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Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo
Il est un lien pourri que le temps ne peut rompre, Un refuge à l’affût des putes et des couleurs, Qui a grand besoin de foutre pour savoir nous corrompre, Et s’épanouit mieux dans le cul des malheurs.
Ce n’est pas ce brasier qui s’épuise et s’effondre, Mais un feu d’enculage, constant et tempéré, Où deux viandes lassées viennent enfin se fondre, Dans un silence dègue, par le fion éclairé.
Quand l’orage chie et que le monde nous délaisse, L’ami devient le porc, la bite et la promesse, Le miroir où l’on voit cette sale vérité.
Tout saura flétrir cette atroce alliance ; Au-delà des couilles molles et de la distance, Brille l’astre éternel de l’infidélité.
Jacques Cauda
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Il y a, dans ce poème, une vérité qui ne cherche pas à être sauvée. Elle ne se relève pas, elle ne se purifie pas — elle insiste. Comme cette matière noire et nerveuse dans les peintures de Cauda, où le trait n’orne rien, où il entaille. Rien n’est décoratif ici : tout est viscéral, tout est pris dans une nécessité obscure, presque honteuse d’exister.
L’aigle à deux têtes n’est pas une figure de puissance, ni même de duplicité héroïque : c’est une bête intime, un organisme dédoublé qui se regarde pour mieux se trahir. Dans la première image, les corps sont déjà disloqués dans une sorte de théâtre urbain saturé de regards et de signes — visages offerts, regards vides, silhouettes prises dans un réseau de lignes comme dans une cage mentale. Le monde n’est pas extérieur : il est la projection de ce lien pourri, de cette alliance qui ne se rompt pas parce qu’elle ne tient pas à la durée, mais à une corruption plus profonde — une affinité dans la chute.
Dans la seconde peinture, le corps est ouvert, presque retourné sur lui-même. La colonne devient une sorte d’axe sacrificiel, les côtes comme une cage offerte, et le visage — défiguré par la lucidité — regarde en arrière. Toujours en arrière. C’est là que réside le poème : dans ce retournement. Dans cette impossibilité de fuir ce qui nous lie.
Car ce lien n’est pas amour, ni même désir : il est connaissance. Une connaissance basse, incarnée, où l’autre n’est plus un mystère mais une surface où s’écrit la dégradation partagée. Ce que Cauda met à nu, ce n’est pas la sexualité, mais ce qu’elle révèle quand elle cesse d’être illusion : une communauté dans l’abîme. Deux viandes, dit-il — et le mot est juste, parce qu’il retire toute transcendance. Il n’y a plus que cela : une matière fatiguée qui cherche dans l’autre non pas un salut, mais une confirmation.
Le feu dont il parle n’est pas celui qui élève. C’est un feu sans flamme, un feu bas, stable, qui ne consume pas mais maintient — comme une veille obscure. C’est là que se joue l’existentiel : dans cette persistance du lien malgré tout ce qui devrait le dissoudre. Malgré le temps, malgré le dégoût, malgré la lucidité même.
Et puis il y a cette bascule terrible : l’ami devient autre chose. Non pas parce qu’il change, mais parce que le regard se dénude. L’autre n’est plus une figure morale, ni affective — il devient fonction, miroir, instrument de vérité. Une vérité sale, oui, mais peut-être la seule qui ne ment pas.
Dans les peintures, les visages ne sont jamais paisibles. Ils sont pris dans une tension, une crispation du trait. Comme si voir était déjà une blessure. Comme si se voir — à travers l’autre — était une expérience insoutenable. L’aigle à deux têtes, c’est cela : une conscience scindée qui ne peut se détourner d’elle-même.
Et pourtant, au bout — non pas une rédemption, mais une lumière. L’astre de l’infidélité. Non pas la trahison comme faute, mais comme loi. Comme principe même du vivant. Car être fidèle, ce serait rester identique. Or tout, ici, travaille à la dislocation. À la dérive. À la perte.
Ce qui brille, ce n’est pas l’amour — c’est ce qui le défait.
Et peut-être que la grandeur de ce poème tient précisément à cela : il ne cherche pas à sauver ce qui est irrémédiablement compromis. Il le regarde. Jusqu’au bout. Jusqu’à ce que la vision elle-même devienne insoutenable — et, dans cette insoutenabilité, étrangement juste.
Catherine Andrieu