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![]() oOo Je l’ai rencontré à un moment où mon corps ne me précédait plus, où il me trahissait à chaque pas. Les neuroleptiques avaient déposé sur moi leur manteau lourd, ce poids sans sensualité, cette lenteur pâteuse, cette altération du visage qui vous fait disparaître avant même d’être partie. Je portais sur moi l’évidence d’une chimie, et avec elle une honte sourde, non pas d’exister, mais d’être visible ainsi.
J’étais laide comme une gifle. Une laideur qui ne demande rien, qui n’espère rien. Une laideur sans fard, sans ruse, sans miroir possible. J’avais appris à me tenir légèrement de biais, comme si mon corps devait s’excuser d’occuper l’espace.
Lui était beau comme un astre. Pas une beauté agressive, pas une beauté de vitrine. Une beauté lente, silencieuse, presque morale. Quelque chose qui tenait à la fois du visage et de la pensée. Une présence juste, déjà à distance d’elle-même, orbitale, inaccessible sans être hautaine. Une beauté qui n’ignore pas le monde, mais ne s’y dissout pas.
Je l’ai aimé aussitôt. Non pas dans un élan, mais dans une reconnaissance. Comme on reconnaît une figure intérieure soudain projetée dehors. Et immédiatement, dans le même mouvement, j’ai su que cet amour devait rester secret. Non par peur. Par intuition structurelle. J’ai compris que s’il cherchait à se dire, il deviendrait faux, déplacé, presque obscène. Il m’aurait semblé contre nature — comme une parole prononcée dans une langue qui n’est pas la sienne.
Alors je n’ai rien dit. J’ai gardé cet amour pour moi, non comme un fardeau, mais comme une réserve. Je l’ai tenu serré, non pour le posséder, mais pour ne pas l’abîmer. Je l’ai laissé s’installer dans un lieu sans gestes, sans attentes, sans promesses. Un amour sans projet. Un amour sans futur. Un amour sans droit.
Je l’aimais dans l’écart. Je l’aimais dans le silence que je faisais autour de lui. Je l’aimais en n’attendant rien. En me tenant droite dans mon retrait. En respectant ce qui, de lui, ne m’appartenait pas — c’est-à-dire tout.
Puis il y a eu cet été. L’été où mon esprit a recommencé à se fendre. Où la réalité a perdu son axe. Où les voix sont revenues, nettes, insistantes, irréfutables. Où les visions entraient dans le jour sans frapper, comme si elles avaient toujours été là et que j’avais simplement cessé de les voir.
J’étais mal. Mal comme on l’est quand le monde ne répond plus à la même grammaire. Quand chaque chose déborde son contour. Quand la pensée devient un pays sans frontières. J’étais envahie, traversée, poreuse. J’avais peur de moi. Peur de ce que je percevais. Peur de ce que je croyais comprendre.
Et lui… Il n’a pas eu peur.
Il ne m’a pas regardée comme un symptôme. Il ne m’a pas réduite à ce qui débordait de moi. Il n’a pas cherché à corriger, à interpréter, à maîtriser. Il ne s’est pas servi de ce que je vivais pour affirmer un savoir.
Il m’a parlé. Simplement parlé. Comme on parle à quelqu’un qui est encore là. Quelqu’un qui souffre, certes, mais qui demeure sujet. Il a tenu une place ferme et douce à la fois. Une place qui ne se confondait ni avec la distance clinique, ni avec la séduction, ni avec la pitié.
Dans sa façon de me traiter, j’ai compris. Non pas soudainement, mais avec cette lente évidence qui n’a pas besoin de mots. J’ai compris que ce que je prenais pour un amour impossible avait trouvé sa forme juste. J’ai compris que j’étais en sécurité. Que je n’avais rien à donner, rien à prouver, rien à cacher.
J’ai compris qu’il était mon ami. Profondément. Radicalement. Définitivement.
L’amour que j’avais gardé secret n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Il s’est élargi. Il a quitté la zone brûlante pour devenir une matière stable, habitable. Il est devenu un sol. Une confiance. Une certitude tranquille. Il n’était plus demande, mais accueil. Plus attente, mais présence.
Dans cette amitié, je n’étais plus laide. J’étais là. Juste là. Entière. Recevable. Il m’a rendue à une dignité que la maladie, le corps altéré, la peur m’avaient confisquée.
Lui restait un astre. Mais un astre qui n’écrase pas. Un astre qui éclaire sans aveugler. Un astre ami.
Et j’ai su alors que certaines amours ne sont pas faites pour être vécues, ni même avouées, mais pour être transmutées, afin que personne n’y perde sa lumière, ni sa place, ni sa vérité.
Catherine Andrieu |
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