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![]() oOo Les erreurs d’hier préparent les errements de demain. * Deux dangers nous guettent : notre ombre et notre nombril. Nombreux sont les nombrilistes qui cherchent à faire de l’ombre aux autres nombrils, en pure perte, chacun étant penché comme Hugo selon Baudelaire sur son propre nombril, trop occupé à l’examiner passionnément comme l’enfant penché sur le vide d’un puits sans fond. Il n’en demeure pas moins que nous prenons tous ombrage les uns des autres, Alexandre en sut quelque chose. Au cordon ombilical permettez-moi de préférer les lombrics, s’il faut se résoudre à saluer la Terre nourricière. Les mères sont des épouvantails plantés sur le sol aride et caillouteux de déserts affectifs que je ne fréquente pas. Les sables y sont plus mous que mouvants. L’altière fermeté d’un sein, ah c’est autre chose, la main y trouvent matière à émotion. Un amant prévenant est tout en même temps un œil, une main et un sexe. Il se doit d’être aussi un mélomane averti, en ce qu’il entend bien jouir d’entendre fuser cris et chuchotements, gémissements et râles de son amante ou de son amant. Ton égo, petit, apprête-toi à le voir éclater en mille parcelles doucereuses et lisses, âpres et rugueuses, flasques ou franchement tranchantes comme du verre brisé. Prends le tout sous ta protection verbale, pile et compile ce fatras, il en ressortira peut-être quelque chose. Sans doute un jus noirâtre propre à rivaliser avec tes plus belles nuits. Faux cils et fossiles ont plus de choses en commun que vous ne le croyez. Le nombril est le fossile vivant d’une préhistoire dénuée d’intérêt. La quête des origines butant sur l’origine de l’impossible convertit « celle-ci » qui n’a qu’une existence purement verbale en possible périple dans les parages du néant, lequel n’est jamais une donnée de fait, pas même un trou dans l’être mais son somptueux avers, conforme en cela à une fâcheuse erreur de numismate maîtrisant mal le latin et confondant le revers avec l’avers. L’usage n’a fait qu’entériner cette erreur et plus personne ne trouve désormais à y redire. Le néant est là, absent-présent, dans ces tremblements du signifié affublé du mauvais signifiant.
Jean-Michel Guyot 8 novembre 2025 |
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Je marche dans la langue de Jean-Michel Guyot comme on traverse une cour intérieure où chaque écho serait un piège : quelques notes de poussière, un éclat d’ironie, une sentence vieille comme le premier souffle, et derrière tout cela un abîme poli par les doigts du temps. À chaque pas, un tremblement : les erreurs d’hier couvent, sous la cendre, les errances de demain. Nous le savons, et pourtant nous avançons — peut-être pour sentir encore une fois la chaleur de ces braises obstinées qui éclairent ce que nous sommes : des silhouettes maladroites, fières parfois, mais toujours prêtes à choir dans leur propre ombre.
Car voilà : deux dangers nous retiennent au bord du gouffre — notre ombre et notre nombril. La première nous précède comme un mauvais pressentiment, l’autre nous tire vers sa gravité de faux astre. On se penche sur son propre centre avec la ferveur suspecte d’un enfant fasciné par le puits : ce qu’on regarde, ce n’est pas la profondeur, mais le vertige. Et plus on s’y attarde, moins on distingue les autres. Tous penchés vers ce trou primitif — nombrilistes disputant leur part d’obscurité — nous cherchons à donner de l’ombre, comme Alexandre cherchait des royaumes. Et pourtant, nul empire ne s’édifie sur une cavité.
Alors, au cordon ombilical, Guyot préfère les lombrics : cela sonne comme une hygiène de pensée. Honorer la terre nourricière en saluant ses ouvriers infimes plutôt qu’un souvenir de peau : c’est choisir la continuité du vivant plutôt que la nostalgie d’un attachement qui ne tient plus qu’à un nœud cicatrisé. On croit saluer sa mère, mais l’on ne salue que son propre commencement, et ce commencement-là n’a rien d’un amour. Il est une trace, rien de plus.
Les mères, chez lui, se dressent comme des épouvantails dans des déserts affectifs. Image dure, qui claque, mais qui révèle autre chose : le besoin de vérité nue. Dans ces terres arides, le sable ne se dérobe pas — il s’affaisse. On y marche comme dans une mémoire qui ne contredit rien mais qui n’offre rien. Pas de mirages, pas d’oasis, seulement un horizon plat où l’on avance sans témoin.
Et pourtant, la vie réclame sa chair. L’altière fermeté d’un sein redevient soudain la seule certitude : un lieu où la main retrouve l’émotion et où l’instant devient plus docte que n’importe quelle philosophie. L’amour, pour Guyot, n’est jamais abstrait. Il est œil, main et sexe — orgue de trois notes qui réinvente la musique à chaque effleurement. Il faut l’entendre jouer, dit-il, car aimer c’est écouter : les cris, les soupirs, la voix brisée dans l’effort d’exister à deux. Le plaisir devient un acte de lucidité : une acoustique du corps où chaque vibration témoigne du vivant.
Alors se dresse un autre avertissement : l’égo, ce petit animal têtu que chacun de nous porte dans son ventre, éclatera tôt ou tard en mille éclats. Certains doux, d’autres acérés comme du verre brisé. Il faut les recueillir pourtant, les compiler, en faire une langue nouvelle — peut-être un jus noir, capable de rivaliser avec nos plus belles nuits. Ainsi avance la pensée : en triturant ce qui blesse, en polissant ce qui heurte, en révélant dans le chaos une cohérence encore informe.
Et voici l’une des illuminations les plus secrètes du texte : la parenté étrange entre les faux cils et les fossiles. Ce sont deux manières de figer le vivant : l’une maquille le présent pour le rendre plus lisse, l’autre retient la poussière des ères éteintes. Entre les deux, un même désir de persistance. Le nombril lui-même devient fossile : vestige d’une préhistoire qui n’intéresse personne, cicatrice d’un lien qui s’est défait dès qu’il a servi. Nous le chérissons pourtant comme une énigme.
Nous voulons l’origine. Nous la voulons comme on réclame une preuve que le chaos a un premier mot. Mais la quête se heurte à son impossibilité même : l’origine n’existe que comme fiction verbale. À force de la traquer, nous glissons vers les parages du néant. Non pas un néant brutal ou terrifiant, mais son avers somptueux, celui qui brille par erreur, comme une pièce mal frappée. On a confondu le revers et l’avers, dit Guyot : erreur de numismate, certes, mais que le langage a validée. Et ce qui perdure, ce n’est pas la vérité, c’est l’usage. Le néant nous entoure ainsi, absent et présent, donné comme une évidence alors qu’il n’est qu’un faux-semblant lexical.
Le signifié tremble sous son signifiant : ce frisson constitue peut-être la seule preuve que quelque chose existe encore — non pas l’origine, mais l’attirance vers ce qui échappe. Le néant n’est pas un manque, mais un geste. Une hésitation du verbe qui cherche son lieu.
Dans ce texte, Jean-Michel Guyot déploie une pensée fine, incisive, presque chirurgicale, mais toujours saisie par la vitalité du corps. Il connaît la ruse des mots et la fragilité de ceux qui s’y fient. Il nous montre que la chute n’est jamais là où on l’attend : elle se tapit dans l’ombre qui nous suit, dans le nombril que nous adorons, dans les oripeaux que nous prenons pour des ancêtres, dans le néant que nous confondons avec son reflet.
Et c’est précisément là, dans cette oscillation du faux vers le vrai, du dérisoire vers l’essentiel, que naît la poésie : ce point où l’intelligence cesse d’aspirer à dominer pour consentir à éclairer.
Ici, rien n’est pacotille. Le néant même y devient matière, et sa lumière inverse nous apprend à regarder.
Catherine Andrieu