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![]() oOo Nous passons nos vies à tendre des cordes entre des silences. Nous appelons cela penser. Écrire. Aimer. Mais ce sont souvent les mêmes gestes, les mêmes mains nues ouvertes dans le noir, essayant de retenir un instant encore la nuit qui descend.
Depuis mon balcon au-dessus de l’océan, je regarde les mâts. Ils ne vont nulle part. Ils veillent. Et pourtant tout le vent du large vient confier son passage à leur silence. J’aimerais vivre ainsi. Être traversée sans posséder.
La mer sait quelque chose que les livres approchent sans jamais l’épuiser. Chaque vague se défait contre le rivage. Aucune ne renonce à revenir. Chaque vague disparaît. Aucune n’appelle cela une défaite.
Longtemps nous avons cru qu’il fallait trouver. Trouver la vérité. Trouver sa place. Trouver la bonne lumière. Puis les années nous apprennent autre chose : ce qui compte n’est pas ce que nous découvrons, mais ce qui nous transforme pendant que nous cherchons.
J’ai vu des êtres devenir plus vastes que leurs blessures. J’ai vu des femmes porter des deuils comme on porte un enfant endormi. J’ai vu des hommes continuer à aimer avec le cœur plein d’éclats de verre. Cela aussi est une forme de sainteté. Le reste fait beaucoup de bruit. Le pouvoir. Les réputations. Les tribunes. Les petits royaumes bâtis sur le regard des autres.
Mais le vivant œuvre ailleurs. Dans l’obscur atelier des racines. Dans la patience immémoriale des pierres. Dans le sommeil d’un chat qui accorde au monde davantage de confiance que nous tous réunis.
Parfois Lune dort contre moi. Son souffle minuscule soulève à peine le tissu de la couverture. Alors je comprends soudain que rien n’est à conquérir. Que la lumière ne se trouve pas au sommet des montagnes. Qu’elle habite déjà les êtres qui cessent de vouloir régner. Nous sommes si fragiles. Quelques battements de cœur entre deux immensités. Une poignée de jours suspendus au-dessus du vide.
Et pourtant. Il suffit parfois d’une mouette blanche glissant dans le ciel de Royan au crépuscule, d’un visage aimé qui remonte du temps, ou d’une phrase écrite il y a vingt ans par quelqu’un qui n’est plus là, pour que toute la nuit recule d’un pas.
Alors nous continuons. Non parce que nous espérons vaincre la mort. Mais parce qu’au fond du vent, au fond du chagrin, au fond même de notre solitude, quelque chose demeure. Une braise discrète. Une fidélité sans témoin. Une lumière qui ne cherche pas à briller, seulement à ne pas s’éteindre. |
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