les plages au bord des falaises ils ont allongé leurs corps sur un bateau qui dérive bord de côte

la chanteuse chante en quelle langue les chansons en français en anglais les chansons légères des étés mûrs les mers de Bretagne la Méditerranée décoller d’Arles des familles des repas de famille embarquer comme skipper faire la route sac au dos en sandales petite robe d’été rouge

devant la grande falaise plan sans ciel dans les routes seuls ils marchent minéraux comme l’inespoir désaimés comme des rois ils tanguent entre les désirs ils alunissent sans le dire une nuit facile une nuit d’alcool et de clopes et de musique

ils nagent comme ils dansent ils chantent comme ils flirtent ils dorment avec des angoisses ils se lèvent avec des envies ils branchent la vie sur l’espoir et s’envolent en comédie musicale fortuite

ils affinent les marivaudages ils pleurent en cachette dans l’ascenseur ils marchent en équilibre entre les quatre voies ils regardent le sillage d’écume des bateaux qui partent ne reviennent pas ils expérimentent des premiers amours ils ne savent pas

ils ne meurent pas comme les hippies ils reviennent de vacances un peu moins légers ils arraisonnent leurs peurs sur le gouvernail ils réparent de vieux bateaux en espagnol ils plient les rêves et basculent la mer

la petite mort à Ibiza c‘est léger les tempêtes ça fait des gouttes sur la caméra un film en trois étés c‘est un début de vie en trois actes un film d’apprentissage un marivaudage rohmérien mais sans trop de mots juste des chansons des gestes gauches de l’inconfiance

l’amitié l’amour la tristesse contiguë la déréalisation de l’été et la chanteuse blonde étrange comme une apparition de cinéma

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  A propos de Mourir à Ibiza, Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, 2022 par Catherine Andrieu

Ce n’est pas un poème. C’est une pellicule tremblée, en surimpression de réel. Une ligne de fuite en shorts, cheveux blonds, flous de souvenirs dans le soleil qui s’effiloche entre les corps. Anne Barbusse ne raconte rien ? : elle capte. Elle déréalise l’été pour mieux le cerner, comme un amour trop proche qu’on regarde mieux en le déplaçant vers la lumière rasante.

Les jeunes gens dansent. Ils sont ces corps frêles mais pleins, offerts au monde comme un chœur d’orages, glissants entre les fumées de clopes et les chansons légères. Rien ne tient ? : ni le couple, ni l’idée d’en faire un, ni le désir, ni l’eau, ni le sable. Tout flotte. Le poème ouvre sur cette flottabilité ? : « ?ils ont corps éphémères légers qui dansent ? ». Déjà, on sent que rien ne va s’ancrer. Et c’est toute la beauté.

Il y a de la grâce dans cette errance. Une grâce générationnelle qui n’est pas celle des héros, mais celle des passagers. Ils passent ? : par Arles, par Étretat, par Ibiza. Ils passent comme on passe une chanson, une saison, une amitié. Il n’y a pas de continuité, mais des instants qui brillent trop fort, et qui crèvent les écrans. On s’échange des baisers comme des galets, sans savoir s’ils tiennent à l’autre ou à la mer.

Anne Barbusse saisit ce trouble amoureux et amical avec la pudeur d’un regard latéral. Ce qui est dit n’est jamais frontal, mais glisse, se dérobe. On n’est pas dans un manifeste, on est dans un chant. Les jeunes hommes et femmes de son poème sont « ?entre amis amants ? », comme on est entre deux ports, entre deux peurs. On ne tranche rien, on laisse venir. C’est une époque qui attend que quelque chose prenne sens. Ce qui vient, parfois, c’est la mer. Parfois, c’est l’envie de pleurer. Parfois, les deux se confondent.

Ce poème est une déambulation dans l’émotion post-adolescente, un marivaudage sans les mots, sans le théâtre, sans les murs. On expérimente, on se perd, on nage. La ligne de crête entre le désir et l’angoisse est fine comme une petite robe d’été rouge, et la chute est douce, presque imperceptible. « ?Devant la grande falaise plan sans ciel dans les routes seuls ? », écrit-elle. L’image est nue. Elle ne donne rien de plus que la sensation. Et cela suffit.

Car il y a dans ce texte une connaissance fine du tremblement. Ces jeunes ne savent pas encore, mais ils pressentent. Ils tanguent déjà vers l’âpreté. Ils ont pris la mer, pris le large, pris la fuite. Et pourtant, ils reviennent. Changés. Plus lourds d’un rien. D’un été. D’un film. Le poème lui-même est un film. Trois étés. Trois actes. Pas d’intrigue. Pas de résolution. Une vibration.

Anne Barbusse regarde cette génération avec une infinie tendresse. Elle la filme, non pas dans sa réussite ou son malheur, mais dans sa suspension. Elle ne juge pas le camping sauvage, les piscines des riches, les vols dans les maisons. Tout cela fait partie du même élan vital. Ils cherchent. Ils tentent. Ils tombent amoureux et ils ne savent pas. C’est un âge où l’on se teinte les cheveux en blond pour être vu un peu plus. Où l’on se cherche dans le reflet d’un corps allongé sur un bateau à la dérive.

Il y a une beauté folle dans le fait de ne pas savoir. Le poème en fait une matière. Il est structuré comme une incertitude continue. Les vers coulent, s’enchaînent sans point, comme la pensée d’un soir d’été qu’on n’ose pas interrompre. Et dans cette coulée, ce n’est pas la mort qui guette, mais un vague apprentissage. Un apprivoisement du vertige. « ?Ils regardent le sillage d’écume des bateaux qui partent ne reviennent pas ? ». Ils ne savent pas encore s’ils reviennent, eux non plus.

Alors ce poème, c’est un chant de traversée. Une chronique douce du désir qui cherche son nom, de l’été qui passe, du film qui se termine sans fin. La blondeur étrange de la chanteuse, comme un refrain qu’on n’a pas compris, vient refermer la boucle. C’est du cinéma, oui. Mais du cinéma de vivants.


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -