Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
A propos de Chien de la casse, Jean-Baptiste Durand, 2023
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 12 octobre 2025.

oOo

il y a des ados dominés et des ados dominants

des jeunes qui ont perdu père et repères qui ont des mères dépressives qui peignent de grands tableaux bleus ou ocre toute journée sans sortir

il y a des jeunes désœuvrés dans de petits villages qui fument du shit qui vendent du shit (dans le HLM de la petite ville on va chercher le shit)

il y a des trajets en voiture sur de petites départementales environnées de végétation du sud avec de l’herbe rare avec des arbres et des garrigues et de l’espoir

et puis des chiens qui meurent comme ça après une rixe et tout le monde s’arrête et le monde s’arrête

il y a un ado qui se met à pleurer qui ne jette plus des mots à la face des gens qui expulse sa douleur hors invective et enterre le chien

et puis des filles qui passent en stop et puis s’en vont des restaurants qui ouvrent entre copains des villages serrés autour de leur église sur une colline et la torpeur et la torpeur

des jeunes qui tentent de vivre

entre shit et désœuvrement tandis que l’étudiante venue de la ville veut devenir écrivaine ou travailler dans un cinéma écrire sur le cinéma et ne fait que passer

et le village qui rassemble et le village qui enserre

et des ruelles avec de petites vieilles à qui on offre des zézettes dans petite boîte métallique et à qui on demande de jouer la tempête de Beethoven au piano

des jeunes et un village, aucun adulte ou presque (sauf le vieux qui gratte les cartons et perd et perd mais le sourire mais la vieillesse)

si peu d’adultes pour guider la jeunesse juste un chien et des virées en voiture la petite délinquance dans les petits quartiers de la petite ville alentour

et les phrases semi-violentes semi-déchirées les phrases où l’on se cherche pour un regard pour se tuer à petit feu

tous les amis qu’on remercie au générique final et ils sont si nombreux pour faire un film il faut une synergie et de la jeunesse même blasée

un ado qui dévalorise un autre ado qui baisse la tête ne dit rien où sont ses parents à celui-là dans le hors champ spectral de la mort

et puis grandir et puis la vie

le visage très doux de l’ado et l’étudiante qui dit qu’il est beau et le selfie

il faut percer la carapace et enterrer un chien dans la garrigue pour récolter la vérité de l’âme

la langue poétique des ados paumés la langue jetée à la face des mondes finis le rythme de la langue et des silences subsidiaires et des (petites) maladresses relationnelles

la play et puis l’ehpad à la fin pour détruire les derniers machismes implantés au village

vivre la banalité la play et l’Ehpad à la fin

non pas la sociologie mais la forme existentielle d’un cinéma en quête

un premier film à Pouget dans l’Hérault et toute la langue de l’ado macho maltraitant malaimant et les ressorts de l’amitié entre le shit et l’étudiante le passage et l’apprentissage

pour un seul chien la mort entre la playa et l’Ehpad la mort

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  A propos de Chien de la casse, Jean-Baptiste Durand, 2023 par Catherine Andrieu

Le poème d’Anne Barbusse ne parle jamais du film — il en rêve la trace. C’est un texte d’après l’image, une parole de veilleuse. Là où le film montre, elle écoute ; là où il fait bruit, elle capte les silences. Sa langue ne décrit pas le réel : elle en ramasse les miettes encore chaudes, les visages qui passent sans qu’on les voie, la poussière des routes, la lenteur des villages. Ce qu’elle recueille, ce n’est pas le récit, mais la fatigue lumineuse qu’un film laisse dans le corps quand la lumière s’éteint.

« Il y a » — dit-elle, et tout recommence. Ce motif, simple et prodigieux, donne au poème sa respiration. Le monde se reforme à chaque reprise : il y a des ados, des mères, des chiens, des trajets, de la torpeur. Rien d’autre qu’un réel morcelé, ordinaire, mais tenu dans la phrase comme dans une main tremblante. Le poème se déploie dans cette énumération qui devient souffle, comme si chaque « il y a » rallumait une lampe dans la pénombre des jours. C’est le rythme de l’existence nue — non pas la chronique d’un film, mais la persistance d’un regard.

Anne Barbusse ne raconte pas, elle laisse affleurer. Les scènes ne s’enchaînent pas : elles coexistent. Un village, une voiture, une garrigue, un chien mort, une fille qui passe. On croit à la dispersion, mais c’est une unité secrète : la langue fait tenir ensemble ce que la vie sépare. À travers la sécheresse volontaire de ses phrases, le poème s’ouvre à une émotion pure, une humanité désarmée. Il ne cherche jamais à émouvoir : il laisse venir ce qui tremble, à sa juste distance.

Tout se joue dans l’économie. Les images sont brèves, sans lyrisme, mais c’est leur sécheresse même qui les rend brûlantes. L’émotion passe par le retrait. Lorsqu’elle écrit :

« et puis des chiens qui meurent comme ça après une rixe / et tout le monde s’arrête et le monde s’arrête », le poème s’immobilise, et dans ce silence absolu, quelque chose comme la vérité du vivant s’entend. C’est là que réside la force d’Anne Barbusse : dans sa capacité à dire l’essentiel sans éclat, à confier la beauté à l’ellipse, la douleur à l’ombre.

Son texte n’a rien d’un constat social, malgré les apparences. Il s’en écarte même avec une lucidité rare :

« non pas la sociologie mais la forme existentielle d’un cinéma en quête ». Cette phrase, discrète et lumineuse, contient la clé de l’ensemble. Le poème n’observe pas la jeunesse : il la respire. Il ne juge pas la marginalité : il en fait une métaphore du monde. Ces jeunes qui vivent entre shit et torpeur, ces mères enfermées dans leurs tableaux bleus, ces villages figés autour d’une église — tous existent ici non comme objets de regard, mais comme fragments de l’être.

La langue d’Anne Barbusse est un terrain de friction : la tendresse y côtoie la rudesse, l’innocence la lucidité. C’est une poésie du bord, entre cinéma et réel, entre parole et silence. Elle ne décrit pas les personnages, elle les laisse parler à travers elle, comme si elle devenait leur respiration commune. Chaque phrase est une caméra sans cadre, une écoute plus qu’un plan.

Dans cette écriture, le chien mort n’est pas anecdotique : il est la pierre de touche du poème. L’animal incarne ce que le monde perd en humanité, et ce que la poésie tente de sauver. Quand l’ado pleure, quand il cesse de lancer des mots comme des coups, l’instant devient épiphanie. Le poème n’a pas besoin d’y insister : il suffit que cela soit dit. La scène, sans pathos, s’ouvre comme une révélation.

Et puis, soudain, la douceur revient. Une fille qui dit « tu es beau », un selfie, une lumière sur le visage d’un ado — ces notations presque prosaïques deviennent, sous la plume d’Anne Barbusse, de véritables icônes. Le trivial se spiritualise, le quotidien devient signe. Ce qu’elle écrit, c’est la possibilité d’une beauté dans le désœuvrement, d’une vérité dans la banalité.

Il reste, à la fin, ce sentiment d’avoir lu un texte en état de veille : un poème qui observe le monde avec la gravité tendre d’un témoin silencieux. Ni colère, ni morale : seulement le souci du vrai, le souci du souffle. À propos de Chien de la casse n’est pas un poème sur un film, mais la preuve qu’un poème peut prolonger un film — en devenir le dernier plan, celui que l’écran ne montre jamais : le plan du dedans, celui du cœur.

Dans la garrigue, quelque part, un chien est enterré. Et au-dessus de lui, la poésie continue de respirer.

Catherine Andrieu


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -