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 Article publié le 12 mai 2010.

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2 rue des Orfèvres, répéta-t-il d’une voix morne.

Le moteur vrombit et la voiture s’engagea vivement sur la sombre avenue. Samuel regardait distraitement les rues défiler par la fenêtre. De l’intérieur, la ville paraissait calme et paisible, comme engourdie par son manteau neigeux. Les boulevards s’enchaînaient, immenses, vides, déserts.

«  Capitaine  ?… Capitaine Drahne  ? Ici le poste cinq, vous m’entendez  ? appelait une voix sèche féminine du talkie-walkie.

Je vous reçois mille sur cinq, madame…, assura le conducteur un sourire narquois sur les lèvres.

Oh vous et vos plaisanteries  !… Bon, l’individu recherché est classé, je cite,

«  individu à idéologies dangereuses pour la société  ». Par conséquent je ne veux aucune prise de risque, suis-je bien claire  ? Vous allez l’arrêter gentiment, je ne veux plus d’embrouille  ! Contez-lui une petite histoire si nécessaire, mais normalement l’homme en question ne devrait vous causer aucun désagrément, enfin j’espère, sinon vous savez à quoi vous en tenir… N’est-ce pas Capitaine  ?…

Capitaine Drahne  ! Répondez-moi  !… clama-elle d’un ton péremptoire.

Entendu, chef  ! obtempéra-t-il à contrecœur.

À 21h 30 dans mon bureau.  »

Un bip sonore tinta et la communication fut rompue. Le policier, âgé d’une quarantaine d’années tout au plus, passa la main dans ses cheveux mi-longs. Sa chef commençait fortement à lui taper sur le système. Son collègue, confortablement assis sur la banquette arrière, les yeux toujours perdus dans la contemplation du paysage enneigé, rêvassait comme à son habitude. À peine vingt ans, le p’tiot, comme on se plaisait à l’appeler à la caserne, alors qu’il atteignait aisément le mètre quatre-vingts  ! Quoiqu’il eût l’air solide avec son allure svelte et ses traits émaciés, il avait parié cent euros que le gamin ne ferait pas long feu au poste de police. Il n’était pas fait pour ça, on le voyait rien qu’à son air méditatif.

La sempiternelle sirène du couvre-feu couvrit les ronflements du moteur de sa plainte déchirante. Le jeune stagiaire eut un frisson. Il repensait aux enfants vêtus de haillons qui mendiaient le matin même, à leurs petites mains avides et décharnées qui s’égaraient, fébriles, sur son veston. Il n’avait rien pu leur donner, rien… car il avait déjà beaucoup de mal à s’entretenir lui-même, alors… Il eut un remords momentané. La flamme, qui illuminait leurs prunelles d’une note d’espoir, s’était brusquement éteinte sous la bourrasque de misère qui soufflait continuellement sur leur vie, leur courbant l’échine à la besogne, sans relâche. Leur regard déçu, dépité avait été un crève-cœur. Comment pouvait-on laisser des enfants mourir de faim dans la rue, en guenilles  ? On n’avait donc aucune honte  ? Il soupira malgré lui. La loi du plus fort qui garantit confort et respect à celui qui mangera l’autre le premier, régissait un monde trop cruel à son goût où les faibles n’ont leur place qu’au prix de la vie des autres.

Tout à coup, la voix de son collègue retentit dans l’habitacle, l’extirpant de sa torpeur habituelle  :

«  Nous y sommes.  »

Le véhicule s’était arrêté en contrebas d’une villa perdue au milieu de champs en jachère. Les deux hommes d’un commun accord quittèrent à regret la chaleur douillette du monospace pour braver la morsure du vent glacial. Il floconnait. On eût dit des milliers de plumes choyant dans l’air atone que seuls les aboiements rauques d’un chien troublaient.

Matt, le capitaine Drahne, remonta son col et s’engagea dans une belle allée bordée de platanes. Les deux agents se consultèrent, chacun devinant les pensées de l’autre, et dégainèrent mutuellement leurs armes par mesure de prudence. Ils s’approchèrent lentement de la vieille bâtisse, grimpèrent les quelques marches du perron et trouvèrent la porte d’entrée légèrement entrebâillée. Tous deux pénétrèrent à l’intérieur à pas de loup.

