Il y a, dans ces poèmes de Maria Teresa Liuzzo, une manière d’habiter l’amour qui ne relève ni du simple chant, ni de la confession, mais d’une ontologie du lien — comme si aimer revenait à consentir à devenir lieu, passage, matière traversée. Tout commence dans une demande d’incarnation — « reste avec moi ce soir » — mais cette supplique, loin d’être humaine seulement, s’ouvre immédiatement à une cosmologie : le corps devient nid, la mémoire devient saison, et le temps lui-même se plie à une étreinte qui ne distingue plus le vécu du rêvé.
Ce qui frappe, c’est que l’amour ici ne se contente pas de relier deux êtres : il répare l’être. Il n’est pas événement, mais réparation lente d’une fracture ontologique. Le poème ne dit pas seulement « je t’aime », il murmure : grâce à toi, le réel cesse d’être dispersé. Et pourtant, cette unité est traversée par une lucidité douloureuse — l’exil, l’absence, l’attente — comme si toute fusion portait en elle sa propre déchirure. Aimer, chez Liuzzo, c’est accueillir simultanément la plénitude et la perte, sans jamais tenter de résoudre leur tension.
Le temps lui-même est récusé comme surface d’inscription — « le temps n’est pas un tableau noir » — car il ne peut contenir l’infini que l’amour convoque. Écrire l’amour serait déjà le trahir : ce serait réduire l’océan à une phrase, le ciel à une cellule. Ainsi, la poésie devient paradoxale : elle sait qu’elle échoue, et c’est précisément dans cet échec qu’elle touche au vrai. Elle ne fixe pas — elle tremble.
Alors apparaît cette étrange équivalence entre l’autre, Dieu et l’univers. L’amant n’est plus une figure distincte : il est le lieu où tout converge. L’expérience amoureuse devient expérience cosmique, mais une cosmologie incarnée, charnelle, presque viscérale — seins, bouche, souffle — comme si l’infini ne pouvait être approché qu’à travers la matière la plus intime. Il n’y a pas d’opposition entre le corps et le sacré : le corps est le sacré, dès lors qu’il est traversé par la présence.
Et cette présence est aussi celle de la poésie elle-même. « Aime-moi poésie » : la supplique se dédouble, et l’on comprend que l’objet véritable du désir n’est peut-être pas l’autre, mais la capacité d’être traversée par ce qui dépasse. La poésie devient amante, matrice, origine. Elle féconde, elle altère, elle engendre. Elle est ce par quoi le sujet se défait de lui-même pour accéder à une forme d’extase où l’identité cesse d’être une frontière.
Dès lors, mourir en l’autre — mourir de cette « mort qui nourrit » — n’est pas annihilation mais métamorphose. La chrysalide, le papillon, la fleur : autant de figures d’un devenir qui n’est possible qu’à condition de consentir à perdre sa forme initiale. L’amour est une alchimie où le sang devient rosée, où la blessure devient floraison. La douleur n’est pas niée, elle est transmutée.
Et pourtant, au cœur de cette ivresse cosmique, subsiste une solitude irréductible. « Je vis dans le blanc de la page » : ce vers agit comme une chute vertigineuse. Après l’infini, le vide. Après la fusion, la blancheur. Comme si la poésie elle-même ne pouvait être que cet espace nu où tout a lieu et où rien ne demeure. La solitude n’est plus un manque : elle est la condition même de l’accueil. Il faut être vide pour que l’autre, le monde, la lumière puissent advenir.
Ainsi, ces poèmes dessinent une pensée de l’amour comme seuil : seuil entre le corps et l’univers, entre la vie et la mort, entre le rêve et le réel. Rien n’y est stable, tout y est passage. Et c’est peut-être cela, au fond, que Liuzzo nous confie avec une intensité presque insoutenable : aimer, ce n’est pas posséder, ni même rejoindre — c’est devenir traversée.
Catherine Andrieu
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Il y a, dans ces poèmes de Maria Teresa Liuzzo, une manière d’habiter l’amour qui ne relève ni du simple chant, ni de la confession, mais d’une ontologie du lien — comme si aimer revenait à consentir à devenir lieu, passage, matière traversée. Tout commence dans une demande d’incarnation — « reste avec moi ce soir » — mais cette supplique, loin d’être humaine seulement, s’ouvre immédiatement à une cosmologie : le corps devient nid, la mémoire devient saison, et le temps lui-même se plie à une étreinte qui ne distingue plus le vécu du rêvé.
Ce qui frappe, c’est que l’amour ici ne se contente pas de relier deux êtres : il répare l’être. Il n’est pas événement, mais réparation lente d’une fracture ontologique. Le poème ne dit pas seulement « je t’aime », il murmure : grâce à toi, le réel cesse d’être dispersé. Et pourtant, cette unité est traversée par une lucidité douloureuse — l’exil, l’absence, l’attente — comme si toute fusion portait en elle sa propre déchirure. Aimer, chez Liuzzo, c’est accueillir simultanément la plénitude et la perte, sans jamais tenter de résoudre leur tension.
Le temps lui-même est récusé comme surface d’inscription — « le temps n’est pas un tableau noir » — car il ne peut contenir l’infini que l’amour convoque. Écrire l’amour serait déjà le trahir : ce serait réduire l’océan à une phrase, le ciel à une cellule. Ainsi, la poésie devient paradoxale : elle sait qu’elle échoue, et c’est précisément dans cet échec qu’elle touche au vrai. Elle ne fixe pas — elle tremble.
Alors apparaît cette étrange équivalence entre l’autre, Dieu et l’univers. L’amant n’est plus une figure distincte : il est le lieu où tout converge. L’expérience amoureuse devient expérience cosmique, mais une cosmologie incarnée, charnelle, presque viscérale — seins, bouche, souffle — comme si l’infini ne pouvait être approché qu’à travers la matière la plus intime. Il n’y a pas d’opposition entre le corps et le sacré : le corps est le sacré, dès lors qu’il est traversé par la présence.
Et cette présence est aussi celle de la poésie elle-même. « Aime-moi poésie » : la supplique se dédouble, et l’on comprend que l’objet véritable du désir n’est peut-être pas l’autre, mais la capacité d’être traversée par ce qui dépasse. La poésie devient amante, matrice, origine. Elle féconde, elle altère, elle engendre. Elle est ce par quoi le sujet se défait de lui-même pour accéder à une forme d’extase où l’identité cesse d’être une frontière.
Dès lors, mourir en l’autre — mourir de cette « mort qui nourrit » — n’est pas annihilation mais métamorphose. La chrysalide, le papillon, la fleur : autant de figures d’un devenir qui n’est possible qu’à condition de consentir à perdre sa forme initiale. L’amour est une alchimie où le sang devient rosée, où la blessure devient floraison. La douleur n’est pas niée, elle est transmutée.
Et pourtant, au cœur de cette ivresse cosmique, subsiste une solitude irréductible. « Je vis dans le blanc de la page » : ce vers agit comme une chute vertigineuse. Après l’infini, le vide. Après la fusion, la blancheur. Comme si la poésie elle-même ne pouvait être que cet espace nu où tout a lieu et où rien ne demeure. La solitude n’est plus un manque : elle est la condition même de l’accueil. Il faut être vide pour que l’autre, le monde, la lumière puissent advenir.
Ainsi, ces poèmes dessinent une pensée de l’amour comme seuil : seuil entre le corps et l’univers, entre la vie et la mort, entre le rêve et le réel. Rien n’y est stable, tout y est passage. Et c’est peut-être cela, au fond, que Liuzzo nous confie avec une intensité presque insoutenable : aimer, ce n’est pas posséder, ni même rejoindre — c’est devenir traversée.
Catherine Andrieu