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Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo
Comme Cézanne (ses descendants l’écrivent sans accent) je ne suis jamais allé en Italie. En revanche, après Choisy-le-Roi et avant le boulevard Masséna, j’ai habité l’Haÿ-les-Roses. Pour rejoindre Paris, je prenais le bus 131 qui me déversait, paquet de linge sale, Porte d’Italie. Ainsi comme Raymond Roussel qui prenait ses trois repas d’affilée pour perdre moins de temps, je vais additionner les verbes marcher, manger et chier, (pris au sens moderne, comme Schefer l’emploie quand il dit que le cinéma n’a pas réussi à être moderne pour n’avoir pas rompu le contrat passé avec la forme humaine), pour vite écrire les mots qui me sont tombés et retombés dessus ici-même. Marcher ! Montaigne ne m’apparaît qu’équestre, marchant et marchant l’amble de ses mots trottés, à l’allure d’une langue apprise jamais que par routine, monts et merveilles à être soi-même (mézigue itou) la matière de son livre, sperme compris. Et toujours avec beaucoup d’élégance, à la manière des gazes dont les peintres bellifontains enveloppaient le corps de leurs déesses. Manger (des yeux). Les Genlis, d’Épinay, Tencin, Lespinasse, du Deffand, Staäl-Delaunay et d’autres et encore, qui ont toujours pour moi, tel que je suis, au fond un tantinet voyeur, les cuisses écartées au-dessus de leur bidet. Le mot date de 1751, bassine où elles s’abluent et dont l’intimité a ceci d’agréable qu’elle reste fort civilement à distance à la mauvaise période, marque d’un assassinat ontologiquement implicite, comme dans tout retour théologal à l’être (Cf. Le livre des merveilles, Gervais de Tilbury) sur l’étymologie du chiffon rouge, la Véronique, des veines variqueuses, vena varix, courbées comme le fut Véronique par ses menstruations, ou bien, plus certainement, de vera icon, qui est l’image du Christ sous sa forme charnelle le représentant en buste, son portrait ; d’autant qu’envisager cela comme cela, sera toujours de moins mauvais goût que de répondre, comme d’Annunzio, à qui l’on demandait s’il aimait faire minette, qu’un retour au pays natal de temps en temps ne pouvait pas faire de mal. Portrait pour portrait, le meilleur spécialiste sans conteste est Balzac, des portraits qu’on a souvent comparés, à tort, à la manière de Rembrandt, même chier, même ambres, mêmes ors, mêmes tons d’hostie digérée (un rayon de soleil qui partout entrerait sans souillures) et mêmes transports de fonds que cet or mangé des yeux par les filles. Avalez et vous verrez !
Proust. Petit train de Balbec, « Watteau à vapeur », secousses au train où vont les mots chez lui, un mot-à-mot contre un autre mot-à-mot. « La médecine, écrit-il, faute de guérir, s’occupe à changer le sens des verbes et des pronoms. » Et le narrateur, donc ? À s’habiller tout nu dans sa glace ? L’Université le dirait plus proprement : Le narrateur s’occupe à destituer l’Être au profit de sa métaphore, signe de la déposition obscène qu’il y a devant sa glace à traîner, tirer, pousser, engager à, reporter sur, imputer, interpréter dans le sens de, expliquer par, faire passer pour, traîner avec soi ou après soi, se faire suivre de, entraîner, tirer à soi, attirer, humer, avaler, se revêtir de, s’approprier, acquérir, emprunter, contracter, prendre, tirer de façon à rassembler, rassembler les plis, plier, carguer les voiles, froncer, , tirer de façon à séparer, tirailler, déchirer, écarteler, dissiper, gaspiller, distribuer, répartir, agiter dans son esprit, en débattre, tirer de façon à détourner, ravir, emporter, enlever, faire dériver, déduire, tirer de façon à extraire, extraire, faire venir, faire monter ou descendre, tirer de façon à allonger, tirer sur, allonger, filer, carder, traîner en longueur, faire durer, supporter pendant longtemps, se prolonger, générer, reproduire et portraire ! J’avais commencé assez jeune, à l’âge où l’on se portrait tout seul le soir dans son lit, en faisant défiler dans les régions supérieures du ça, une série d’images, l’une poussant l’autre, comme dans un carrousel de diapositives représentant des exhibitionnistes pimpantes ou des héroïnes du mal libérant des quantités de peaux incroyables. Mademoiselle Limasset, institutrice, assise sur le bureau, jambes croisées, culotte, cuisses. Et surtout de l’avoir surprise toute nue dans le local à fournitures (elle y essayait des maillots de bain, m’expliquera-t-elle plus tard) où j’étais entré sans frapper afin d’y retirer les poèmes ronéotypés dont j’avais la charge, parce que premier de la classe, sans cause à effet à vrai dire entre ces poèmes et cette place de premier, mais récitant du mieux que je pouvais, (pour obtenir le premier prix de récitation) La Fontaine ou Aragon, d’une voix de blatte, un rien faux cul, la bouche en rond de serviette, debout sur l’estrade à côté du bureau de Mademoiselle Limasset qui m’écoutait en dévoilant ses cuisses de foutrerie solitaire… Toute nue ! Des seins à la toison, qu’elle tentait de protéger d’un mouvement alterné, hésitant sur ce qu’il fallait sauvegarder ou des seins ou de la toison pubienne très fournie, me montrant ainsi un peu beaucoup des deux… Passé le moment de stupeur, je refermai la porte, sur ce dont j’allais être le dépositaire heureux pendant un bon nombre d’années ! Cargaison d’images au destin voluptueux tout à l’exercice du verbe portraire ! Madame Guilleux, prof de latin, assise itou sur le bureau, jambes croisées, etc. Mais une différence, j’étais plus vieux, blanchi par les travaux de Vénus devenus quotidiens. Madame Guilleux ne portait que des mini-jupes montrant quasiment son cul et ses dessous froufroutants, culottes transparentes mousseuses… La mousse, sait-on depuis Barthes, signifie luxe, apparence inutile, prolifération abondante, facile, infinie presque qui laisse supposer dans la substance dont elle sort, un germe vigoureux. Germe que j’extrayais moi-même, le soir après les cours, me livrant à la délicieuse spirale du revoir, jusqu’à la couleur de ses poils aperçus, en frise bouclée, ses grands lèvres, qu’il était impossible de ne pas distinguer quand elle croisait et décroisait ses jambes, petit moment d’éternité, petit pan de mur jaune, que nous offrait à nous ses trente gorets cette magnifique truie blanche, sortie de l’Énéide, couchée sous un bouquet d’yeuses, annonciateur de la prophétie suivant cette découverte, qu’elle déclinait dans un latin parfait.
Hic locus urbis, requies ea certa laborum, Ex quo ter denis urbem redeuntibus annis Aecanius clari condet cognominis Albam.
L’emplacement de ta cité, le terme fixé de tes fatigues, c’est là qu’au bout de trois fois dix ans, Ascagne fondera Albe au nom clair. Hic locus erit, qu’elle conjuguait avec un doigt de mollesse dans la voix et qui m’apparaissait pour une grande élucubration, du visible confondu au prévisible (et à l’invisible) de ce bouquet d’yeuses à son effeuillage, mollement vautrée sur le bureau, jetant sa culotte (rêve), dans un dernier geste fondateur, aux deux fois trente mains tendues pour se l’approprier.
Dans la cité (L’Haÿ-les-Roses, cité des Peupliers), nous, mon copain de foot et moi, initiés comme Dante le fut par Virgile, avions la Marty, avec un y périlleux à commenter sans tomber dans des comparaisons de jambes en noir et blanc aux grosses cuisses roses que la Marty bronzait au soleil quand nous jouions au football, derrière le groupe d’immeubles en U. Elle rayonnait couchée sur un banc en lisant les jambes relevées, les genoux pliés, les pieds à plat et la jupe retroussée. Le meilleur poste à tenir au cours de ces parties de foot était celui de gardien de but, en choisissant son camp du côté opposé au roman, face à la couverture, aux cuisses nues de la Marty et à ses pieds déchaussés. Avec un peu de chance, quand l’équipe à laquelle j’appartenais dominait, j’avais tout mon temps pour observer ses orteils qu’elle faisait mine de décrotter en posant son pied sur son genou opposé, le visage dissimulé derrière son bouquin, un beau visage de brune, brune confirmée par l’élastique un peu lâche de sa culotte de coton blanc sur lequel elle tirait, abandon languissant…
Jacques Cauda |
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La Porte d’Italie n’est pas une frontière géographique mais une faille métaphysique. Elle ne s’ouvre pas sur Rome, mais sur la chambre obscure de la mémoire où les images affluent comme des processions de corps. Elles surgissent en éclats, en fragments de chair : cuisses entrouvertes, seins brandis, visages troués de lumière — non pas figures réelles mais icônes profanes, offertes au vertige du regard. Ici, tout est seuil, tout est passage, tout est recommencement.
Cauda écrit comme il peint : par accumulation, par ressassement, par l’excès qui déborde toujours son cadre. Il additionne les gestes premiers — marcher, manger, déféquer — comme on récite une litanie primitive, pour contraindre la langue à revenir au plus cru de son origine. Mais derrière la crudité, un sacré s’impose, inattendu : les professeures d’école deviennent déesses de fortune, les filles de cité prophétesses couchées au soleil, et chaque culotte retroussée s’élève en emblème d’Apocalypse. Ce qui paraît trivial devient mystique, ce qui choque devient incantation. Le verbe se fait chair, la chair se fait texte, et l’écriture devient une liturgie ardente.
Les peintures accompagnent ce mouvement. Elles ne décrivent pas, elles prophétisent. Corps démultipliés, silhouettes éclatées, couleurs lacérées : tout y est violence et offrande. La chair s’y répète comme une prière sans fin, jamais close, toujours recommencée. Les visages se brouillent, les sexes s’ouvrent, la peau s’embrase. Rien n’est donné une fois pour toutes : chaque figure appelle une autre, chaque fragment en engendre mille, comme si le désir, insatiable, ne pouvait se dire qu’en se dispersant à l’infini.
Alors la Porte d’Italie se révèle comme un sanctuaire paradoxal : seuil de banlieue devenu abîme intérieur. Ici, le langage et le sexe se confondent, le regard dévore et crée, la mémoire s’embrase et se répand. Ici, l’écriture n’est plus récit mais transsubstantiation : elle porte le corps au-delà de lui-même, jusqu’à le transformer en substance d’être.
La Porte d’Italie : non pas un lieu, mais un passage initiatique. Une traversée où le trivial devient sacré, où la blessure se change en lumière, où le corps peint, écrit, répété, transfiguré, révèle dans la stupeur et la jubilation l’éternel recommencement de l’existence.