Du haut du second balcon, une silhouette d’homme les épiait, immobile, la main posée sur un revolver chargé.

Les deux policiers se retrouvèrent dans un vaste vestibule lambrissé. Leurs grosses chaussures claquaient sur le dallage de marbre blanc. À droite, montait un escalier de chêne aux marches si usées que toutes grinçaient lorsque l’on y posait le pied. Ils l’empruntèrent retenant leur souffle et débouchèrent sur un corridor sombre s’ouvrant sur une sorte de petit salon. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte, que le canon froid d’un pistolet leur effleura la nuque.

«  Restez calmes, je vous attendais…  »

Ils frémirent instinctivement, pris au piège.

«  Quel est le motif de votre visite  ? demanda la voix grave masculine.

Il s’agit de votre arrestation, monsieur Jim Daynes. Vous constituez un écueil à l’ordre public, récita l’autre d’un ton bourru. Veuillez nous suivre, nous ne vous ferons aucun mal. Vous vous expliquerez au commissariat de police.

Je crains que vous ne soyez actuellement en position de force, Capitaine Drahne, poursuivit l’interlocuteur invisible dans un souffle. Et qui est cet avorton à votre gauche  ?

Mon stagiaire…

Et bien, on ne recrute plus à la tête du client  ?… Les choses changent on dirait… reprit-il d’une ironie mordante. La police s’engouffre dans une impasse dont elle ne pourra plus sortir, Capitaine, les mailles du filet se resserrent… Vous vous corrompez à son service… et bientôt elle n’existera même plus, ou alors… sous une autre forme vu l’effrayante tournure que prennent les choses.

Vous êtes fou  !

Qui ne l’est pas à sa façon dans ce monde pourri, gangrené de dictatures  ? Je vous le demande, rétorqua l’inconnu au tac au tac. Et pour votre information je n’ai rien fait qui puisse troubler l’ordre public. De quoi m’accusez-vous  ?

Vous savez des choses qu’il ne fait pas bon de savoir, murmura Matt.

L’effet escompté se produisit aussitôt  : le canon se relâcha. Le policier fit subitement volteface et la crosse de son arme manqua de peu la tempe de sa victime. La même lueur de folie embrasait ses yeux lorsqu’il traquait les hors-la-loi, l’éclair foudroyant du prédateur en chasse. D’une torsion du poignet, il délesta son adversaire de son révolver. Le dénommé Jim accusa les coups sans fléchir, allongeant les bras pour saisir son agresseur par la taille. Il y parvint au prix d’un choc qui aurait renversé un bœuf. Il s’affala sur le parquet le souffle coupé, la respiration sifflante. Le policier se jeta sur sa proie qu’il assaillit de heurts, le cognant, le frappant, le martelant de ses gros poings, défoulant sa fureur paroxysmique. L’autre suffoquait, haletait, gémissait, ne pouvant plus se débattre, s’abandonnant aux coups qui pleuvaient sur tout son corps. Il râlait d’une voix lamentable dans son agonie âpre.

Samuel ne pouvait plus détacher ses yeux de l’homme qui expirait, comme irrésistiblement attiré. Il ne voyait plus, il ne pensait plus. Les jambes flageolantes, il titubait sur place. Le sol, les meubles, la pièce entière tournaient, menaçant de l’emporter dans son tourbillon ténébreux. Il lutta de toutes ses forces. Il revivait la mort de sa mère, battue jusqu’au sang par son mari, un ivrogne. Son cœur s’emballa. Non, il ne supportait plus de rester là pétrifié devant les tortures infligées par son collègue. Il se redressa, ferma les yeux, son index tremblait légèrement. Tout son être brûlait d’une nouvelle détermination. La détonation retentit dans un fracas du tonnerre. Le Capitaine Drahne se retourna, la face exsangue, ses lèvres esquissèrent un «  p’tiot  » interrogateur et incompris et s’écroula sur le sol, mort.

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